Au sommet du Piz Nair (3 056 m) dans les Alpes suisses, le panorama est vertigineux. Mais ce décor de carte postale qui depuis 1864 fait le charme de St Moritz, doyenne des stations de ski, cache une réalité inquiétante : sous le téléphérique qui accueille chaque année des dizaines de milliers de skieurs et de randonneurs, le sol n’est plus aussi stable qu’il y paraît. La cause ? Le réchauffement climatique qui fait fondre à grande vitesse le permafrost alpin, cette couche de sol gelée en permanence depuis des millénaires, qui assure la stabilité de pans entiers de montagne. Face à la menace, les Suisses ont décidé de déployer un système de stabilisation. Une technique de refroidissement bien connue des exploitants de pipelines canadiens, qui achète du temps, sans résoudre la cause du réchauffement climatique. Reste qu’en montagne cette première européenne est suivie de près et pourrait faire des émules, ailleurs.
Les visiteurs qui, cet été, vont explorer la région du Maloja dans le canton des Grisons, vont tomber un énorme chantier. La société Engadin St. Moritz Mountains AG, exploitant le téléphérique reliant Saint-Moritz au sommet du Piz Nair, fait actuellement forer seize thermosiphons d’environ 15 m chacun sous la plate-forme sommitale, reliés à un dispositif de monitoring. L’investissement frôle les 1,8–1,9 million de francs suisses (1,9 M€), mais il devrait assurer la stabilité du site pendant plusieurs décennies. Trente ans, avancent ses instigateurs. L’idée ici est de maintenir le pergélisol gelé sous l’infrastructure pour éviter affaissements, fissures et éboulements qui mettraient en péril la gare d’arrivée du téléphérique et la sécurité des usagers.
Il n’est plus un secret pour personne maintenant que les températures en haute montagne augmentent rapidement, notamment dans les Alpes, chaîne en première ligne face au réchauffement climatique. Or le pergélisol joue le rôle de « colle » qui stabilise pentes et parois. Sa dégradation multiplie les éboulements rocheux et menace les remontées, mais aussi les refuges, routes et villages — comme l’a brutalement montré l’effondrement partiel du Birch Glacier qui a enseveli le village de Blatten en mai 2025.
En Suisse, le constat est alarmant : près de soixante installations de transport par câble et une trentaine de refuges sont directement menacés par le dégel du permafrost. À Zermatt, le téléphérique du Petit Cervin, le plus haut d’Europe, a déjà dû renforcer ses fondations à coups de béton et de systèmes de refroidissement. Dans l’Oberland bernois, le refuge Konkordia, juché au-dessus du glacier d’Aletsch, voit chaque année son accès se compliquer à mesure que la glace se retire et que le terrain se déstabilise.
Face au problème, la facture est lourde : consolider ou déplacer une telle infrastructure coûte plusieurs millions de francs suisses. Pour les exploitants, la survie économique de toute une vallée peut en dépendre. La fermeture prolongée d’un téléphérique ou d’un refuge ne signifie pas seulement une perte touristique. C’est tout un écosystème montagnard – guides, hôteliers, restaurateurs – qui vacille. Dès lors, toutes les options pour repousser l’inévitable sont étudiées. En premier lieu, le recours à un système de refroidissement du permafrost via ces fameux thermosiphons, technique mise en œuvre à St Moritz. Une première en Europe.
Simple, sans consommation d’électricité, mais...
Comment ça marche ? De longs tubes métalliques sont enfoncés dans le sol instable. Remplis d’un fluide réfrigérant (souvent du CO₂ sous pression), ils exploitent les différences de température entre l’air froid en surface et la chaleur du sous-sol. Quand l’air extérieur est plus froid, le fluide circule dans les tubes, absorbe la chaleur du sol et la rejette à l’extérieur. Résultat : le permafrost est artificiellement refroidi, et la roche reste stable. Simple, sans consommation d’électricité, ce procédé est utilisé depuis des décennies en Sibérie ou en Alaska pour stabiliser des infrastructures. C’est le cas notamment le long du Trans-Alaska pipeline. Mais ce système a ses limites : il fonctionne uniquement lorsque les températures extérieures descendent nettement en dessous de zéro. Or, avec le réchauffement climatique, ces périodes froides se raccourcissent et le bilan pourrait rapidement devenir moins convaincant.
