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Trump peut-il vraiment céder une partie de Yosemite à un promoteur privé ?

  • 31 août 2026
  • 6 minutes

La rédaction La rédaction L'équipe de rédaction est un noyau dur de journalistes passionnés, tous basés depuis un bon spot de grimpe, de trail, de ski ou de surf.

« Yosemite n’appartient pas à Donald Trump ! » La réaction du Sierra Club, l’une des plus anciennes et influentes organisations écologistes américaines, est à la hauteur du symbole. Selon une enquête publiée vendredi aux Etats-Unis, l’administration Trump pousserait le National Park Service à trouver un accord permettant à un promoteur immobilier d’obtenir des droits sur une bande de terrain d’environ 400 mètres à l’intérieur de Yosemite. Le gouvernement dément toute pression politique. Mais l’ouverture à des intérêts privés, si elle aboutit, pourrait créer un dangereux précédent. D’autant que Yosemite n’est pas un cas isolé.

Quatre cents mètres. Rapportée aux quelque 3 000 km² du parc national de Yosemite, la bande de terrain concernée paraît presque insignifiante. Mais toucher aux limites de l’un des parcs les plus emblématiques des États-Unis pour faciliter l’accès à une propriété privée a de quoi inquiéter. L’affaire a été révélée le 28 août par NOTUS, un média à but non lucratif basé à Washington et spécialisé dans la politique et le gouvernement fédéral. Selon son enquête, le National Park Service (NPS)travaille depuis plus d’un an à la possibilité d’un échange de terrains avec Kingsbarn Realty Capital, une société immobilière basée dans le Nevada. NOTUS affirme s’appuyer sur quatre personnes directement informées des discussions ainsi que sur des documents internes de l’agence. Le projet concernerait une bande de terrain longue d’environ un quart de mile, soit 400 mètres, à l’intérieur de Yosemite. Kingsbarn souhaite y construire une courte route permettant de relier directement sa propriété de 83 acres, soit environ 34 hectares, située juste à l’extérieur de la limite ouest du parc, à une route du réseau de Yosemite. En échange, le gouvernement fédéral recevrait un terrain d’une valeur équivalente ailleurs en Californie.

Le département de l’Intérieur conteste fermement la présentation de l’affaire. « Cet article s’appuie sur des accusations anonymes pour fabriquer un récit politique qui est tout simplement faux », a déclaré un porte-parole à Outside. « Aucune pression politique n’a été exercée pour parvenir à un résultat prédéterminé, et les affirmations selon lesquelles le département travaillerait secrètement à céder des terres du NPS à un promoteur privé sont fausses. » Aucune décision définitive n’a, à ce jour, été prise.

34 hectares privés aux portes de Yosemite

Kingsbarn Realty Capital a acquis en 2024 pour 4 millions de dollars cette propriété historiquement connue sous le nom de Hazel Green Ranch et désormais baptisée « Sanctuary at Yosemite ». Elle se trouve sur la bordure occidentale du parc, à environ 8 kilomètres de l’un de ses célèbres bosquets de séquoias géants. Pour les grimpeurs, précisons que le terrain n’est pas situé au pied d’El Capitan ni à proximité immédiate des autres grandes parois de Yosemite Valley. Il se trouve plus à l’ouest, aux portes du réseau routier permettant de rejoindre la vallée. Mais l’enjeu est ailleurs. La nouvelle voie permettrait de raccourcir considérablement le trajet entre la propriété du promoteur et Yosemite Valley. Lanny Davis, avocat de Kingsbarn et ancien conseiller de Bill Clinton, défend d’ailleurs le projet comme favorable à l’environnement. Moins de kilomètres parcourus signifieraient, selon lui, moins de circulation et d’émissions. Voire. Selon Lanny Davis, interviewé par le Los Angeles Times , le promoteur souhaite y construire des maisons individuelles haut de gamme. Or le projet serait aujourd’hui difficilement réalisable en raison de l’accès existant. Il faut en effet parcourir environ 45 kilomètres par la route pour rejoindre le parc. Une liaison directe avec Yosemite changerait évidemment la donne ! Mais elle ne serait pas sans impact sur un Yosemite déjà saturé. Selon une deuxième enquête de NOTUS consacrée à la surfréquentation de Yosemite, le projet inquiète précisément d’anciens responsables et défenseurs du parc, qui considèrent que Yosemite doit d’abord maîtriser son affluence plutôt que faciliter un nouveau développement à ses portes. Or cette offensive ne date pas d'hier.

