Xavier Thévenard, Benoit Girondel, ou encore Núria Picas y ont fait leurs armes : c’est l’un des plus grands rendez-vous trail en France, l’un des plus authentiques aussi. Voilà trente ans que des milliers de traileurs se retrouvent à l’automne au Festival des Templiers pour parcourir les immenses plateaux sauvages de l’Aveyron : de jeunes coureurs, mais aussi l’élite, avec notamment cette année Benjamin Roubiol, Dakota Jones, Clémentine Geoffray ou encore Blandine L’Hirondel qui ne manqueraient pour rien un évènement « différent ». Car là flotte encore un vent d’aventure et un esprit « famille », sur lequel était revenue Odile Baudrier, à l’origine avec son mari Gilles Bertrand de ce rendez-vous devenu incontournable, l’an passé. L’occasion de revenir avec elle sur la genèse de cet événement précurseur resté farouchement indépendant, tout en discutant de sa vision sur l’exponentielle évolution du trail.
Cette année encore, quelques 10 000 coureurs vont se retrouver sur la 30e édition du Festival des Templiers, organisée du 17 au 20 octobre à Millau, dans l’Aveyron, au coeur du Parc Naturel Régional des Grandes Causses. Parmi eux Benjamin Roubiol, champion du monde de trail 2023, l’Américain Dakota Jones, vainqueur de la Transvulcania 2023 ou encore les Françaises Clémentine Geoffray, championne du monde de trail 2024 et 3e de l’OCC cette année, et Blandine L’Hirondel, 3e sur l’UTMB en 2023. Des pointures et des milliers de passionnés inscrits sur l’une des quinze courses, venus pour le challenge, les paysages exceptionnels, mais aussi pour une ambiance unique, nous confiait encore l’an dernier Odile Baudrier, co-fondatrice des Templiers.

D’après vous, pourquoi les traileurs viennent-ils sur les Templiers ?
C’est un rassemblement très populaire. On a une palette de choix de distances très large, qui permet de venir en famille, en groupe ou en club. À l’origine, la course faisait environ 65 kilomètres. Puis après nous sommes montés jusqu’à 80 kilomètres. On a ensuite ajouté des épreuves plus courtes, plus longues aussi [allant de 9 à 108 kilomètres, ndlr]. Quoiqu'il en soit, les parcours restent relativement accessibles. Dans le sens où ils ne sont pas typés alpins. Sur les Templiers, il n’y a pas de dénivelés énormes comme on peut retrouver dans les Alpes ou les Pyrénées. Je pense que ça a aussi participé au succès de l’événement. On a également toujours réussi à maintenir la présence d’athlètes de haut niveau dans l’élite française et mondiale sur le Grand Trail des Templiers (80 km ; 3530 D+) le dimanche. Et puis il y a l’environnement dans lequel l’événement est organisé. Le Sud-Aveyron, avec ses Grands Causses – le Causse Noir, le Causse du Larzac et le Causse Méjean. Ce sont des territoires très sauvages avec beaucoup de petits hameaux isolés. Au niveau architectural, c’est riche et varié.
Pourquoi avoir choisi l’Aveyron comme terre d’accueil pour la course ?
Parce qu’on habite ici, tout simplement. Ni Gilles (Bertrand, son mari et cofondateur de l'événement, ndlr) ni moi ne sommes natifs de l’Aveyron, mais après nos études à Tours, on a voulu vivre en zone rurale. Alors on s’est installés en 1978 sur ce territoire, sans y avoir jamais mis les pieds auparavant. On a découvert une zone très rurale et très originale en paysages. Est ensuite venue cette course, un moyen pour nous de faire découvrir cette région.

