Sentier sacré, le chemin de Compostelle a la réputation d'être sûr. Résultat, sur les 446 000 pèlerins qui l'ont emprunté en 2023, 53% étaient des femmes, dont beaucoup marchaient en solo. Or, le harcèlement sexuel y serait endémique, selon le quotidien britannique The Guardian qui a réuni neuf témoignages édifiants. Une situation longtemps méconnue, qui n’étonne pas l’Américaine Lorena Gaibor, randonneuse à l’origine d'un site réservé aux femmes visant à répertorier les agressions subies, mais surtout à prodiguer à ses membres des conseils pour les éviter. Une mobilisation qui semble enfin émouvoir les autorités locales qui, de leur côté, viennent de mettre au point des dispositifs visant à mieux protéger les randonneuses en France, comme en Espagne et au Portugal.
L’insécurité vécue par les femmes sur le sentier de Compostelle vient d'éclater au grand jour suite à une enquête du Guardian, publiée, hier, mais il n’est pas nouveau. On se souvient en effet qu’en 2015, un Espagnol de 41 ans avait assassiné une Américaine de 40 ans, attirée jusque chez lui grâce à de faux panneaux d’indication placés sur le chemin. Un crime qui lui valut 23 ans de prison. Un cas extrême, un des rares aussi sanctionnés à ce jour, mais qui n’est pas isolé. Pire, le nombre d'agressions semble en nette augmentation ces dernières années. En témoignait d'ailleurs en 2021 la journaliste française Marie Albert. Publiée suite à une expérience vécue, son enquête avait sérieusement démystifié le Camino : « J’y ai subi un harcèlement sexuel incessant, comme d’autres pèlerines. Nous sommes interpellées, agressées, victimes d’exhibitionnistes », écrivait-elle alors. L’actualité devait lui donner raison. En octobre 2023, c’est une Danoise qui est agressée dans les Landes. Et en mars 2024, ce sont deux randonneuses, une Suissesse et une Française, qui racontent comment, dans les Pyrénées-Atlantiques, elles ont subi des agressions sexuelles successives dans un gîte, près de leur parcours.
Des cas qui pourraient bien en cacher d'autres, car les femmes semblent encore hésiter à porter plainte. Parmi les neuf randonneuses qui ont accepté de témoigner dans le Guardian, six seulement ont signalé les incidents à la police. Et, plus inquiétant encore, l’auteur des faits a été retrouvé et poursuivi, dans une seule affaire seulement. En cause, le manque d'informations de certaines randonneuses - beaucoup sont des étrangères ne maîtrisant pas la langue – mais aussi peut-être une certaine difficulté à être entendues ou prises au sérieux par la police. « On dit que ces chemins sont sûrs pour les femmes et il y a un tabou sur le fait de dire quelque chose de différent », explique Marie Albert au journal britannique. Ajoutant que, dans son cas, ses harceleurs étaient d'autres pèlerins qui marchaient sur le chemin avec elle…
Un réseau sécurisé réservée aux femmes
« Les chemins sont populaires, et la présence connue de femmes seules sur le parcours renforce leur vulnérabilité », commente Lorena Gaibor, fondatrice de « Camigas », un forum en ligne qui met en relation des femmes pèlerines depuis 2015, l’année où l’assassinat de Denise Thiem en Espagne avait ému la communauté des marcheurs. Depuis, précise-t-elle, « chaque année, nous recevons des témoignages de femmes qui subissent les mêmes choses ». Son site, accessible exclusivement aux femmes, compte aujourd’hui plus de 14 000 membres. Et si aujourd’hui son existence semble aller de soi, il n’en a pas toujours été ainsi, loin de là, raconte-t-elle.
En 2015, cette travailleuse sociale, enseignante à l’université de Denver et passionnée de grands treks, prépare son Camino frances. Elle fouille donc internet et tombe sur un site concentrant des informations à l’attention des randonneurs Américains. On est en avril, et au cours de ses recherches, elle apprend aussi qu’une certaine Denise, partie seule sur le sentier, n’a pas donné signe de vie depuis quelques jours et que son frère s’en inquiète. On apprendra plus tard qu’elle a été assassinée par un Espagnol sur le sentier. « Comme beaucoup de femmes, j’aime randonner seule, j’ai donc décidé de publier un post sur la page Facebook du site, disant : « Je suis une femme. Je vois qu’il y a ici un problème, et que personne n'a de solution, et je me demande ce que nous allons faire pour que les femmes puissent s'en sortir. Je ne sais pas ce qu'en pensent certains d'entre vous, mais je ne me sens vraiment pas en sécurité sur el Camino. J’aimerais lancer une discussion sur ce sujet et voir comment on pourrait améliorer la situation ».
