Le 16 février, le duo franco-canadien descendait à ski la face sud du mont Robson, en Colombie-Britannique, le plus haut sommet des Rocheuses canadiennes (3 954 m). Une première qui depuis des années faisait fantasmer Christina « Lusti » Lustenberger, ancienne membre de l’équipe olympique canadienne de ski, qui, en mai 2024, s’illustrait déjà avec la première descente à ski de la tour Trango dans l’Himalaya, avec Chantel Astorga et Jim Morrison. Mais pour en venir à bout de ce sommet canadien mythique, elle ne voyait qu’un partenaire de cordée cette fois : le guide français Guillaume Pierrel, avec qui, quelques mois plus tôt, ça avait vraiment « matché ». En novembre dernier, les deux skieurs de pente raide avaient réalisé la première descente à skis de Hunter’s Moon, en Nouvelle-Zélande. Deux premières qu’ils n’auraient pas réussies sans l’impressionnante complémentarité qui fait la force de cette cordée mixte. « Une alchimie rare », explique Guillaume « Gee » Pierrel, qu’Outside a interviewé hier, dès son retour à Chamonix.

Comment est née votre cordée et comment fonctionne-t-elle ?
Notre relation en tant que compagnons de cordée est assez nouvelle. Elle remonte à l’année dernière, en fait. On s’est rencontrés à Chamonix, un peu par hasard, par personnes interposées du team The North Face, Christina est pro, moi, j’ai le même équipementier. Une des athlètes lui avait dit, "si tu as envie de faire du ski de pente raide, contacte Guillaume Pierrel, ça devrait matcher !". Donc, c’est tout récent. À partir de là, on a fait de l’escalade à Chamonix, cet été-là, mais on n’avait jamais skié ensemble avant de partir en Nouvelle-Zélande.
La Nouvelle -Zélande [première descente à skis de Hunter’s Moon, une ligne sinueuse et incroyablement raide située sur l’Aoraki/Mt. Cook, ndlr], c’était un projet à moi, je l’ai invitée à y participer à l’automne dernier, une grosse équipe de skieurs de Chamonix était prévue. Pour la petite histoire, on devait tous en parler autour d'une bouffe, mais, pour plein de raisons, c’est la seule qui est venue ! Au final, on s’est retrouvés tous les deux là-bas, pendant un mois. Je me suis rendu compte que ça matchait super bien, parce qu’en termes de compétences et d'expérience - elle a 40 ans elle aussi - on a déjà écumé un petit peu. Et puis, on est assez complémentaires, dans le sens où moi, parfois, je vais voir une prise de risque un peu démesurée, quand elle, elle pense que ça va bien se passer. Donc, elle va me pousser un peu, me tirer vers le haut. On fait quand même des sports à risques. Alors, il faut qu’il y ait un leader, quelqu’un qui dise : "maintenant, ça va bien se passer, tu me suis !". Mais, en fait, entre nous, il n’y a pas vraiment de position de leader. Ce rôle-là peut changer d'un moment à l’autre. On est complémentaires dans ce sens-là. Ce n’est pas avec tout le monde que ça arrive. En plus, de le faire avec une fille… J’ai fait quand même de la montagne avec des copines. Mais elle, elle a ce truc un peu en plus. C’est une alchimie qu’on n’explique pas vraiment, mais qui fonctionne très bien. On se tire vers le haut et on arrive à dépasser le cadre d'une cordée classique… Ce qui fait qu’on se retrouve dans des projets pas possibles !
Donc, après la Nouvelle-Zélande, pour me remercier, elle m’a fait une petite invitation officielle, sur carte postale, avec un rsvp "oui, non" ,en me disant "écoute, j’ai un projet qui traine depuis des années au Canada. Et, vu ce qui s’est passé en Nouvelle-Zélande, je me rends compte que c’est toi qui seras le compagnon de cordée, tu es le seul en qui j’ai confiance pour ce projet". C’est comme ça que je me suis retrouvé au Canada, où j’étais plus suiveur, parce qu’elle, elle avait déjà scopé la montagne, elle l’avait déjà validée dans tous les sens.

Ton rapport au risque serait donc différent du sien parfois ?
Elle a une connaissance de la montagne qui est aussi étoffée que la mienne. Elle vient du ski alpin, elle était en équipe olympique. Mais il y a des fois où je trouve qu’il n’y a aucun filtre dans sa gestion des risques. Des fois où c’était source de débats, et ça a fighté un peu. Moi, je lui disais, "non, c’est hors de question, je ne vais pas faire ça, ou je ne peux pas prendre des risques démesurés". Parce qu’elle envoie vraiment la soudure, elle n’a pas froid aux yeux, et elle ne met peut-être pas son niveau d'engagement au même niveau que le mien. Moi, y’a des fois où je suis plus sage que j’ai pu l’être dans le passé. Je suis encore en vie, donc c’est aussi, peut-être, grâce à ça. Après, parfois aussi, c’est moi qui la drive et qui l’incite à y aller. Tout est une histoire de point de vue, parfois on se sent à l’aise dans un milieu ou un instant où l’autre ne va pas vivre la même chose. C’est un peu ça, la magie d'une cordée.

Vous avez eu les mêmes discussion en Nouvelle-Zélande en novembre dernier ?
Même chose ! Notamment sur la descente, où je lui ai dit : "écoute, maintenant, tu me fais confiance et tu me suis, parce qu’on ne va pas revenir ici tous les quatre matins". À la descente, on pouvait soit prendre l’itinéraire qu’on avait pris à la montée, soit un itinéraire à vue qui nous exposait un peu plus, on partait vers l’inconnu. Sauf que, vu ce qu’on avait repéré avant, je ne voulais absolument pas redescendre sur nos traces. Je lui ai demandé de me faire confiance, et elle l’a fait. À la fin de l’histoire, elle m’a dit, "c’est exactement ce que je recherche en montagne. Je veux un partenaire qui puisse me faire confiance, et aussi me driver, me pousser". Alors, on a eu quelques épisodes, mais ces fights, ils sont nécessaires !

