Ils ont tout quitté, ou presque, pour devenir accompagnateur en moyenne montagne (AMM) : le boulot à plus de 3 000 euros nets par mois, les copains d'enfance, le rythme de vie classique et rassurant du salariat… Comment ont-ils pris leur décision ? Quels équilibres ont-ils trouvés pour allier préparation du très sélectif concours probatoire et revenu minimal pour subsister le temps d'être opérationnel ? Quelles conséquences ce choix a-t-il eu sur leur vie ? Tanguy, Romain, Hélène et Pierre, en poste depuis plusieurs années, et Elisheva, titulaire du probatoire et en cours de formation, témoignent.
« J’ai divisé mon salaire par quatre mais j’ai multiplié mon bonheur par quatre. » Tanguy Trompette, 40 ans et accompagnateur de moyenne montagne (AMM) dans la région de Briançon depuis 2019, a trouvé l’équation du bonheur. Il vit sobrement, en van. Un gouffre le sépare désormais de sa vie précédente, lorsqu’il était ingénieur conducteur de travaux avec un salaire annuel d’environ 40 000 euros nets. S’il est heureux de sa nouvelle situation ? « Clairement, oui ». Même réponse pour Hélène Jossec, 42 ans, installée à Saint-Martin-Vésubie, dans les Alpes maritimes, depuis 2020 et reconvertie après une première carrière de cadre. Propriétaire d’un petit appartement dans l’arrière-pays niçois, elle arpente les sentiers des Alpes du Sud environ 130 jours par an. Quant à Elisheva Altman, 27 ans et titulaire du concours probatoire, elle terminera début novembre la première unité de formation des études d’AMM. Installée à Grenoble, son camp de base pour rayonner dans la région, elle se sent investie et entrevoit déjà l’avenir : « J’aimerais travailler les trois mois d’été comme accompagnatrice, faire quatre mois dans un autre boulot et ne pas travailler le reste de l’année ».
Et puis il y a Romain Brunet, 38 ans. À la différence des autres, lui a grandi au contact de la montagne, entre Grenoble et le Vercors. Ses parents randonnaient et l'emmenaient dans leur sac à dos avant qu'il ne sache marcher. Ses deux grands-pères aussi arpentaient les sentiers. Après avoir commencé à travailler comme AMM à Grenoble, il a suivi sa compagne à Narbonne et espère désormais poursuivre son activité dans les Pyrénées. Enfin, Pierre Le Clainche, 38 ans et connu des spécialistes pour ses performances en voile - il est marin professionnel -, a fait sa transition de la Bretagne à Chamonix pour devenir AMM auprès de la prestigieuse compagnie des guides chamoniards. Son enfance, rythmée par une semaine au ski l'hiver et trois semaines dans les Alpes l'été, a fini par le convaincre de faire de l'accompagnement son activité principale, après un début de carrière marqué par la performance sur les bateaux et le journalisme. Surtout, il a assisté, encore adolescent, à la fête des guides à Chamonix, le 15 août, avec « sa cérémonie incroyable, très touchante ». « Là, j'ai découvert qu'on pouvait faire de la randonnée son métier », raconte-t-il.
Un concours d’entrée sélectif, une formation exigeante
Mais de quoi parle-t-on concrètement ? Le métier d’accompagnateur en moyenne montagne est assez récent, il date d’un décret de 1976. Initialement, il est fondé en complément de celui de guide de haute montagne, qui lui est bien plus ancien. La Compagnie des guides de Chamonix, pour ne citer que la plus prestigieuse et la plus ancienne, a vu le jour en 1821. La différence entre les deux métiers est le milieu dans lequel le guide peut amener sa clientèle. Le guide de haute montagne peut avoir recours à des techniques et à du matériel d’alpinisme (baudrier, crampons, piolets, cordes…) quand l’AMM n’a pas besoin d’équipement particulier pour conduire un groupe sur les sentiers. Ce second métier a été créé afin de satisfaire les demandes d’une nouvelle clientèle : découvrir la nature, l’environnement montagnard et son patrimoine sans nécessairement s’attaquer à des sommets élevés ou à un glacier.