Son post aura beaucoup de succès, mais il lui attirera aussi quelques commentaires haineux : comment osait-elle discréditer le sacro-saint chemin de Compostelle ? Au point que les administrateurs du site iront jusqu’à mettre un terme à un débat qui semblait en gêner plus d'un. Choquée, Lorena Gaibor décide alors de créer sa propre page Facebook. Dans un premier temps, elle l’appelle le « buddy system for women on the Camino », le réseau des copines du Camino, l’idée de départ étant que les femmes partagent leurs expériences et s’entraident. Il deviendra Camigas (contraction de Camino et amiga, "amie" en espagnol) et ne cessera de croître, sans aucune publicité. Il doit son succès au bouche à oreille. Seules les femmes y sont acceptées, après « filtrage », afin d'éviter les personnes mal intentionnées.
Des témoignages enfin pris au sérieux par la police
D'origines les plus diverses, ces marcheuses trouvent là des informations pratiques pour organiser leur parcours en toute sécurité, ainsi que, potentiellement, tout un réseau très sécurisé de femmes avec lesquelles elles peuvent discuter de leur périple à venir, échanger des trucs, voire prévoir tout ou partie de leur marche en duo, ou tout simplement échanger via Messenger avant leur départ ou sur le sentier.
Entre autres mesures récentes, Lorena Gaibor et sa petite équipe de bénévoles recommandent de porter bien en vue sur soi ou sur son sac un macaron « Camigas », permettant d'identifier facilement une membre de la communauté. Un geste modeste, mais qui peut rassurer, d'autant que le réseau ne cesse de se développer. Ce qui ne dispense personne d'appliquer les mesures de sécurité de bon sens, ne pas voyager de nuit ou rejoindre un petit groupe si possible, précise Lorena Gaibor qui, optimiste malgré tout, explique que « depuis l’assassinat de Denise Thiem les randonneuses solitaires qui traversent en Espagne font l'objet de beaucoup plus d'attentions. La police prend ces questions très au sérieux, et les femmes sont donc crues lorsqu'elles signalent des problèmes. Un certain nombre de dispositifs ont été mis en place pour les femmes, mais aussi les hommes et tout le monde en fait, pour signaler les crimes afin qu'ils puissent être identifiés et traités. »
Une appli d'urgence pour les pèlerins et pèlerines
Au cœur du dispositif, une application téléphonique appelée Alertcops qui vous géolocalise et vous permet de contacter directement la police en cas d'urgence. « C'est vraiment cool », dit Lorena Gaibor, « vous pouvez la télécharger avant de partir, ils prennent certaines de vos informations personnelles pour savoir que vous êtes dans le pays et que êtes sur le sentier. Si vous avez des problèmes sur le Camino, vous pouvez appeler un officier de police. Dès qu'il reçoit la notification, il saura exactement ce qu'il y a à faire et comment vous localiser via vos coordonnées GPS. Vous pouvez leur envoyer des photos et les leur envoyer immédiatement. Vous n'avez même pas besoin de parler à quelqu'un au téléphone, donc pas de problème de langue. »
Une mesure phare dans la campagne lancée par la Police Nationale espagnole dans le cadre du Plan de Sécurité du Chemin de Saint-Jacques, incluant la présence d'agents d'autres pays - d'Allemagne, de France, d'Italie et du Portugal - pour protéger les pèlerins, explique El Diario. Cette année, son slogan était « Nous protégeons le chemin ». Cette campagne s'adressait à tous les pèlerins et pèlerines afin de les sensibiliser aux ressources dont ils disposent et qu'ils peuvent utiliser au cas où ils subiraient une quelconque forme de violence.
Cette campagne s'ajoute aux dispositifs spécifiques de la police nationale pour la protection de toutes les personnes passant par le Camino de Santiago. Dans la foulée, la Direction générale de la police supérieure, les commissariats et les autres postes de la police nationale établis le long des différents itinéraires sont devenus des centres officiels de scellement des lettres de créance, condition nécessaire pour que les pèlerins puissent passer la nuit dans les auberges et obtenir la « Compostela » une fois qu'ils ont terminé le chemin et qu'ils sont arrivés à la cathédrale.
Nouvelle appli Alertcops, le « gardien du Camino de Santiago" : comment ça marche ?
