Le 3 juin 1950, après plus d’un demi-siècle d’échecs sur les plus hauts sommets du monde, Herzog et Lachenal sont les premiers à réussir l’Annapurna. C’est aussi le premier sommet de 8 000 mètres jamais gravi. Un événement dont la France va tirer un immense prestige au niveau international. Propulsé sur le devant de la scène, Herzog, le chef de l’expédition, va s’imposer comme le héros de cette expédition historique aux accents nationalistes. Son ombre va occulter le rôle d'une cordée pourtant composée des meilleurs alpinistes de l’époque : Gaston Rebuffat, Lionel Terray et Louis Lachenal. Car tous au départ se sont engagés par contrat à laisser pendant cinq ans l’exclusivité du récit à un seul homme : Maurice Herzog. Tous ont joué le jeu, ils étaient prêts à tout pour aller dans l’Himalaya. La biographie de Louis Lachenal sera même expurgée d'un chapitre clé sur cette expédition. C’est ce texte capital que des années plus tard Michel Guérin a exhumé à la création de sa maison d'édition. Un temps intégré dans « Rappels », il va être republié à l’automne sous le titre « Sur l’Annapurna », à l’occasion de l’anniversaire des 30 ans de la maison d'édition. En voici un extrait exposant la position de Lachenal sur cette affaire, dans ses propres mots.
En 1950, la France, affaiblie et humiliée par la guerre, tente de se reconstruire. C’est dans ce contexte particulier que se monte alors une expédition himalayenne censée redonner tout son lustre à la nation. L’expédition est orchestrée comme une entreprise nationale, avec le soutien financier de l’Etat et un vrai plan média dont le héros sera Maurice Herzog. Il n’est pas l’alpiniste le plus expérimenté de la cordée, mais ce diplômé d’HEC adhérait parfaitement au projet de conquête guerrière que projetait l’Etat français. Renoncer au sommet était impossible pour lui. C’est donc un « quoi qu’il en coûte » qui l’anime. Il y laissera des doigts. Et son compagnon de cordée, Louis Lachenal, tous ses doigts de pieds. Un drame pour cet alpiniste que son partenaire de cordée Lionel Terray décrit comme « Possédant une adresse prodigieuse, une vitalité de bête fauve, un courage frisant l’inconscience, dans tous les terrains délicats ou instables, Lachenal était de loin le grimpeur le plus rapide et le plus brillant que j’aie jamais connu. »
Tous deux rentreront en héros-martyrs, mais Herzog en retirera tous les lauriers, laissant dans l’ombre Lachenal. Son récit, version officielle et exclusive – les autres membres de l’expédition s’étant engagés au départ à lui en laisser l’exclusivité pendant cinq ans – sera vendu à plus de vingt millions d’exemplaires dans le monde et traduit dans plus de soixante langues, et deviendra un grand classique de la littérature de montagne.
Passé ce délai, Lachenal écrira sa version de l’histoire en 1956. Son livre était presque achevé quand il disparut, à 34 ans, dans une crevasse de la vallée Blanche. Son manuscrit fut confié au frère de Maurice Herzog, mais expurgé d’un chapitre clé, « Commentaires sur l’Annapurna ». Ce texte, pièce maîtresse de l’histoire de l’alpinisme français, va être republié par Guérin à l’automne sous le titre « Sur l’Annapurna ». Préfacé par Charlie Buffet qui retrace à cette occasion le parcours de cet alpiniste exceptionnel, il offre un regard de l’intérieur sur cette expédition historique.
Herzog a écrit le livre officiel, voilà une bonne chose de faite. Ce qui reste ancré dans mes souvenirs, après cinq ans, ce qui peut garder de l’intérêt, ce sont les grandes lignes, les grands moments. Sur ceux-là je voudrais exposer mes idées. Je possède un document qui m’est précieux, le cahier sur lequel, seul des membres des cordées d’assaut, j’ai tenu chaque jour mon journal personnel.
Son journal commence le 30 mars 1950, lorsque l’avion d’UTA décolle de Paris pour arriver deux jours plus tard à Lucknow, au nord de l’Inde. Au fil des jours, on voit l’alpiniste, curieux de tout, découvrir l’Himalaya, la très haute altitude, le quotidien des Népalais. Par le menu il raconte son ascension les 2 et 3 juin. Le froid extrême, une chute qui lui fut presque fatale. A la descente, c’est l’enfer pour lui, ses pieds sont gelés et il souffre de brûlures ophtalmiques. Herzog n’est pas épargné non plus. Transportés à dos d'homme, il leur faudra cinq semaines pour rejoindre Katmandou. La souffrance est telle, que Lachenal s’interroge : « L’Annapurna valait-il cette peine ? « . Il ne nie pas la beauté de l’Himalaya, mais il en vient à regretter les Alpes. « J’avais l’impression de me mouvoir dans un monde étrange, hostile, où l’idée était étrange aussi de vouloir y pénétrer. Je pensais : « Qu’est-ce que nous venons faire là-dedans ? ». Reste que l’alpiniste sait qu’en s’aventurant sur l’Annapurna, qui lui donnait « l’impression d'une seconde jeunesse », il partait réellement à l’aventure.
Il en paiera le prix fort, laissant dans l’affaire tous ses doigts de pieds. Que pense-t-il au final de cette ascension dont tout le mérite revint à Herzog ? Lucide sans être aigri, il l’explique dans le texte ci-dessous, publié avec l’aimable autorisation des éditions Guérin.
