Au Japon, Yuichiro Miura, 92 ans, est une légende : le père du ski de pente raide dans l’archipel, détenteur de nombreux records de vitesse. Mais ce qui l’a rendu mondialement connu, c’est son exploit : la première descente à ski sur le Toit du Monde - depuis le col Sud, le 6 mai 1970, il y a 55 ans de cela. L’intrépide Japonais s’était élancé sur ses planches depuis le sommet, équipé d'un parachute ralentisseur. Un curieux dispositif qui prouva ses limites, comme le montre le documentaire en accès libre tiré de son expédition. Un demi-succès qui devait marquer le début de sa longue histoire d'amour avec l’Everest. Car fasciné par le plus haut sommet du monde, Yuichiro Miura y revint par la suite deux fois. La dernière remontant à mai 2013, histoire de marquer son 80e anniversaire… et de décrocher un nouveau record. Celui de l’alpiniste le plus âgé au monde à avoir gravi l’Everest.
« Je pense tout le temps à l'Everest. Je ne peux pas m'arrêter", raconte volontiers Yuichiro Miura, « C'est la montagne que j'aime le plus, celle à laquelle je voue le plus grand respect ». Pour le Japonais de 92 ans, issue d'une illustre famille de skieurs, ces déclarations ne sont pas de vains mots. Il doit à l’Everest sa notoriété, suite à sa descente en ski, en 1970, mais aussi sa rédemption, après avoir plusieurs fois frôlé la mort, suite à de graves problèmes de santé.
De quoi construire une légende de son vivant. Au point qu’en 2013, le gouvernement japonais créait un nouveau prix portant le nom de l'alpiniste-skieur récompensant les « aventuriers qui se mettent au défi d'atteindre les limites du potentiel humain ». À l'origine, les lauréats, choisis par Miura lui-même, devaient être des seniors, mais il insista pour que tous les âges soient éligibles. Car certes, il devait cet honneur à son ascension de l’Everest à l'âge de 80 ans - un exploit non surpassé à ce jour - mais le Japonais n’avait pas oublié que pour lui tout avait commencé bien plus tôt, en 1970. Il n’avait alors que 38 ans et s’était lancé un incroyable défi : descendre l’Everest à skis, depuis le col Sud.
Il compte alors à son actif un solide palmarès. En 1964, il établit un nouveau record du monde de vitesse à ski : 172 km à l'heure. En 1966, il descend à ski le mont Fuji, au Japon et en 1967, le mont McKinley, le plus haut sommet d'Amérique du Nord. Mais une rencontre avec Edmund Hillary l’avait convaincu de s’attaquer au sommet ultime : l’Everest. C’est cette entreprise qu’ont suivie en 1970, les réalisateurs Bruce Nyznik et Lawrence Schiller. Ils en ont sorti en 1975 un film de 1h20 mn, The Man Who Skied Down Everest, qui leur valut l’oscar du documentaire. Du jamais vu à Hollywood pour un film de « sport ». De la musique à la voix off en pensant par le rythme, très lent, on y trouve tous les travers, mais les charmes aussi, de la production des années 70. Mais le spectateur curieux y dénichera de quoi étancher sa soif. Car c’est un véritable document qu’il nous livre sur une énorme expédition au service d'un défi jugé insensé à l’époque.
Entraînement "à la japonaise" devant des Sherpas sidérés
Le 27 février 1970, le Japonais quitte Katmandou avec 800 porteurs et 27 tonnes de bagages. Avec lui, des scientifiques et du matériel médical, pour mesurer plusieurs paramètres physiques de l’athlète, mais aussi divers équipements pour continuer son entraînement pendant les longues semaines d'acclimatation. Sous les yeux étonnés des Népalais, on le voit faire de la musculation ou des étirements. « Pour descendre à ski la montagne sacrée, la condition de base, c’est l'endurance » dit-il. « Je me dois donc d'être en parfaite condition physique. Peut-être les porteurs pensent-ils en me voyant faire ces exercices fous que je suis un frimeur. Peut-être leur a-t-on dit que j'étais un fanatique religieux adorant mes dieux, et animé par une frustration continuelle. Peut-être ont-ils raison, c'est une sorte de préparation rituelle à la rencontre avec la montagne. Car quand je me suis tenu au sommet du Fuji [où il a établi un record de descente à ski] j'ai su que les montagnes fixaient haut le prix de la victoire. La faiblesse du corps ou de l'esprit entraîne la défaite. Le défi des sommets est le défi de la vie elle-même pour lutter plus haut, toujours plus haut ».