Qu’est-ce qui vous a motivés à lancer les Templiers ?
Dans le cadre de notre activité de journalistes sportifs, nous étions allés de nombreuses fois aux États-Unis pour découvrir les grands trails américains, comme la Western States ou le Leadville [dans le Colorado, ndlr]. Ces épreuves nous avaient beaucoup plu. De par leur côté aventureux, extrême. Gilles, qui est plus coureur que moi, a alors eu envie de faire un événement comme ça en France, puisqu’à l’époque, ça n’existait pas. Si on se replace dans le contexte de 1995, à l’époque c’était la grande flambée de la course sur route dans l’Hexagone, une course très codifiée, sur bitume, avec beaucoup de ravitaillements, beaucoup de structures. On a alors proposé un événement de 65 kilomètres, avec seulement 4 ravitaillements. Ce qui était déjà une petite révolution.
Vous êtes donc les pionniers de ce genre de l’événement en France. Comment avez-vous réussi à convaincre les territoires et les partenaires de vous suivre dans cette aventure ?
On a tout de suite séduit Adidas. Dès 1995, la marque était en avance sur le concept de trail. L’une des responsables de l’époque avait identifié que le besoin de nature allait être de plus en plus important chez les coureurs. Adidas a donc très vite adhéré à l’événement. Notre projet a également conquis le département de l’Aveyron qui y a vu un événement intéressant pour le territoire. Parce qu’il faut s’avoir qu’ici, on a de beaux paysages sans pour autant disposer de points touristiques forts. […] Après, au fil des éditions, ça a fait un effet boule de neige.

Avec du recul, quels moments marquants retenez-vous ?
L’événement majeur après la création a été, en 2010, le moment où l’on a décidé de quitter le petit village où l’on était installés, Nant, à 20 kilomètres de Millau, estimant que le développement du festival nécessitait une structuration plus forte que l’on ne pouvait avoir que dans la ville de Millau. Ca a été très compliqué à gérer. Tant techniquement que sur le plan émotionnel, car on marqué une rupture avec ce village après 15 années d’organisation là-bas.
L’autre événement majeur est en lien avec la météo. En 2019, nous avons été contraints d’annuler la veille, à 21 heures, le Grand Trail des Templiers du lendemain matin. Ça a été un très grand traumatisme pour nous, à titre personnel et collectif. Et puis après, il y a tous les beaux instants de bonheur, les belles arrivées, le fait de sentir que nous attirons des néophytes, qui se fixent cet objectif, qui reviennent après une maladie ou des événements perturbateurs. On a remarqué au fil des années que les gens s'y retrouvent pour des moments d’émotion. Et c’est de plus en plus fort. Ça laisse de bons souvenirs et ça aide à supporter le poids de l’organisation.
Quand on doit vivre l’annulation d’un événement la veille, comment ça se passe au cœur de l’organisation ?
Il a fallu prendre une décision après concertation avec les responsables de la sécurité, les responsables médicaux, la mairie et tous les organes officiels. Tout en étant en lien avec les bénévoles référents pour savoir comment on pouvait gérer ça, s’il y avait d’autres solutions que de simplement annuler. Mais à un moment donné, il a fallu prendre acte au vu du grand risque d’orages qui était annoncé pour le lendemain. On ne pouvait pas garantir la sécurité des participants, ni celle des bénévoles. On n’a pas voulu prendre de risques. Et on a bien fait, puisque la foudre est tombée à de nombreuses reprises. Et à ce moment-là, même si on sait que l’on a pris la bonne décision, il faut malgré tout la vivre, la digérer. C’est là où l’on ressent l’attente qu’il y a autour d’une course. Par moment, on a du mal à le croire, mais pour beaucoup de personnes, la course, c’est plusieurs mois de préparation, d’expectative... Et là, quand il faut annoncer que ça n’aura pas lieu, on voit bien que cela crée un grand vide pour beaucoup de monde. Ce sont des moments très difficiles dans la vie d’un organisateur.

