La voile, plus que d’autres disciplines encore, est un sport de spécialiste. Décrypter une course au large peut sembler compliqué pour un novice. Frustrant, quand on sait que les plus grandes épreuves, telles que le Vendée Globe, la Transat Jacques Vabre ou la Route du Rhum sont de vraies aventures qu’on suivrait volontiers au jour le jour. Reste à comprendre comment décrypter la masse d’informations disponibles en ligne. Outside s’est posé une question simple : comment suivre une course au large ? Réponse d’Eric Loizeau, l'un des plus grands skippers français.
Figure emblématique de la course au large des années 70 et 80 mais aussi alpiniste - il a notamment gravi l’Everest en 2003 - Eric Loizeau pointe, pour Outside, les éléments importants pour comprendre une course de voile. Interviewé en novembre dernier à l'occasion de la Transat Jacques Vabre, nous reproduisons aujourd'hui les principaux extraits de son analyse.
La victoire de Gilles Lamiré et Antoine Carpentier sur la Transat Jacques Vabre 2019 nous a montré qu'avoir le meilleur bateau n'était pas toujours suffisant.
Ce cas concret est un exemple parfait pour expliquer les clés d’une course au large. En l’occurrence, la victoire de Gilles et Antoine est assez improbable. Il n’avait pas le meilleur bateau au départ, ce qui prouve que malgré l’importance du matériel, la qualité des skippers est encore très importante.

C’est-à-dire qu’il peut y avoir de vraies surprises sur ce genre de course ?
Non, il ne faut quand même pas exagérer, car la qualité du bateau reste primordiale. On peut gagner une course sans avoir le meilleur bateau, mais on ne peut tout de même pas combler un gros écart de technologie.

La technologie justement, on peut avoir tendance à imaginer que la voile aujourd’hui, c’est comme de la Formule 1. Les bateaux sont de véritables machines technologiques ?
C’est vrai que ce sont des machines de pointe, ça ne cesse de progresser. Malgré tout, comme je l’expliquais, le bateau ne fait pas tout et bien heureusement ! Stratégie de course, analyse de la météo, les seuls décideurs à bord ce sont les skippers, il ne faut jamais l’oublier.

Quels sont les éléments essentiels pour suivre une course au large ?
Aujourd’hui grâce aux progrès technologiques, notamment en informatique, c’est très facile de comprendre, puisqu’il y a tout sous vos yeux. Vous voyez où sont les bateaux, en quasi temps réel. Toutes les grandes courses proposent une carte qui permet de visualiser en direct tous les bateaux engagés et qui donne tout un tas de données : vitesse, cap, distance à parcourir, etc.
Justement, parlons de cette carte. On peut y voir la trajectoire des bateaux. Dans l’ensemble on remarque que la majorité d’entre eux suivent plus ou moins la même ligne. Mais certains décident de faire cavalier seul. Comment l’interpréter?
Pour comprendre pourquoi certains bateaux prennent des trajectoires différentes, il faut revenir aux éléments qui permettent aux skippers de choisir telle ou telle stratégie.
Sur le bateau, on a tout un tas d’outils technologiques qui nous donne des informations en temps réel. Évidemment, l’un des points essentiels pour un marin est la météo. On reçoit des prévisions et c’est grâce à elle qu’on va établir notre trajectoire. Il existe désormais des systèmes de routage : on entre les caractéristiques du bateau (notamment sa vitesse en fonction des différents paramètres de navigation) ainsi que les cartes météo. Le logiciel analyse tout cela et propose ensuite une ou plusieurs routes possibles.

Donc, pour caricaturer, la machine fait le boulot, le skipper n’a qu’à suivre ce qu’elle lui dit de faire.
C’est plus compliqué que ça. Ces systèmes de routage sont une aide à la décision, bien sûr. Mais derrière la machine, il y a toujours un être humain qui doit trancher. Par ailleurs, il faut savoir que les cartes météo ne sont pas toujours totalement fiables. Sur ce point, l’expérience et le talent du marin vont jouer énormément pour décrypter les nuages qui se trouvent dans son environnement et analyser la situation. C’est un mixte entre technologie et analyse personnelle.

Les skippers connaissent-ils à l’avance les zones les plus compliquées, au niveau de la météo ?
Disons qu’il y a des passages où l’on sait que les données météo seront très fiables et d’autres où il faudra plus compter sur sa propre analyse. Il existe aujourd’hui des données satellites qui nous permettent d’être plus précis, mais ce n’est pas encore parfait, loin de là.

Voir un bateau en tête et creuser l'écart sur ses concurrents signifie-il qu'il file vers la victoire ?
Non, loin de là. Il suffit de peu de choses, en quelques heures l’écart peut être comblé. Mais de manière générale il ne faut jamais oublier que la voile est un sport “mécanique” et en cela rien n’est joué tant qu’on n’a pas franchi la ligne d’arrivée. Une casse matérielle, et tout peut être remis en question. Les revirements de situation sont nombreux dans ce sport.

Justement, en ce qui concerne la casse matériel, que faut-il craindre lorsque l’on est marin ?
Le problème majeur ce sont les OFNI – objets flottants non identifiés. Ils sont entre deux eaux, on ne peut pas les voir, et si on a la malchance de tomber sur l’un d’entre eux, ça fait généralement de gros dégâts. Il y a d’une part les conteneurs, mais aussi les baleines. Et il y a également les bateaux de pêcheurs, c’est un danger à prendre en compte, car souvent ces pécheurs n’activent pas leur AIS (Système d’identification automatique), qui est normalement obligatoire, ce qui fait qu’on ne peut pas les repérer.
Article initialement publié le 8 novembre 2019, mis à jour le 17 novembre 2020.
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