Le « probatoire » , ou concours d’accès à la formation d’AMM, se compose de deux épreuves principales : un QCM et un examen pratique. Mais avant tout, le candidat doit remplir un carnet de courses. Pour l’année 2025 par exemple, l’aspirant AMM devait avoir accompli dix randonnées à la journée, en montagne, de plus de 1 300D+ et trois d’entre elles devaient comprendre un passage à plus de 3 000 mètres d’altitude. Ce sont les randonnées dites « libres ». En complément, il y a une liste de dix randos obligatoires de 1 500D+ minimum. La liste est fournie par le Centre national de ski nordique et de moyenne montagne (CNSNMM). À cela, s’ajoute une randonnée itinérante de cinq jours intégrant au moins deux nuits en bivouac et enregistrant un dénivelé positif cumulé d’au moins 4 000 mètres, douze randonnées à la journée de 500D+ minimum en milieu montagnard enneigé et enfin une randonnée itinérante de trois jours minimum en milieu montagnard enneigé. Une fois les 32 randonnées et les deux itinérances enregistrées dans le carnet de course et vérifiées par les examinateurs, le candidat peut se présenter à l’examen. À noter que les critères de randonnée sont différents selon le territoire du futur AMM (Alpes, Pyrénées, Corse, milieu montagnard tropical et équatorial, comme à La Réunion par exemple).
L’examen consiste ensuite en un QCM sur l’environnement, la flore, l’économie ou encore la culture et le patrimoine montagnards. L’épreuve pratique est une course d’orientation chronométrée assez longue pendant laquelle le candidat doit rallier certains points à l’aide d’une carte. « Deux examens difficiles, qu'il faut préparer », prévient Pierre. Lui a bachoté pour le QCM, et s'est rapproché d'un club d'orientation à Vannes pour arriver bien armé.
Le carnet de courses est bien rempli. Le QCM réussi, l’épreuve d’orientation passée avec brio, bravo, vous êtes admis ! Commence maintenant la formation en tant que telle, répartie en cinq unités de formation (UF). D’une à quatre semaines, elles comportent des périodes de formation générale commune, d’observation sur le terrain, de spécialités « milieu enneigé » ou « adaptations à l’effort ». Dès la validation de la première UF, l’aspirant AMM est considéré « stagiaire » et peut commencer à encadrer un groupe et donc à générer des petits revenus. Mais attention, en cas de non-validation d'une UF, il faut la repasser. Pierre a par exemple loupé l'UF3 en milieu enneigé et a dû patienter jusqu'à l'hiver suivant pour la valider, « une perte de temps et d'argent ». La formation s’achève par un stage pédagogique en situation de 20 jours puis par l’UF 5 : secours et itinérances en situations isolées. Cette fois, vous êtes officiellement AMM ! L'aboutissement d'un parcours souvent très personnel.
Être AMM, les éléments-clés :
- Diplôme d'État - Accompagnateur moyenne montagne (DE AMM)
- Restrictions d'âge : 18 ans minimum
- Coût de la formation : 4 504 euros
- Nombre de guides actuellement en activité en France : 4 484 (en janvier 2023)
- Régions les plus représentées : Alpes du Nord (34,6%), Alpes du Sud (22,7%), Pyrénées (12,7%), Auvergne (7,6%) puis Jura, Cévennes, Vosges, Corse, Outre-Mer, hors-montagne (moins de 6%)
- Différents statuts : 39% de travailleurs indépendants, 34% d'auto-entrepreneurs, 16% de salariés (fonction publique, secteur privé, milieu associatif), 11% de gérants d'entreprises individuelles ou de sociétés
- Affiliation à une compagnie des guides : possible mais non obligatoire. La compagnie des guides de Chamonix compte 160 guides de haute montagne et 60 AMM par exemple
- Taux de réussite au concours : 16,8% pour la course d'orientation de la session du 5 au 7 mai 2025, soit 33 admis sur 204 inscrits (ayant déjà passé le QCM et rempli le carnet de courses)
Au moins essayer, quitte à échouer
Romain connaît la montagne pour l'avoir découverte en famille, dans le Vercors, encore tout petit, bringuebalé dans le sac à dos de ses parents. Une vieille photo le montre, encore enfant, au sommet d'une montagne accompagné de son père et de ses deux grands-pères, confie le trentenaire. À 17 ans, un premier déclic se produit : « Lors d'un séjour à Malte puis d'un autre à Madère, en famille, nous étions guidés par une AMM et je me suis dit que j'avais trop envie de faire ce métier ». Mais la voix de la raison, celle de son père, le rappelle à l'ordre : mieux vaut faire des études plutôt que d'emprunter une voie instable d'indépendant. La suite : un début de carrière d'ingénieur... et la montagne, jamais très loin, puisqu'il la scrute depuis son bureau où il travaille en recherche et développement pour Schneider Electric.