AlertCops est une application mobile gratuite qui vous permet d'envoyer des alertes et des avertissements en cas de menace, d'accident ou de crime dont vous êtes victime ou témoin. Elle est disponible pour les appareils Android et iOS. L'application n'est pas exclusivement destinée aux pèlerins, mais à tous les citoyens, et permet de signaler toutes sortes de situations, telles que le vol, le cambriolage, l'agression, le vandalisme, les dommages, l'agression, la violence de genre, etc. Elle dispose également d'une fonction ou d'un mode gardien, qui vous permet de partager votre position avec les personnes de votre choix, comme votre famille et vos amis, et même avec les services de secours, au cas où il vous arriverait quelque chose. Cela fonctionne aussi dans l'autre sens, et vous pouvez également voir la position de vos protégés. D'autres fonctions telles que le chat ou l'envoi d'alertes de sécurité publique sont disponibles dans l'application. Une fois téléchargée, vous l'ouvrez et choisissez la langue, puis vous vous inscrivez, en indiquant votre nom complet et en acceptant les conditions générales, ainsi qu'en partageant votre position. Vous validez ensuite votre téléphone à l'aide d'un code qui vous est envoyé par SMS, puis vous choisissez le niveau de sécurité que vous préférez : élevé, moyen ou faible.
Les 10 points à connaître pour faire son Camino en toute sécurité
1. Alertcops : c'est l'application gratuite de la Police Nationale et de la Guardia Civil, elle a de multiples utilités et vous pouvez communiquer n'importe quelle alerte ou urgence à partir de votre appareil mobile en temps réel.
2. Soyez toujours identifiée : ayez votre carte d'identité ou votre passeport sur vous et montrez-le à la demande de l'autorité compétente, si on vous le demande.
3. Surveillez vos biens : en particulier vos effets personnels, vos appareils électroniques, vos documents, votre argent et vos objets de valeur. Ne les exposez pas inutilement. Voyagez léger. Ne transportez pas de grosses sommes d'argent et répartissez-les entre votre équipement et vos vêtements habituels, dans des endroits difficiles d'accès, comme les poches intérieures. Notez les codes de sécurité PIN, PUK et IMEI de votre téléphone portable.
4. Marchez plutôt en compagnie et pendant la journée : évitez de marcher seul et, si possible, entre novembre et mars. Essayez de voyager pendant la journée et reposez-vous ou faites des visites culturelles les jours où les conditions météorologiques sont défavorables.
5. Méfiez-vous des inconnus : surtout s'ils s'approchent de vous sans aucune excuse (par exemple, s'ils vous posent des questions ou vous proposent de vous aider à porter vos affaires) ou s'ils vous croisent à l'improviste. Ne faites pas non plus confiance à ceux qui vous recommandent des raccourcis, des points d'intérêt ou des services hors des sentiers battus.
6. Suivez les panneaux jaunes, respectez le code de la route et faites-vous voir : la coquille, l'étoile ou la flèche vous indiquent le chemin. Attention, Lorena Gaibor du site Camiga, ajoute qu’il faut toujours avoir un GPS et un guide afin de vérifier que le bon parcours est bien celui indiqué par le marquage, car certains le modifient par jeu ou par malveillance.
7. Ne vous aventurez pas sur des raccourcis des grands itinéraires (GR) ou des petits itinéraires (PR) différents des itinéraires habituels, éloignés ou mal signalés. Si vous empruntez des routes conventionnelles, respectez le code de la route, prenez des précautions extrêmes et rendez-vous visible à tout moment au moyen de vêtements réfléchissants ou voyants. Marchez toujours sur des chemins balisés : si vous marchez sur la bande d'arrêt d'urgence, marchez à gauche et en file indienne. Ne traversez pas une route dans un virage ou une pente sans visibilité. Si vous êtes à vélo ou à cheval, roulez sur la bande d'arrêt d'urgence ou le plus près possible de la droite, portez un casque et ne roulez pas en peloton.
8. Informez fréquemment votre famille et vos amis de l'endroit où vous vous trouvez. Ayez toujours sur vous un appareil de communication mobile - avec une batterie suffisante - qui peut vous localiser et vous alerter en cas d'urgence, qu'il s'agisse de la vôtre ou de celle de quelqu'un d'autre. Vous pouvez utiliser un dispositif de repérage et de géolocalisation, comme ceux mis à la disposition des randonneurs ou du Guardian de l'application Alertcops.
9. Le numéro d'urgence européen à connaître : le 112.
10. La page Facebook de Camiga, la communauté des randonneuses du sentier de Compostelle.
Source El Diario, août 2024
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