Décoller de 27 mètres – l’équivalent de 9 étages – pour réaliser une figure en trois secondes et décrocher un 10/10 absolu des cinq juges du Red Bull Cliff Diving World Series. L’exploit remonte à 2019 et il reste inédit. Sans surprise, ce dimanche 26 septembre, lors de l’ultime manche du circuit mondial de référence, tous les regards étaient donc braqués sur Gary Hunt, plongeur qui domine le classement du « Cliff Diving » depuis douze ans. Avec trois des quatre étapes déjà dans la poche, il savait qu’un 9e titre de champion du monde l’attendait à Polignano a Mare en Italie. C’est désormais chose faite. Il repart donc avec une 9èmecouronne mondiale décrochée, pour la première fois, sous les couleurs de la France, pays d'adoption de l'ex citoyen britannique. Ce qui n’est pas la moindre de ses singularités, si l’on observe bien cet athlète multifacette.

Longtemps il a songé à devenir comptable. Difficile de faire plus opposé à son métier actuel : plongeur de falaise, « cliff diver » en anglais. Heureusement Gary Hunt a renoncé aux tableaux Excel pour se focaliser sur deux chiffres qui lui ont plutôt porté bonheur. 10 m puis, très rapidement, 27 m. Ancien espoir olympique concourant alors sous les couleurs britanniques, le plongeur a remporté plusieurs médailles aux championnats nationaux de plongée de Grande-Bretagne et s'est classé 3e à l'épreuve du 10 m synchro aux Jeux du Commonwealth de 2006. Mais c’est dans le saut extrême : 27 m selon le standard établi en cliff diving, qu’il s’est imposé au plus haut. Au point qu’à 32 ans Gary Hunt est considéré comme l'homme le plus important dans le domaine du plongeon en falaise. Une discipline à laquelle il est arrivé un peu par hasard.
Ses débuts : tout a commencé par le spectacle
« La première fois que j’ai sauté à plus de 10 m, c’était en Italie, en 2006, dans un spectacle où l’on plongeait de 18 m dans un tout petit bassin », explique-t-il au magazine Sird. L’échelle faisait une trentaine de centimètres de large et la plate-forme était réduite à un carré d’environ 40 cm sur 40 cm. « C’était horrible », raconte-t-il. « Au premier spectacle, je me suis demandé pourquoi je faisais ça. Monter cette échelle était une épreuve. La piscine n’avait que 3 m de profondeur et dans ces conditions il y a souvent des jambes cassées pour les débutants. Là, j’ai rencontré des plongeurs qui m’ont parlé de la compétition 22 ou 24 m. L’un d’eux participait à un spectacle aquatique à Walygator, près de Metz. Je lui ai rendu visite en 2009. J’ai trouvé l’équipe formidable et je suis revenu passer plus de temps". C’est là qu'il rencontre sa femme. Il jouait Tarzan, elle était l’animatrice et jouait Jane… De ces performances grand public au Red Bull Cliff Diving World Series, il n’y avait qu’un saut. Qu’il franchit vite. En 2010, il remporte les Red Bull Cliff Diving World Series, le championnat le plus important de ce sport, en faisant preuve d'une domination totale tout au long de la série. Il est donc alors considéré comme le champion du monde en titre. Titre qu’il détient encore à ce jour et qu'il va défendre à nouveau dimanche, mais sous les couleurs de la France, cette fois.
En 2018, le Londonien, dont l’arrière- arrière-arrière-grand-père avait du sang français, a en effet opté pour la nationalité française. Histoire de porter les mêmes couleurs que les athlètes avec lesquels il s’entraine depuis une décennie. Et aussi de se rapprocher de sa femme, française, avec laquelle il vit à Montreuil, en banlieue parisienne. Passionné de langues étrangères, il maîtrise aujourd’hui le français et a même entrepris d’apprendre l’espagnol et du russe, afin de pouvoir communiquer avec tous les autres concurrents.