À 30 ans toutefois, second déclic, décisif celui-là : la mort de son grand-père, avec lequel il avait l'habitude de randonner dans le Royans, au coeur du massif du Vercors. « J'ai pris conscience que j'avais la vie devant moi et je ne voulais pas arriver à la fin en me disant que j'aurais pu être accompagnateur en montagne et que je n'avais même pas essayé », raconte le guide, prêt aussi à échouer et à reprendre au besoin un poste d'ingénieur. Sa décision est prise : au moins tenter le concours, quitte à échouer. Il ajoute : « Je me suis dit "bouge-toi" parce qu'on peut vite passer sa vie en restant assis huit heures par jour devant un bureau ». Restait à concrétiser sa démarche avec le parcours classique : carnet de randonnées, examen probatoire, unités de formation.
Être AMM sans racines montagnardes, c’est possible
À la différence de Romain, Hélène et Tanguy n'ont pas grandi près des Alpes ni des Pyrénées, mais sur les littoraux français. La première est originaire de Lorient, en Bretagne, le second de la région lilloise, dans le Nord. Elisheva, elle, passe sa jeunesse plus proche des montagnes, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Hélène et Tanguy, tous les deux quarantenaires, ont eu une véritable carrière avant de se lancer dans le projet AMM. La Bretonne consacre les premières années de sa vie professionnelle à un travail de cadre dans l’aménagement de territoire. Son premier emploi l’emmène en Auvergne, à Clermont-Ferrand, où elle découvre doucement la randonnée. Mais c’est à La Réunion, où elle passe sept ans avec son conjoint, que naît sa passion : « Tous les weekends, toutes les vacances, on allait en randonnée ». Une vraie découverte. « Plus jeune, je marchais bien avec mes parents, en Bretagne, mais je ne voyais jamais le bout de la balade du dimanche… je détestais marcher », confie-t-elle. L’île intense transforme un rejet en passion et bientôt en vocation.
Pour Tanguy, c’est un peu différent. Enfant tête en l’air, il passe sa scolarité le regard tourné vers la fenêtre de la salle de classe, vers l’extérieur et les grands espaces qui l’appellent déjà. Il aime avant tout « être dehors » mais il se force tout de même à poursuivre des études, « une école d’ingénieur pendant laquelle je regardais encore par la fenêtre ! ». Il termine malgré tout sa scolarité et commence sa carrière en Angleterre avant de se diriger vers la Bretagne. Dès le début, il fait tout pour trouver du temps et un équilibre entre vie professionnelle et amour de la nature : « Je cumulais mes RTT pour poser le vendredi et le lundi et, depuis la Bretagne, je partais faire un tour dans le Cantal ou dans les Pyrénées ». Comme beaucoup de salariés, il court après le temps. Tanguy trouve aussi des compromis avec ses employeurs et obtient des congés sans solde. « Je me suis dit : je fais un métier normal et bien payé et tous les trois ou quatre ans, je me prends six mois ou un an de congés ». Un équilibre qui ne dure qu’un temps, l’appel des grands espaces devient de plus en plus fort.
Elisheva se différencie de ses deux aînés par un attrait précoce pour la montagne. « Tous les étés, on partait en camping en famille au même endroit – la vallée du Valgaudemar dans les Écrins – c’était un terrain de jeu très important pour moi, j’étais toujours très contente d’y aller », assure-t-elle. Adolescente du genre bonne élève, elle ne considère pas sa vie autrement qu’en faisant des études longues et un métier « classique ». Très vite pourtant, les cimes l’attirent. Après des études d'ingénieure à Bordeaux qui ne lui plaisent pas, puis des premières expériences professionnelles comme ouvrière de chantier ou chargée d’études thermiques à Grenoble, elle se remet en question. Son grand-frère, AMM lui-même, et son entourage lui soufflent une piste : pourquoi ne pas choisir cette voie elle aussi ? C’est la révélation : « Pour moi, c’était le truc de mon frère et je ne me projetais pas dans le même métier. Je me suis demandé pourquoi je n’y avais pensé plus tôt ».