"Je veux enfin dire ce que je pense de la conquête même du sommet. Ici je dois d’abord mettre en garde contre une interprétation abusive de mes paroles. Que mes souvenirs diffèrent parfois de ceux de Maurice Herzog, c’est une chose très normale quand on pense à l’état de tension dans lequel nous avons tenté le sommet et à la véritable débandade ( je mesure mes mots) qui suivit immédiatement la réussite. J’ai depuis refusé des propositions d’éditeurs qui voulaient obtenir de moi un livre de revendications, ce n’est pas pour adopter ce ton ici. Il y a divergence, c’est tout. (...)
Nous étions tous éprouvés par l’altitude, je l’ai dit, c’était normal. Herzog le note pour lui-même. Plus encore, il était illuminé. Marchant vers le sommet, il avait l’impression de remplir une mission et je veux bien croire qu’il pensait à sainte Thérèse d’Avila au sommet. Moi, je voulais avant tout redescendre et c’est justement pourquoi je crois avoir conservé la tête sur les épaules. Je tiens à ce sujet à faire le point sur un incident qui a marqué notre dernière étape vers le sommet. « Incident » n’est d’ailleurs pas le mot. Il s’agissait simplement de décisions normales à prendre, comme il s’en présente couramment dans les courses dans les Alpes. Je savais que mes pieds gelaient, que le sommet allait me les coûter. Pour moi, cette course était une course comme les autres, plus haute que dans les Alpes, mais sans rien de plus.
Si je devais y laisser mes pieds, l’Annapurna, je m’en moquais. Je ne devais pas mes pieds à la jeunesse française.
Pour moi, je voulais donc descendre. J’ai posé à Maurice la question de savoir ce qu’il ferait dans ce cas. Il m’a dit qu’il continuerait. Je n’avais pas à juger ses raisons ; l’alpinisme est une chose trop personnelle. Mais j’estimais que s’il continuait seul, il ne reviendrait pas. C’est pour lui et pour lui seul que je n’ai pas fait demi-tour.
Cette marche au sommet n’était pas une affaire de prestige national. C’était une affaire de cordée.
C’est tout ce que je voulais dire à ce sujet."
"Annapurna 1950 : pour la patrie par la montagne". Traileur du film de Johan Andrieux. Un documentaire de 52 minutes indispensable pour comprendre comment est né le mythe de l'Annapurna et remettre en perspective une aventure humaine mais surtout une mission très politique. Déroulement de l'expédition, affaire du manuscrit de Lachenal censuré par Herzog.... l'essentiel y est. Pour voir le film intégral en VOD, c'est ici.
Maurice Herzog à la conquête de l'Annapurna. Un film de 9 minutes réalisé à partir des archives de l'INA et diffusé en 1962. Douze ans après la première ascension de l'Annapurna, on y découvre les souffrances de la longue marche du retour de la cordée française. C'est aussi, en deuxième partie, un film à la gloire de Maurice Herzog, héros (controversé) de l'Annapurna, devenu Haut commissaire à la Jeunesse et aux Sports.
Pour en savoir plus, quatre livres à lire ou à relire
- "Rappels". Louis Lachenal. Paulsen, 2020
Le livre retrouvé de l’alpiniste français Louis Lachenal, conquérant blessé de l’Annapurna.
3 juin 1950 : Louis Lachenal se dresse avec Maurice Herzog au sommet de l’Annapurna, le « premier 8 000 » de l'histoire. Quand les deux alpinistes rentrent en France, pieds gelés, la victoire devient épopée. Louis Lachenal ne s’y reconnaît pas. Après cinq ans de silence forcé, il prépare un livre, presque achevé quand une crevasse l’engloutit, à l’automne 1955. C’est ce livre que les éditions Paulsen ont reconstitué et illustré de plus de 300 photos, souvent inédites. - "Annapurna, premier 8 000". Maurice Herzog. Arthaud, 1951
L'histoire officielle, telle que présentée par Maurice Herzog. Il sera vendu à plus de vingt millions d'exemplaires dans le monde et traduit dans plus de soixante langues. C'est aujourd'hui un classique de la littérature de montagne. - « Annapurna, une affaire de cordée ». David Roberts, Guérin, 2000
La vérité sur la grande première de l’Annapurna.
Le journaliste américain David Roberts se penche sur les dessous de cette première. Trois années d’enquête à l’anglo-saxonne permettent de démonter la mécanique de cet incroyable exploit qui tourna à la fortune pour certains, à la tragédie pour d’autres... - "Les conquérants de l’inutile ». Lionel Terray. Paulsen, 2017
Pour redécouvrir Lionel Terray, alpiniste légendaire, héros de l’Annapurna. Son autobiographie qui demeure, aujourd’hui encore, un livre incontournable de la littérature de montagne. Plus qu’un récit d’alpinisme, c’est le livre d’une vie. Une vie marquée par l’engagement pour et par la montagne. - "Un héros". Félicité Herzog, Grasset, 2012
Le regard critique de la fille de Maurice Herzog sur sa famille et notamment sur son « "héros" de père, parti à la conquête du sommet mythique de l'Annapurna en 1950, laissant dans les cimes de cette ascension glorieuse une part de lui-même qui le rendra perpétuellement metteur en scène de sa légende ».
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