Son record : un 10/10 absolu, du jamais vu
En juillet 2019, au Red Bull Cliff Diving organisé au Liban, Gary Hunt créé la surprise en devenant le premier plongeur dans l’histoire de la discipline à décrocher un score de 10 de la part de chacun des cinq juges de la compétition. Un incroyable exploit quand on sait que chaque torsion, chaque petit mouvement doit être exécuté avec précision en vue d'une entrée dans l'eau calculée au laser. Ce que l'ancien champion du monde, le Russe Artem Silchenko, résume ainsi : "Un plongeon, c'est un million de détails. Vous devez connaître tous les détails. Si tu fais une petite erreur, ce n'est déjà pas un 10".
Avant Beyrouth, cependant, le plongeon parfait n'avait été approché qu'à quelques reprises. Silchenko lui-même a été le premier à le frôler, lorsque quatre juges ont attribué des 10 à l'un de ses plongeons à Copenhague en 2013. Même scénario, trois ans plus tard, pour le Mexicain Jonathan Paredes au Texas. Mais ce jour-là, au Liban, les cinq juges n'ont pas pu trouver une seule faute dans le dernier plongeon du Britannique et n’ont pu que se rendre à l’évidence. Gary avait atteint la perfection.
Comment décrivent-ils la perfection ? "C'est un facteur d'émerveillement", déclare l'Australien Steve Foley, qui fait partie du jury depuis 2011. "C'est un plongeon qui vous fait presque vous lever de votre chaise, vous avez envie de commencer à applaudir parce qu'il est vraiment excitant ; il capte immédiatement votre attention et il a tout ce que vous cherchez : le grand décollage, la puissance, l'esthétique, la beauté et bien sûr la grande entrée en collision. "Pour moi, c'est un plongeon qui vous émeut quand il se produit. C'est un moment rapide ; si tu réfléchis trop, tu ne donneras probablement jamais un 10." C'est ce qui rend l'exploit de Hunt d'autant plus remarquable. Non seulement il s'agissait d'un plongeon techniquement précis du décollage à l'entrée, mais plus important encore, il semble que les étoiles se soient alignées de telle sorte que chacun des cinq juges qui en ont été témoins a été frappé par ce facteur magique d'émerveillement. »
Son plongeon signature : des images qui le hantent malgré lui
En 2009, dès son arrivée dans ce cercle fermé de l’extrême, sa signature est le triple arrière à quatre vrilles : « J’ai été le premier à le créer. Même si je continue, parfois, à le faire, je décide de le sortir en fonction de situations idéales. Sinon, je me borne, souvent, au triple arrière trois vrilles » confie-t-il sur le site de son sponsor, Red Bull. "En fait, pour réussir à passer cette fameuse quatrième vrille en plus, un grand pas dans l’inconnu, j’ai mis un an d’entraînement. Avant, je me suis appliqué à ne surtout pas chercher des vidéos sur untel ou untel l’ayant passée. Je voulais me concentrer sur moi, sur mes propres images. Parfois, elles me réveillaient la nuit. Pendant un an, je les avais tout le temps à l’esprit. Parfois, encore, elles me hantent malgré moi… ».
Une perfection à laquelle on n’arrive pas par hasard.
Son secret : moins tu contrôles ton mental, plus tu risques de te blesser
« Pour moi, la plongée en falaise est un test pour l'esprit et le corps, un moyen d'apprendre à gérer la peur et à pousser le corps à ses limites. Pour cela, il faut du cran, un sens de l'aventure, beaucoup de motivation et … la volonté de faire un saut dans le vide », explique-t-il volontiers. Aussi, à 27 mètres, l’équivalent de 9 étages, hauteur désormais stabilisée pour le plongeon extrême, selon l’unique circuit international, le « Red Bull Diving », Gary Hunt s’applique « à faire le vide avant de me présenter, à lâcher prise. Moins tu contrôles ton mental, plus tu risques de te blesser », dit-il. « Cet état se travaille à l’entraînement en répétant inlassablement tes figures et, aussi, grâce à la méditation, pour lâcher prise, mettre ton cerveau en mode automatique, capable de faire tout seul (…). Notre hantise, comme pour un gymnaste ou un sauteur acrobatique, est de se perdre dans les airs, ne plus savoir où tu te situes… ».