Le cas s’est-il posé sur le mont Robson quand vous avez dû renoncer, à 200 mètres du sommet, lors de votre première tentative ?
Ça a été une décision pas simple du tout, mais prise d'un commun accord. Il y avait une notion de sécurité, et aussi le fait que si on avait poussé au sommet, on aurait fait toute la descente de nuit. En plus, on aurait dû redormir au bivouac, en sachant qu’on était complètement trempés et que la première nuit par -30° C avait été assez compliquée. On se sentait aussi tous les deux fatigués, et puis on se serait trop exposés. Car tous les feux étaient orange et rouge. Il neigeait, c’était jour blanc, il était très tard en journée, deux heures après, il faisait nuit. On était sur des rampes avec du rocher improtégeable… On s’est bien rendu compte qu’on était dans une mauvaise posture. Ca aurait été un peu suicidaire de continuer.

As-tu déjà connu une telle relation de cordée ?
En fait, souvent, on fait énormément confiance au leader et on le laisse faire son job. Qu’il se trompe ou qu’il trouve le bon itinéraire, on doit le respecter. Mais là, on est souvent dans la communication. On donne notre avis, on échange, on communique plus. Et puis une cordée mixte, c’est toujours un peu différent aussi, même si on est des "buddies" on s’appelle comme ça, on est des potes, mais la cordée mixte apporte toujours quelque chose, une sensibilité différente que de partir avec des gars, sans y amener un mauvais jugement ou une quelconque interprétation. J’ai beaucoup de respect pour elle, quand je la vois skier, quand je vois son niveau d'engagement… Je me dis, c’est un truc de fou, elle est meilleure que moi, elle m’impressionne, en fait ! Souvent, ça me tire vers le haut, ça me booste, je me dis : "il faut que je sois à la hauteur", parce que je n’ai pas envie de la décevoir.
Mais, sur certains points n’as-tu pas plus d'expérience qu’elle ?
J’ai pas mal de copains qui me disent : "elle doit être contente, elle est avec un guide, c’est tout grâce à toi !". Pas du tout ! Car on fait tout en réversible, on partage les longueurs, elle ne se repose pas sur moi. Et moi, pas non plus sur elle. C’est un travail d'équipe. Mais sur certaines manips, j’ai plus d'expérience. Aussi, elle, elle va vachement planifier. Elle fait des listes - elle est moitié suisse-allemande, moitié canadienne ! – elle aime bien tout planifier, que tout soit carré, carré, carré. Moi, je suis plus cool en amont, mais lorsque je suis sur le terrain, j’utilise ma boite à outils, et en m’appuyant sur mon expérience, j’adapte avec le souvenir de situations similaires. Peut-être que j’ai vécu plus de situations malheureuses. Donc, moi, je suis plus sur le retour d'expérience.
Tu comptes quantité de belles descentes en pente raide [Gasherbrum II, face nord du Dru, Picco Luigi Amedeo sur le versant italien du massif du Mont-Blanc … ndlr], comment s’inscrit le mont Robson dans ton parcours ?
Je ne me souviens pas d'avoir eu aussi froid, même à 8 000… ça avoisinait les -30°C. Les températures, ça change la donne. Je ne me suis rendu compte qu’après coup de ce qu’on avait réalisé. Le mont Robson, c’est le mont Blanc à Chamonix. C’est la Meije dans les Écrins. Le mont Viso en Corse. Un sommet que tout le monde connaît, iconique. Il y avait eu les tentatives d'ascension en hivernales que des alpinistes de renom n’avaient pas réussies, la descente (via la face sud) que personne n’avait jamais osée. En fait, je me réjouissais juste d'aller skier au Canada, dans les Rocheuses. Mais, quand je suis arrivé sur le parking, au premier coup d'œil sur la montagne, je me suis dit… ça va être quelque chose de sérieux !... Ca n’allait pas être une balade de santé. La face est vraiment grosse : 3 000 mètres. On pourrait la transposer dans une vallée himalayenne. Alors, ça fait toujours plaisir de poser son nom sur une montagne dont l’historique est aussi chargé. Je n’avais pas réalisé qu’elle était aussi connue, cette face, cette montagne. Il y a la culture européenne et française, des Alpes, et puis la culture nord-américaine. C’est encore autre chose, c’est différent de l’Himalaya ou de l’Alaska. Là-bas, il n’y a pas un vivier aussi important de skieurs de pentes raides, et le fait que Christina Lusti soit un peu à la tête de cette discipline, là-bas, ça fait une différence.
As-tu d'autres projets avec Christina ?
Elle a envie qu’on reparte ensemble, elle m’a proposé quelque chose au Pakistan, mais je ne vais pas y aller, le projet me parle un peu moins. Et, pour le moment, j’ai un peu envie de lever le pied. Mais bon, si je devais respecter ma parole... En montagne, c’est toujours un peu compliqué, on dit toujours, "on arrête". Et puis, quand on est en vallée, on s’embête, on y retourne. On a un peu une mémoire de poisson rouge, les alpinistes. Je m’étais dit que j’allais arrêter de prendre autant de risques, de faire des grosses lignes aussi engagées. Mais, si on m’appelle, s’il y a le budget, je pense que j’irai sur un autre gros projet, mais pour le moment je n’ai rien de planifié.
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