Un accès déjà refusé par la justice

L’affaire a en réalité plus de vingt ans. L’ancien propriétaire de Hazel Green Ranch, le promoteur californien Lewis Geyser, voulait lui aussi obtenir une nouvelle route à travers Yosemite dans le cadre d’un projet de resort sur la propriété. Après le refus du National Park Service, il avait porté l’affaire devant la justice fédérale en 2007. Il avait perdu devant le tribunal de district, puis de nouveau en appel en 2012. Les juges avaient considéré qu’il ne disposait pas d’un droit permettant de créer cette nouvelle route à travers le parc, alors qu’un autre accès à la propriété existait déjà via des terres administrées par l’U.S. Forest Service. L’enquête de NOTUS revient en détail sur cette bataille judiciaire. Kingsbarn se montre plus subtil et emprunte aujourd’hui une autre voie juridique : un échange de terrains ou de droits sur ceux-ci. Ce qui n’est pas pour rassurer les opposants à ce projet. Car selon les registres de la Federal Election Commission consultés par le Los Angeles Times, Jeff Pori, PDG de Kingsbarn, a effectué des dons à Donald Trump, au Comité national républicain et à d’autres organisations républicaines. Cela ne prouve évidemment pas que ces contributions aient joué le moindre rôle dans le traitement du dossier, mais disons que cela peut créer des liens…

Peut-on vraiment céder un morceau de Yosemite ?

Pas facilement. Le gouvernement fédéral dispose du pouvoir d’échanger certaines terres publiques avec des propriétaires privés. Mais le National Park Service est soumis à des contraintes particulièrement strictes. Selon les règles du National Park Service concernant les modifications des limites des parcs, celles-ci doivent reposer sur une autorisation légale. Le Land and Water Conservation Fund Act permet certains ajustements limités, notamment dans le cadre d’échanges fonciers, mais selon des conditions précises. Le département de l’Intérieur assure que toutes les procédures applicables seraient respectées. « Si un projet devait avancer, le département suivrait les procédures établies afin de garantir une coordination, une transparence et une participation du public appropriées, conformément au droit fédéral », a indiqué son porte-parole à Outside.

Mais ses opposants considèrent que le problème dépasse déjà les 400 mètres concernés. Parmi eux, le Sierra Club. Fondée à San Francisco en 1892 autour du naturaliste John Muir, l’organisation est devenue l’un des mouvements historiques de défense des espaces naturels aux États-Unis, avec des liens particulièrement anciens avec Yosemite. Plus de 130 ans plus tard, sa directrice exécutive Loren Blackford reprend le combat : « Yosemite n’appartient pas à Donald Trump, qui ne peut donc pas le céder. Cet accord conclu dans le secret trahit la raison d’être de nos parcs nationaux et la promesse que le gouvernement tient depuis Abraham Lincoln : protéger Yosemite pour le public et pour les générations futures. » Le sénateur démocrate de Californie Adam Schiff a lui aussi annoncé son intention de combattre le projet : « Yosemite est l’une des merveilles naturelles de Californie et doit être protégé contre toute nouvelle construction. Les tribunaux ont déjà rejeté ce projet une fois, mais cette administration semble déterminée à aller de l’avant malgré l’opposition du public. », s'inquiète-t-il.

Big Bend, Utah : les autres fronts

Si l’affaire prend une telle ampleur aujourd’hui aux États-Unis, c’est qu’elle n’est pas isolée. Au Texas, des travaux fédéraux ont débuté cet été le long de la frontière mexicaine dans le secteur du parc national de Big Bend. On y aménage actuellement des routes et surtout des équipements de surveillance et des barrières anti-véhicules y sont installés afin, selon l’administration Trump, de lutter contre l’immigration clandestine. L’opposition a largement dépassé les organisations environnementales, touchant des responsables locaux et des élus républicains. Face à la contestation, les travaux ont été suspendus en août afin de réexaminer le projet.

Mais c’est en Utah que l’offensive est la plus spectaculaire. Le 13 juillet, Donald Trump a signé deux proclamations réduisant massivement Bears Ears et Grand Staircase-Escalante, deux national monuments bénéficiant d’un statut différent de celui des parcs nationaux. Grand Staircase-Escalante est passé d’environ 1,87 million à 181 500 acres ; Bears Ears, d’environ 1,36 million à 121 100 acres. Soit, dans les deux cas, une réduction de l’ordre de 90 %. Trump avait déjà fortement réduit ces deux territoires lors de son premier mandat, avant que Joe Biden n’en restaure les limites. La Maison-Blanche estime que les terres sorties du périmètre des monuments doivent pouvoir retrouver des usages multiples et invoque notamment l’exploitation des ressources naturelles. Les défenseurs de l’environnement et plusieurs nations amérindiennes dénoncent au contraire la remise en cause de la protection de territoires naturels, culturels et archéologiques majeurs. Au moins neuf concessions minières ont d'ailleurs été déposées depuis sur des terres désormais non protégées

Yosemite relève juridiquement d’un autre régime, et l’administration Trump affirme n’avoir donné aucune instruction politique visant à imposer l’opération. Quelques centaines de mètres semblent dérisoires à l’échelle de Yosemite, mais l’affaire pourrait créer un précédent : « Si cela peut arriver à Yosemite, cela peut vraiment arriver n’importe où dans le réseau des parcs nationaux. », redoute Cicely Muldoon, qui a dirigé Yosemite pendant cinq ans avant de quitter ses fonctions en 2025. 

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