Quant à Pierre, il vient de la voile. Amoureux du sport et de la nature, il passe certes du temps dehors mais sur les littoraux, voire sur l'eau, bien loin des sommets enneigés. À l'occasion de sa participation à la Diagonale des Fous, mythique trail de l'île de La Réunion, en 2018, il profite de sa présence sur place pour « randonner partout ». C'est la dernière pièce du puzzle : « À ce moment-là, je suis déjà très branché outdoor, mais je me rends compte que j'aime vraiment randonner, encore plus que la voile... Un an plus tard, je passe le probatoire ». Grâce à sa carrière en mer, source d'économies, il se dédie à 100% - comme dans tout ce qu'il fait - à la préparation de l'examen, sans nécessité de travailler. Par ailleurs, son passage à La Réunion lui a permis de remplir son carnet des courses, hors randonnées en raquettes. Et puis, un endroit lui revient en tête. Un endroit qu'il a découvert lors de vacances avec ses parents : le berceau de l'alpinisme et de la culture montagnarde en France. Pierre veut être AMM à Chamonix. Une compagnie prestigieuse longtemps réputée pour son entre-soi. De l'histoire ancienne visiblement, car le voileux y est chaudement accueilli. « Je pense que ma motivation et ma passion pour la montagne se voyaient. Du coup les anciens, ceux qui sont là depuis longtemps, m'ont vraiment bien accompagné, ils m'ont donné des clés pour comprendre ce nouveau microcosme dans lequel j'entrais. C'est vrai qu'ils étaient aussi intéressés par le fait que je venais de la mer, mais ça se serait sans doute très bien passé, même si j'avais été un pur citadin », dit-il.
4 504 euros pour la formation
Passionné de montagne depuis toujours ou amateur de sentiers récent, une question préalable s’impose à quiconque souhaite devenir AMM : suis-je vraiment un mordu de randonnée ? C’est le point de départ avant de prendre la décision d’engager un processus long, parfois éreintant et coûteux. Obtenir son Diplôme d’État accompagnateur en moyenne montagne (DE AMM), le nom officiel, demande 2 à 4 ans en moyenne et 4 504 euros, uniquement pour la formation selon les tarifs en vigueur en 2025. Les études théoriques et pratiques sont réparties en cinq unités de formation (UF), chacune demandant une à quatre semaines à différents moments de l’année. À cela, il faut ajouter le temps de réalisation du carnet de courses, prérequis indispensable pour passer le concours d’entrée. Certaines des courses sont obligatoires. Dans les Alpes, la plus petite d’entre elles, le Mont Granier, cumule 14 kilomètres et 1 500D+ tandis que dans les Pyrénées, la plus imposante, le Pic de Maubermé, fait 24 kilomètres et 2 000D+. « Pour moi, si t’as pas déjà fait au moins dix randonnées avec 1 300D+ minimum dans les dernières années, c’est que tu ne fais pas assez de rando dans ta vie et qu’il faut vraiment se poser la question de ta motivation », tranche Hélène. Aux parcours obligatoires s’ajoutent des randonnées « libres », c’est-à-dire avec un itinéraire au choix mais en respectant tout de même certains critères de distance, de dénivelé positif et parfois d’enneigement dans le cadre de rando-raquettes.
Romain a ainsi dédié trois ans de sa vie au carnet de courses. Il l'a construit petit à petit, alternant les sorties en été et en hiver pour remplir les conditions. Quant à Hélène, AMM de Saint-Martin-Vésubie, lorsqu’elle décide de s’engager dans cette voie, elle a déjà réalisé la moitié des sorties en montagne. Idem pour Tanguy : « J’avais déjà fait pas mal des itinéraires libres, et pour les obligatoires, j’ai enchaîné, j’étais dehors tous les jours pour compléter la liste avant le concours probatoire ». Elisheva, elle, est un peu plus mesurée : « Les randonnées ne se périment pas, tu peux les faire sur un temps long tant que tu te rappelles du jour, des conditions météo et de l’itinéraire ». Chacun à leur manière, ils étaient totalement convaincus que ce choix professionnel était le bon. Romain après un double déclic intervenu à près de quinze ans d'intervalle, Tanguy après une expérience dans les Pyrénées : « J’ai vu une AMM qui passait une sale journée, elle marchait dans le brouillard, sous la pluie, avec un gros groupe qui marchait lentement… Je me suis dit qu’une sale journée pour elle était tellement plus sympa qu’une sale journée dans mon boulot classique ! ». Pour Hélène et Elisheva, les proches ne sont pas étrangers à la décision de suivre le cursus du Centre national de ski nordique et de moyenne montagne (CNSNMM). C’est le compagnon dans le premier cas et le grand frère dans le second qui donnent l’idée de s’engager à son tour, avec une passion bien enracinée au préalable.
