Dans l’Est de l’Europe et en Amérique du Nord, on mise sur les patins pour prendre son shoot d’adrénaline hivernal. De janvier à mars, des bandes d’allumés se rejoignent autour de lacs gelés pour se mesurer sur des bolides filant à plus de 100 km/h. Incursion dans le monde de la voile sur glace ou “ice sailing”, qui évoque un remake de “Mad Max” sur patinoire.
Affutez vos lames, installez-vous dans le baquet, fermez votre casque, abaissez la visière…Et accrochez-vous. Filer à plus de 100 km/h dans un genre de char à voile sur glace, c’est possible - et même très populaire dans les pays de l’Est de l’Europe, où une joyeuse bande de dingues se retrouve pour s’affronter dans une adaptation de “Mad Max” sur glace. Rien que l’organisation de ces rassemblements est épique, puisque les coureurs n’apprennent que 48 heures à l’avance le lieu de rendez-vous du weekend. En cause : l'extrême justesse de la glace recherchée par les coureurs pour éviter tout accident. La quête de ces pirates d’eau douce (et gelée) ? La “black ice”. Littéralement, “la glace noire”, ainsi baptisée en raison de sa douceur et de sa transparence, qui laisse le fond du lac très sombre refléter à sa surface.

Le graal : la “black ice”
La “black-ice” tapisse bien l’ensemble du lac, l’épaisseur de neige dépasse les 15 centimètres et le vent souffle suffisamment ? Feu vert pour le rassemblement. Oui, mais où cette fois ? De l’Estonie à la Pologne en passant par la Hongrie, la Lituanie et l’Allemagne, le spectre est large et mieux vaut avoir fait le plein de sa voiture. “Pour pratiquer ce genre de sport, il faut être très disponible, avec une voiture prête et sa remorque avec le bateau déjà attelée“, confirme Benoît Marie, un des rares Français à expérimenter la voile sur glace. “Je reçois un appel 48 heures avant les rassemblements et je réserve direct un vol. Les conditions parfaites de glisse sont rares et ne durent jamais bien longtemps”, détaille l’ingénieur et navigateur de 32 ans, vainqueur de la Mini-Transat en 2013
“Quand la “black ice” recouvre le lac, c’est magique. Et là, on va très très vite !”, s'enthousiasme Benoît à l’évocation du graal. La fougue de la jeunesse n’a pas sa place sur le circuit. Ici, ce sont les vétérans qui font la loi : l’expérience des différentes sortes de glace leur donne un avantage sur le choix du matériel à préparer, tel l’angle des patins, qui oscille entre 90° et 100°. “Chaque jour tu apprends quelque chose, c’est extrêmement grisant de filer sur la glace, à plus de 100 km/h, entouré de concurrents légendaires comme Karol Jablonski, un Polonais douze fois champion du monde de la catégorie DN et qui a participé à la Coupe de l’America", explique le Français.
Pas de freins
Les hautes vitesses atteintes par le char sont dues au peu de frictions exercées par les patins sur la glace, sans compter la voile en forme d’aile, qui garantit une excellente performance motrice. “Parfois il y a des crashs, et ça peut faire très mal, je viens d’en faire la douloureuse expérience, avec un tour à l’hôpital”, avoue Benoît, encore un peu secoué par son accident sans gravité. D’autres découvrent parfois avec horreur au dernier moment un trou béant dans la glace... Le choc thermique étant rude dans une eau à 0°C, les pratiquants portent un gilet de sauvetage au cas où. Et pourquoi ne pas s’arrêter ? Parce qu’il n’y a pas de freins. On ralentit en plaçant le bateau face au vent jusqu’à ce qu’il s’immobilise…

Un bateau issu d’un jeu concours
L’“ice boat” le plus populaire, le “DN”, a une histoire atypique. En 1937, en plein entre-deux-guerres, le journal américain Detroit News lance un concours de conception d’un bateau ouvert à tous, facile à construire et à transporter : ainsi naîtra le DN. Long de 3,65 mètres (12 pieds) avec une voile de 5,57 m2 et paré de trois patins à glace, il a depuis conquis l’Amérique du Nord et l’Europe de l’Est par sa simplicité. D’abord en bois, puis en aluminium et en carbone, l’ice boat est de plus en plus léger et se manoeuvre par une barre qui dirige le patin à glace avant, à l’instar d’un gouvernail sur les bateaux classiques.

Initialement prévus en février 2019 sur le Lac Balaton en Hongrie, les Championnats d’Europe de voile sur glace se sont finalement déroulés en Pologne, à Mikołajki, où le local Jarek Radzki a brillé en remportant le titre. A plus de 100 km/h sur la glace, la peur et l’adrénaline se sont mêlées au plaisir et à l’excitation partagés par les 119 concurrents de cette année. Avec la progression du dérèglement climatique, cette activité de niche pourrait le rester, les périodes propices à sa pratique risquant de s’amenuiser. Pas de quoi stopper nos allumés, qui pourraient n’en trouver la traque de la “black ice” que plus excitante.
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