Entre scènes de la vie quotidienne et extraits du journal de bord du skieur alpiniste, on suit donc la lente progression de l’énorme expédition. A mi-chemin, des Sherpas, pour la plupart des vétérans de l’Everest, rejoignent l’équipe.
Se nourrir pour devenir un "Superman de l'Himalaya"
Outre sa forme physique, le Japonais veille à sa nutrition. « J'ai essayé de trouver un régime alimentaire qui me permette de devenir une sorte de « Superman de l’Himalaya » . Mais je n'en ai pas trouvé. J'essaie donc de manger comme les Sherpas, des pommes de terre et de l'orge grillée ». Il fourbit aussi son équipement avec la méticulosité d'un soldat avant le combat : « ma vie dépend de chaque pièce que j'utiliserai. Je dois tout préparer à la perfection et tout vérifier. « A commencer par son parachute, censé ralentir sa vitesse, qu’il va tester sur un glacier. Pour marquer la vitesse et la direction du vent, des fusées éclairantes y sont attachées. Le Japonais y voit aussi l’occasion « d'ajouter de la grâce et de la beauté à l'aventure, comme une fleur de lotus aérienne sur la montagne sacrée ».
Deux tonnes de matériel sont montées. Quarante des meilleurs Sherpas viennent en soutien de l’équipe japonaise d'alpinistes. Une lourde expédition qui vire au drame. Six Sherpas meurent dans une avalanche. Yuichiro Miura en restera marqué à jamais : « Quoi que je fasse, il ne peut plus y avoir de fin heureuse à ce projet », dit-il. Mais y renoncer serait « une insulte au sacrifice des victimes ». C’est donc dans une ambiance lourde que l’aventure se poursuit, d'autant que l’altitude commence à sérieusement affecter les alpinistes. A commencer par Yuichiro Miura lui-même qui, de surcroît, visualise désormais depuis le camp 3 le défi qui l’attend. « J’ai peine à croire que dans quelques jours je descendrai cette pente frôlant les 40° en certains endroits, ce mur de glace de plus de 2 400 m qui n'a même pas de nom. Et que m’attendent aussi des rochers de la taille d'un immeuble de quatre étages, et des crevasses dont on ne voit pas le fond. Ce monde n’est pas un monde pour les humains ».
"Je crains plus l'échec que la mort"
En parallèle, l’équipe poursuit les tests sur les parachutes. « Même les experts ne savent pas comment le parachute se comportera dans l'air raréfié », explique le skieur. « Les parachutistes et les astronautes ouvrent le leur à des altitudes bien plus basses que celle-ci ».
Le passage du camp 3 au camp 4 se fait en un jour, le Japonais utilise alors de l'oxygène pour la première fois. « Je pourrais grimper sans, mais je crains de plus en plus que le manque d'oxygène n'affecte mon esprit et mon corps », dit-il.
Le 6 mai, c’est avec l’esprit du samouraï que Yuichiro Miura aborde l’épreuve, « je crains plus l’échec que la mort » , dit-il. Son équipe de secours est en place. « ça a l'air skiable, mais je n’ai aucun moyen de savoir comment est le vent derrière moi. Et ma vitesse devrait dépasser les 160 km/h ».
Yuichiro Miura descendra à ski près de 2 010 m en 2 minutes et 20 secondes depuis le col sud, avant de chuter sur environ 400 m et de s'arrêter à seulement 76 m du bord d'un bergschrund, une grande rimaye. Sa chute est vertigineuse. On le croit mort. Mais il en réchappe. Sonné, mais sans aucune blessure. « Est-ce un échec ou un succès ? Le fait que je sois encore vivant est sans doute la volonté d'une puissance supérieure (…) Peut-être la fin de quelque chose. Et le début d'une autre », s’interroge-t-il.