D’où tirez-vous toute cette énergie de continuer édition après édition ?
Eh bien écoutez, je me le demande tous les jours ou presque ! Mais en général, quand je m’engage dans quelque chose, je ne lâche pas. J’essaie de faire le roc pour l’équipe derrière, les jeunes salariés, les bénévoles. C’est vrai que l’organisation est très exigeante sur une période assez longue (...). Et puis, il y a aussi ces instants de réussite, les sourires des coureurs, les émotions sur les départs et les arrivées... Ca motive.
Au vu du succès de chaque édition, vous avez dû avoir diverses propositions de rachat. Pourquoi tenez-vous tant à votre indépendance ?
Parce que les projets qui nous ont été proposés ne correspondent pas à ce que l’on souhaite pour notre événement. On ne veut pas devenir un événement normalisé au milieu de tant d’autres, on ne veut pas rentrer dans le giron d’une multinationale. On a toujours été indépendants dans notre vie professionnelle. C’est pour ça qu'on a refusé les propositions qui nous ont été faites. […] Le Festival des Templiers, c’est aussi un projet de couple, un projet familial puisque nos enfants travaillent avec nous. […] Pour nous, il n’y a actuellement aucune nécessité absolue dans notre vie de nous intégrer dans quelque chose de très grand. Ce n’est pas comme ça que l’on voit les choses. Ici, l’événement représente un moment très fort pour le territoire. […] Car cette ambiance familiale au sein de l’organisation s’est élargie à une grande famille des Templiers. C’est pour ça qu’à date, on a refusé toutes les propositions – mais personne ne peut dire de quoi l’avenir sera fait.

Ces dernières années, le trail est en plein essor. Quel regard portez-vous sur l’évolution de la discipline que vous avez connue à ses débuts ?
C’est une explosion énorme. Ce qui est dû en grande partie à la structuration UTMB World Series, un projet dans lequel on n’a pas voulu rentrer mais que l’on respecte beaucoup parce qu’il apporte une plus grande visibilité sur la discipline. […] C’est un secteur en plein dynamisme. Quand on voit ce que c’est devenu maintenant, c’est incroyable de se dire que la discipline était encore embryonnaire en 1995. On va vers un sport plus professionnel. Un aspect qui comporte aussi des dérives à plusieurs niveaux, il faut bien le dire.
En parlant de « dérives », vous luttez depuis de nombreuses années en faveur d’un "sport propre". D’où vous vous vient cet engagement ?
J'ai été journaliste dans le sport pendant plus de vingt ans, j’ai pu constater que beaucoup de sportifs étaient spoliés par des personnes qui avaient triché. Je trouve que c’est profondément injuste que des athlètes qui donnent le meilleur à l’entraînement ne soient pas à armes égales avec d’autres qui leur prennent les places sur les podiums, dans les contrats, les primes financières. Je trouve ça déloyal. Alors j’ai voulu m’engager pour eux, pour montrer la face cachée du dopage. Je trouve que l’on n’en parle pas suffisamment. On ne parle pas suffisamment des dérives, des risques aussi. […] Je parle de tout ça sur un site que j’autofinance – mais en fait, c’est que de la matière grise. [Odile a notamment écrit des articles sur le dopage des deux traileurs Kenyans, Esther Chesang et Mark Kangogo, « vainqueurs » à Sierre-Zinal en 2022, ndlr]. C’est du travail de recherche, d’information, de relais, d’écriture. C’est une passion pour moi. J’ai aussi beaucoup travaillé sur le volet investigation, sur les enquêtes. Je joue également un rôle de lanceuse d’alerte. […] Quand on travaille dans ce domaine-là, on reçoit des soutiens… Mais aussi beaucoup de détestation. Comme pour tout, il faut s’attarder sur le positif. Ce qui est important, c’est que je suis régulièrement encouragée dans ma démarche par des entraîneurs, des athlètes qui me disent que c’est bien de faire ce travail d’information pour montrer aussi que la lutte anti-dopage est là, qu’elle est efficace.
LA NOUVEAUTE DE L’ANNEE 2024 - « INSIDE OUT » BY L’ARTISTE JR
Mondialement connu grâce à sa technique de collage photographique qu’il utilise dans l’espace public, l’artiste JR a créé « Inside Out ». Un moyen de faire rayonner les acteurs d’un projet. Et cette année, ce sont les 250 bénévoles des Templiers qui seront mis à l’honneur. Leurs portraits seront tirés en format géant, prêts à être affichés le long du Tarn sur des bâches géantes, pour une reconnaissance bien méritée. C’est la première fois qu’un événement sportif fait appel à ce dispositif.
Article initialement publié le 17 octobre 2023, édité et mis à jour le 15 octobre 2024
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
