L’histoire a fait le tour de la planète : fin août, Romualdo Macedo Rodrigues est secouru en pleine mer par un bateau qui voit flotter à la dérive la glacière dans laquelle il s’est réfugié après le naufrage de sa barque. Le Brésilien, très affaibli, aurait dérivé depuis le Brésil jusqu’au Surinam pendant onze jours, dans eau ni nourriture : un « miracle » dit-il. Si l’homme est bel et bien naufragé, c’est indiscutable, on peut s’interroger sur cette endurance hors du commun quand on sait qu’au-delà de 72 heures sans nous hydrater, nos fonctions vitales sont en jeu. Explications de David Manise, notre expert en survie.
CNN, Yahoo, BFM … depuis une semaine les medias se sont emparés de ce fait divers exceptionnel. Depuis que la presse brésilienne a rapporté le 31 août que Romualdo Macedo Rodrigues, pêcheur de la ville d'Oiapoque, a été retrouvé vivant au large du Surinam, à environ 400 kilomètres de l’endroit où son bateau a coulé. L’homme devait raconter à ses sauveteurs, des pêcheurs locaux, qu’il avait passé onze jours dans une glacière-congélateur dans laquelle il avait eu la présence d’esprit de s’introduire. Parti pour trois jours de pêche, sa barque en bois a pris l’eau alors qu’il était au large. Le Brésilien, qui ne savait pas nager, ne doit sa survie qu’à la glacière qu’il destinait initialement à ses poissons.
"J'étais désespéré. Je pensais que ma fin était proche. Mais grâce à Dieu, Dieu m'a donné une autre chance", a déclaré Rodrigues à Record TV, filiale de CNN. "J'ai vu qu'elle (la glacière, ndlr) ne coulait pas. J'ai sauté (dedans), elle est tombée sur le côté, puis s’est remise droite ». "Cette glacière, c’était Dieu dans ma vie » poursuit-il. « La seule chose que j'avais, c'était le congélateur. C'était un miracle."
En soi, c’est effectivement sidérant, d’autant que sur une bonne partie de son périple, les requins n’ont cessé de tourner autour de lui, sans jamais l’attaquer toutefois - reste que sur cet esquif très instable, dont il devait constamment écoper l’eau avec ses mains, le stress a dû être extrême. Mais plus étonnant encore, il n’avait dans son minuscule habitacle, ni eau potable, ni nourriture. Si l’on sait qu’un être humain peut survivre bien au-delà de onze jours sans manger. Il est peu probable qu’il survive sans s’hydrater au-delà de 3 jours. Ajoutez encore que l’homme, très affaibli, mais sans lésions majeures, affirme n’avoir perdu « que » 5 kg, à l’issue de son très long périple, on ne peut que s’interroger.
"Une endurance physiologique et une détermination exceptionnelles"
Romualdo Macedo Rodrigues a-t-il pu s’hydrater via la rosée qui pourrait se déposer sur les bords de sa minuscule caisse de polystyrène ? A-t-il bu de l’eau de mer, ce qui est généralement fortement déconseillé. Enfin, comment n’a-t-il pas perdu plus de poids ? Autant de questions sur lesquelles nous éclaire notre collaborateur David Manise, instructeur de survie et de self-protection depuis 2003. Fondateur du forum vie sauvage et survie, il est également à l’origine du CEETS, Centre d’Etude et d’Enseignement des Techniques de Survie, et considéré comme l’un des référents français en matière de survie.
"L'être humain est souvent surprenant dans ses capacités à endurer les situations extrêmes. Des cas de ce genre - même s'il est souvent difficile de vérifier le détail des chiffres - sont en réalité plus courants qu'on ne le pense. Dans nos croyances, on ne peut survivre que trois jours sans eau, mais dans les faits cela dépend d'une multitude de facteurs. D'abord, le niveau d'hydratation initial, évidemment. Ensuite, les dépenses hydriques. Elles sont principalement de quatre ordres :
- la perspiration (évaporation d'eau par la peau, qui pour rester souple doit être hydratée en permanence)
- la transpiration
- la respiration (dans une atmosphère sèche, comme en haute montagne en hiver, on perd plusieurs litres d'eau par évaporation pendant la respiration)
- la digestion (certains aliments, pour être digérés et assimilés, demandent énormément d'eau)
Dans les conditions où il était, Rodrigues a ainsi probablement eu la peau régulièrement humectée par de l'eau de mer, ce qui a sans doute réduit ses pertes hydriques par perspiration. Il a aussi probablement eu plutôt froid, ce qui aura évité qu'il ne transpire. L'humidité ambiante aura, de son côté, limité ses pertes en eau par la respiration. Et comme il n'a rien mangé, il n'a pas perdu d'eau en digérant quoi que ce soit. De fait, il semble tout à fait plausible qu'il ait tenu 11 jours ainsi. A fortiori s'il a pu lécher un peu de rosée sur le métal du congélateur, rosée qui aura été probablement assez fortement salée. Cette forte teneur en sel - comme l'expliquait Alain Bombard, médecin Français et "naufragé volontaire" - aura possiblement permis à Rodrigues de pomper, par effet d'osmose, de l'eau dans ses cellules pour la faire passer dans son volume sanguin. Ce phénomène, décrit par Bombard (et quelque peu controversé), pourrait permettre de rester conscient plus longtemps. Ce qui expliquerait que Rodrigues ait pu veiller à stabiliser son congélateur dans les vagues aussi longtemps.
Quant à la question de la perte de poids, moins 5 kg aux dires de Rodrigues, cela semble en effet peu sur onze jours de jeûne sec. Mais là aussi, il faut tenir compte du métabolisme de chacun. Il est possible que le sien, au repos relatif ( il ne cesse d’écoper et d’équilibrer son esquif quand même !) soit très économe. Enfin, et c’est sans doute l’explication, il n’est pas sûr que ce pêcheur ait une évaluation précise, et surtout à jour, de son poids initial. Aussi, sur ce point, doit-on prendre les déclarations du naufragé avec une certaine prudence.
Au final, ce qui me semble le plus incroyable dans cette aventure reste l'exploit de concentration que représente le fait de rester 11 jours et 11 nuits sans chavirer dans l'océan, dans une embarcation aussi instable qu'un... congélateur-glacière. 11 jours sans dormir, du coup. En plus de la faim et de la soif. De quoi faire plier les volontés les plus tenaces. D'autant que, tout pêcheur qu'il fut, Rodrigues ne savait pas nager, et n'avait simplement pas droit à l'erreur : s'il avait chaviré une seule fois, il serait probablement mort.
Rester stable, écoper avec ses mains, lécher la rosée sur les rebords de son embarcation de fortune, sans chavirer, écoper avec ses mains de nouveau, rester stable... au-delà de l'épreuve d'endurance physiologique que cela a dû être, j'avoue que je suis impressionné par la détermination du monsieur, qui a tenu bon malgré le fait qu'il savait certainement avoir très peu de chances d'être secouru. C'est une belle leçon d'opiniâtreté. Et donc une belle leçon de ce qui fait que les humains survivent, au final, même sans comprendre comment, parfois."
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