De héros de l'Himalaya à sexagénaire obèse
Yuichiro Miura ne croit pas si bien dire. A son retour, il rentrera en héros. Mais il lui faudra 33 ans pour revenir sur l’Everest. Entre temps, skieur professionnel, il enchaînera plusieurs records de descente sur les principaux sommets européens, sans oublier d'enseigner et de veiller au business familial, le ski. Une passion héritée de son père. Élevé au milieu des sommets enneigés de la préfecture d'Hokkaido, dans le nord du Japon, il est le fils de Keizo Miura, célèbre professeur de ski et aventurier.
Mais à la quarantaine, il traverse une sorte de crise, comme il le décrit dans son livre « High and Distant Dream ». Devenu « un vieil homme obèse », il a perdu toute motivation. Il mange trop, boit trop, ne fait pas assez d'exercice, et est atteint de diabète. Vont s’y mêler des maladies cardiaques et rénales.
Il s’inspire alors de son père, que l’on verra enchaîner les exploits à un âge avancé (à 77 ans, il deviendra la personne la plus âgée à gravir le Kilimandjaro). Il se reprend en main et parvient, en 2008, à gravir l’Everest. Il a alors 75 ans et son arythmie cardiaque commence à le ralentir. À son retour du Népal, il subit deux opérations cardiaques et prend une année de repos. Pendant l'hiver, il se remet au ski et se fracasse le bassin. Les médecins voient son avenir sur un fauteuil roulant. Pas Yuichiro Miura. Plus rigoureux que jamais au niveau de son régime alimentaire, il commence chaque journée par un petit-déjeuner composé de riz cuit, de haricots de soja fermentés, de soupe miso, d'œufs et de poisson. Une fois par semaine, il s'offre un steak de 500 grammes.
Son entraînement ? Il consiste à attacher des poids de 1 kg à chaque jambe et de 10 kg au dos, et à parcourir à pied les 9 km entre la gare de Tokyo et son bureau - et vice-versa - tous les jours. Il passe ensuite à 5 kg sur chaque jambe et à 30 kg sur le dos, retrouvant progressivement l'endurance nécessaire pour survivre en très haute altitude. En parallèle, il s'entraîne trois fois par semaine dans la tente hypoxique installée dans son bureau.
"Sans objectif, je suis sûr que je serais resté cloué dans un fauteuil roulant"
Mais en octobre 2012, alors qu’il s’entraîne dans l’Himalaya sur le Lobuche [6,000 m], il souffre du mal des montagnes. Nouvelle arythmie cardiaque. Le 15 janvier, il subit une dernière opération du cœur mais…. quitte le Japon le 20 mars, direction l’Everest. Sommet qu’il abordera avec une nouvelle stratégie, vue sa condition physique. Mot-clef : lenteur. Stratégie payante. A 80 ans, il atteint à nouveau le sommet et parvient, malgré la tempête, à redescendre sain et sauf jusqu’au camp de base avancé. De là, un hélicoptère viendra le chercher pour le déposer à Katmandou, ce qui lui vaudra quelques commentaires acides qui ne l’empêcheront nullement de continuer à rêver à d'autres défis.
« Je pense que si l'on considère l'âge de 80 ans comme un point de départ, la vie devient plus intéressante », aime-t-il dire. « Il faut se fixer un objectif - grand ou petit - et construire sa santé et sa forme physique en fonction de cet objectif. Il n'est pas nécessaire d'escalader une montagne. Il peut s'agir de n'importe quoi. J'ai escaladé l'Everest trois fois, et j'ai à chaque fois rencontré des problèmes de santé propres aux personnes âgées. Mais j'ai pu les guérir parce que j'avais un objectif. Cela m'a donné la motivation pour me battre et pour vaincre ces maladies et ces blessures. Si je n’avais pas eu d'objectif, je suis sûr que je serais encore cloué au lit ou dans un fauteuil roulant après m'être cassé le bassin. Mais j'avais l'objectif de gravir l'Everest. Je me suis remis en forme et j'ai atteint le sommet".
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