Argent de côté et petits boulots
Mordus de randonnées, ils le sont. Mais concrètement, comment s’organisent-ils pour allier carnet de courses et bientôt études ? Une fois la première unité de formation (UF) validée, l’aspirant AMM devient stagiaire et peut commencer à réaliser des sorties rémunérées (à partir de 170 euros la journée). Mais à ce stade, cela reste insuffisant pour vivre décemment. Hélène, Tanguy et Elisheva recommandent tous trois de prévoir un petit matelas financier avant de réellement tout quitter. « Ce ne sont pas les petits revenus de stagiaire qui permettent de vivre », affirme Tanguy qui conseille « de garder un métier en complément, au moins au début » ou, comme le suggère Hélène, « d’avoir mis de l’argent de côté avec son précédent boulot ». Elisheva, en effet, a déjà signé un contrat en CDD qu’elle commencera à l’issue de sa première unité de formation, pour faire le lien avec la deuxième. Elle marche sur les traces d’Hélène, qui alternait entre CDD au parc national du Mercantour et UF. Quant à Romain, il a pu bénéficier, à la fin des années 2010, d'un accompagnement de Pôle Emploi (désormais France Travail). Il a été soutenu financièrement dans sa démarche de reconversion jusqu'au probatoire, mais a tout de même dû travailler comme serveur saisonnier pendant sa formation.
L’équilibre est donc plutôt instable jusqu’à l’obtention du DE AMM. Et même une fois diplômé, l’aspect financier demeure stressant, au moins au lancement de l’activité. C’est d’ailleurs ce qui a été le plus dur pour Tanguy, AMM briançonnais : « Être rentable ». D’autant qu'il avait des exigences : faire uniquement les sorties en montagne qui lui plaisaient, à savoir des randonnées engagées nécessitant beaucoup de matériel, du type bivouac ou sortie raquettes. Cette particularité fait aussi sa force pour se démarquer des autres lorsqu’il arrive sur le marché. Après un regard légèrement sceptique des AMM déjà en place, l’atmosphère se détend car on le voit proposer des tarifs plus élevés, liés à la nature-même des randonnées sportives qu’il propose. Il devient rentable à sa troisième année, en étant indépendant et sans dépendre d’aucune structure. Il gagne désormais entre 12 et 14 000 euros nets annuels, en cohérence avec son choix de vie sobre et son envie de vivre en van. Comme Tanguy, 39% des guides sont travailleurs indépendants, hors statut auto-entrepreneur. 34% sont auto-entrepreneurs et 11% sont gérants d'entreprise individuelle ou de société. Les AMM salariés représentent à peine 16% répartis entre la fonction publique, le secteur privé et le milieu associatif.
Un métier à la fois intense et saisonnier
Hélène, elle, a commencé en tant que renfort ou en remplacement pour des sorties en Vésubie et dans le Mercantour, dans les Alpes-Maritimes, « où règne un esprit d’entraide, pas de concurrence ». Cinq ans après s’être lancée, elle estime son revenu mensuel lissé sur l’année à 2 100 euros nets, juste en dessous des 2 300 qu’elle gagnait lorsqu’elle était cadre. Elle fonctionne en collaboration avec les autres AMM du territoire et des sociétés privées : « Je suis avec le groupement d’accompagnateurs Guide06, je travaille aussi avec une ou deux agences de trekking et je me suis fait une clientèle à mon nom ». Son agenda est rempli pour l’année, avec des moments de pause, souvent à l’automne. Tanguy aussi a une vie bien remplie : « Je sors tous les jours des vacances scolaires et tous les weekends, et en été, c’est en moyenne du 6 jours sur 7 ». Tous deux sont AMM à 100%.
Romain estime pour sa part à environ 20 000 euros nets annuels les revenus liés à son activité de guide, soit 80% de ses revenus totaux. L'AMM fait aussi des massages et des prestations orales de contes et légendes. Comme beaucoup de ses collègues, il jongle entre plusieurs métiers : « Environ 30% des AMM en font leur source principale de revenus, pour 50% c'est complément et enfin 20% le font de manière tout à fait exceptionnelle ». Il précise : « Je connais quelqu'un qui est professeur toute l'année et l'été seulement, il se fait deux ou trois semaines d'AMM pour partager sa passion de la montagne ».
Pierre gagne, lui, environ 1 400 euros nets lissés sur l'année, liés à son activité de guide. En complément, il garde un pied dans le monde de la voile et a aussi une activité de journaliste. Il commentera par exemple, pour Eurosport, le ski alpinisme à l'occasion des Jeux Olympiques d'hiver 2026 à Milan et Cortina d'Ampezzo. Il met d'ailleurs en garde : « J'adore mon métier, me lever le matin en voyant le mont Blanc, les Drus et l'Aiguille du Midi... mais c'est presque impossible de mettre de côté ou de faire des projets d'investissements uniquement avec l'activité d'AMM ».