Pas de quoi décourager Saint Moritz qui a fait appel à l’un des leaders du marché : le Canadien BGC Engineering, un bureau d’ingénierie nordiques fort de plus de 25 ans d'expérience qu’on a vu aussi mener des missions dans l’Himalaya, suite au GLOF qui en août 2024 a dévasté le village de Thame.
En test, une autre technique
Mais les Canadiens ne sont pas les seuls à plancher sur le refroidissement du permafrost. Des chercheurs suisses et autrichiens explorent une autre piste : le refroidissement radiatif. Sous le nom de projet Solarfroît, ils expérimentent des panneaux installés à la surface du sol, qui, la nuit, réémettent vers le ciel une partie de la chaleur accumulée le jour. Loin de réchauffer, ces panneaux fonctionnent comme des « climatiseurs passifs » de la montagne. L’idée est contre-intuitive : utiliser une technologie inspirée du solaire non pas pour produire de l’énergie, mais pour… refroidir la roche.
Ce dispositif présente deux avantages majeurs. D’abord, il fonctionne même lorsque la température extérieure reste légèrement positive, car le rayonnement infrarouge vers le ciel est possible tant que l’atmosphère est dégagée. Ensuite, il peut être installé sur de grandes surfaces, à proximité immédiate des infrastructures menacées. En revanche, son efficacité dépend fortement des conditions météorologiques et il reste encore en phase expérimentale, notamment à Sion et Samedan. Cortina d’Ampezzo (Italie) expérimente aussi des dispositifs similaires.
Le temps est acheté, mais le problème n’est pas résolu
Toutes les pistes sont explorées, mais la plupart des glaciologues et géomorphologues, notamment Ludovic Ravanel, interviewé récemment par RFI, soulignent que les techniques comme les thermosiphons stabilisent localement mais donnent surtout du temps pour réagir. Elles ne remplacent pas une politique globale de réduction des émissions. Certes les données recueillies seront utiles scientifiquement, mais il ne faut pas confondre adaptation ponctuelle et remède au changement climatique, rappellent-ils. Sans compter que ces systèmes pourraient créer un « faux sentiment de sécurité », encourageant à maintenir ou bâtir des infrastructures sur des terrains intrinsèquement à risque. Un sentiment que partage notamment le psychiatre et chercheur Bertrand Piccard qui met en garde contre une confiance excessive dans la géo-ingénierie : elle risque d’alimenter le déni en faisant croire que la technologie permettra de compenser l’inaction sur les émissions. La solution de fond restant, rappelons-le, encore et encore, la réduction rapide des gaz à effet de serre.
La question dépasse donc le seul champ technique. Faut-il engager des dizaines de millions pour maintenir coûte que coûte des téléphériques et refuges construits sur un sol qui ne sera peut-être plus jamais stable ? Ou faut-il accepter de déplacer, voire d’abandonner certaines infrastructures, et repenser l’aménagement touristique de haute altitude ?
Pour l’instant, la Suisse a choisi de tester, d’innover et de gagner du temps. Les thermosiphons comme le Solarfroît ne sont que des parades temporaires. Elles permettent de sécuriser quelques années ou décennies supplémentaires, dans l’espoir qu’une nouvelle génération d’ingénieries climatiques apporte des réponses plus durables, veulent croire certains. Ce qui est sûr, c’est que les Alpes entrent dans une nouvelle ère : celle où la survie des équipements de haute montagne dépend autant des technologies de refroidissement que de la météo.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