Après, tout s’enchaîne à une vitesse vertigineuse de 80km/h : « Mon plongeon dure trois secondes. En une seconde, je tombe de 17 mètres. Penser est synonyme de perdre une seconde. Tout doit donc être automatique. Ouvert à toutes mes sensations, mon cerveau corrige tout seul ma vitesse en me faisant plus ou moins serrer les fesses. Nous entrons impérativement dans l’eau par les pieds. Et le plus droit possible. A un degré près, ça peut coûter très cher : au minimum un uppercut dans la nuque ou le dos… ».
Une maîtrise qui, accessoirement, lui permet de n’enfiler qu’un seul maillot de bain, contre deux ou trois pour les plongeurs à leurs débuts dans cette discipline. « Tant qu’il maîtrise mal son entrée dans l’eau, le plongeur peut voir l’eau lui remonter dans l’anus comme un lavement », explique-t-il. « Multiplier les épaisseurs l’atténue. Maintenant, avec mon expérience, je n’ai plus ce problème ».
Sa faille : le vertige, parfois
Gary Hunt a beau forcer l’admiration de ses pairs par sa capacité à se concentrer, à évoluer et à se renouveler sans cesse, il avoue avoir le vertige … sauf au-dessus de l’eau. « Mais, j’aime faire tomber les barrières et réaliser ce que les autres ne font pas » confiait-il récemment à Canal +. Aussi le voit-on toujours aller plus loin. Et surprendre. Non sans risques, comme en 2017 ou en finale des Red Bull Cliff Diving World Series une vrille de trop le laissera longtemps perturbé. Il lui faudra alors l’aide d’un psychologue avant de pouvoir se remettre sur le 27m.
Il se souvient aussi douloureusement d’une entrée dans l’eau, légèrement incliné. Les hommes-grenouilles assurant la sécurité des plongeurs l’avaient alors repêché in-extrémis : « J’étais dans un trou noir comme un boxeur lors d’un KO, avec sur l’instant des pertes de mémoire, du mal à respirer tant j’avais tapé sur le thorax. J’ai eu tout le haut du corps bloqué pendant quatre semaines. Le corps est tellement secoué à l’impact que nous ne pouvons pas trop nous entraîner au quotidien. A 10 mètres où le plongeon dure deux secondes, je peux faire vingt plongeons par jour. A 27 mètres, seulement trois ou quatre… ».
Son passe-temps : jongler
Non content d’exceller en saut extrême l’athlète sait aussi… jongler. . « Je suis très bon avec 5 balles, mais j’aimerais être aussi à l’aise avec 6 ou 7 », explique-t-il. "Grâce à ça, j’oublie tout le stress". Parfait aussi pour se délasser, le piano, dont il joue beaucoup en ce moment, et la guitare. Ajoutez encore que l’homme prend aussi des cours de claquettes et suit une formation de clown.
Son rêve : les JO, ou le cirque
Fort de ses trente-neuf victoires, ses soixante-six podiums en soixante-dix-neuf compétitions sur le circuit « RedBull Diving », Gary Hunt se fend « du petit rêve de participer aux Jeux olympiques de Paris en 2024… ». En attendant, il additionne trois entraînements matinaux à Montreuil et cinq à l’INSEP par semaine.
Tout en songeant déjà à sa reconversion, conscient que son corps ne pourra pas toujours supporter de tels impacts. Sans surprise, vu son parcours, il explique que , « c’est sympa de dire que tu es le meilleur de quelque chose dans le monde, mais je sais que ça ne va pas être comme ça pour toujours. Et j’imagine que la seule chose qui pourra remplacer l'adrénaline de la plongée en falaise, c'est d'être sur scène, j'ai déjà pensé à être un clown, donc vous pourriez me voir dans un cirque un jour ! »
"Gary Hunt, le meilleur plongeur du monde", un portrait de CanalsportsClub
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