Pour Elisheva, la sérénité tiendra justement dans l’équilibre entre plusieurs activités : accompagnatrice en haute saison, en complément d’un autre travail le reste de l’année. C’est en tout cas son plan, qui fait écho aux propos de Romain. « La plupart de mes collègues ont un autre boulot à côté, y compris après le diplôme », confirme Tanguy. Pareil pour les AMM vésubiens que côtoie Hélène : « Certains sont artisans ou élagueurs en parallèle, ce n’est pas obligatoire bien sûr, mais c’est le meilleur compromis pour quelqu’un qui aurait peur de se lancer à 100% en accompagnateur car c’est un métier qui reste assez saisonnier ». Six mois de travail minimum, réalisés lors des deux dernières années, autorise aussi un droit au chômage, que certains utilisent en complément de leur activité AMM si besoin.
Pas de retour en arrière
On l’aura compris, entamer un processus de reconversion pour devenir accompagnateur en moyenne montagne demande une bonne dose d’adaptabilité et d’avoir le pied sûr : sur les sentiers mais aussi pour gérer ses finances. Le carnet de courses et les études exigent du temps et de l’argent, et une fois le diplôme en poche et l’activité lancée, il faut compter deux ans au minimum pour commencer à être rentable. Toutefois, rien n’est impossible. Pierre, Romain, Tanguy, Hélène et Elisheva ne regrettent en aucun cas leur choix. Tanguy car il fait un métier qui a du sens : « Je me sens utile, je fais ce métier à ma manière, humainement, et sans cramer la planète ». Hélène, elle, « ne changerait rien du tout » à sa vie actuelle et à son parcours tandis qu’Elisheva, aspirante AMM, se sent « heureuse et à sa place ». Tout comme Romain et Pierre, qui, si on leur demande s'ils sont heureux, répondent sans hésiter : « Carrément ! ».
Conseils d’AMM :
Vous avez décidé de vous lancer dans le processus de reconversion pour devenir AMM ? Voici ce que recommandent les pros que nous avons interviewés.
1. Se rapprocher des autres ou de structures existantes
« Pour l’épreuve de course d’orientation de l’examen probatoire, je me suis préparée avec une fille qui voulait elle aussi être AMM, sans elle, je n’aurais pas eu la motivation de faire cinq sorties en orientation par semaine », reconnaît Elisheva. Hélène est du même avis, elle a contacté des accompagnateurs déjà en activité afin d’affiner sa connaissance du métier et de mieux anticiper le concours… mais aussi sa vie future. Tanguy encourage pour sa part à se rapprocher de structures proposant des stages : « Je savais déjà bien m’orienter en montagne, mais j’ai fait un stage pour avoir des techniques d’orientation fines car la course d’orientation est longue et je voulais maximiser mes chances ». Une option qu'a également adoptée Pierre afin d'aiguiser ses compétences.
2. Accepter d’avoir un autre emploi avant d’être AMM à 100% et au moment de se lancer
Les accompagnateurs que nous avons rencontrés sont unanimes : avant de prétendre au statut d’AMM à 100%, il faut jongler entre premiers revenus liés à l’activité d’accompagnateur, économies (si elles existent ) et boulot de complément. Cette dernière option permet, à condition de travailler six mois minimum (sur les 24 derniers mois), de débloquer des droits au chômage pour avoir une petite sécurité supplémentaire. En somme, tout quitter du jour au lendemain, sans filet, mauvaise idée !
3. Bachoter pour l’examen théorique
Être AMM, bien sûr, consiste à encadrer un groupe en montagne, à savoir arpenter les sentiers et anticiper la météo. Mais ce n’est pas tout. Pour réussir le concours, il faut passer avec succès le QCM. Pour y parvenir, il existe des ouvrages de référence comme La Vie de la montagne de Bernard Fischesser (édition Delachaux et Niestlé), la deuxième édition du Guide de la montagne (édition Guérin), le Guide des fleurs de montagne (édition Delachaux et Niestlé) ou encore Petit manuel de météo montagne (Glénat). Un tour sur le site de la formation « ma boîte à QCM » est aussi une bonne idée pour s’entrainer avec des quiz spécialement conçus pour le probatoire.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
