Vents contraires et à bord d'un maxi-trimaran Ultim de 32 mètres rapide mais fragile, Guirec Soudée, 32 ans, s’est lancé dans un tour du monde à la voile « à l’envers », en solitaire et sans escale : l’un des défis les plus redoutés – pour ne pas dire le plus dur - de la course au large. Actuellement au 45ᵉ jour de son périple, il lui reste encore la moitié du globe à parcourir s’il veut atteindre son objectif, la boucle en moins de cents jours. Mais au-delà de la performance chronométrique, c’est bien l’engagement total, physique et mental, qui donne sa véritable dimension à cette tentative hors normes. Reste que Jean-Luc Van Den Heede, détenteur du record depuis plus de vingt ans, ne serait pas surpris de se faire détrôner... si le multicoque de Guirec tient le choc, nous explique-t-il.
Le large est son terrain de jeu, le vent son moteur. Et des exploits, il en a signé plus d'un. À 22 ans, le Breton, originaire de Plougrescant dans les Côtes-d’Armor s’était lancé dans un tour du monde en solitaire (bien qu’accompagné de sa fameuse poule rousse, Monique), d’abord en traversant l’Atlantique sans moyen de communication, puis en passant par les pôles. Il hivernait 130 jours au Groenland, avant de devenir à 24 ans le plus jeune navigateur à franchir le Passage du Nord-Ouest en solitaire. Un voyage fondateur, conclu en 2018. Depuis, Guirec Soudée n’a cessé d’alterner courses sportives et aventures : il a enchaîné La Route du Rhum, la Transat Jacques Vabre, la Transat CIC, la Vendée Arctique et le Vendée Globe, bouclé en 89 jours en 2024, et même une double traversée de l’Atlantique à la rame. Mais l’appel du large reste présent : « Quand je suis rentré du Vendée Globe, je n’étais pas très partant pour repartir en 2028. [Le Vendéé Globe se tient tous les 4 ans, ndlr]. Moi, j’ai plus le profil de l’aventurier que du régatier. »

À l’assaut d’un record à contre-courant
Le 23 décembre, au large de l’île de l’Ouessant, le départ est sonné. Cette fois, il s’attaque à l’un des défis les plus redoutés – pour ne pas dire le plus dur - de la course au large : la circumnavigation du globe « à l’envers », d’ouest en est, à rebours du sens classique. S’il réussit, il deviendra le premier marin de l’histoire à boucler un tour du monde en solitaire à l’envers sur multicoque. Avant lui, seuls cinq marins ont réussi cet exploit en monocoque, le record étant détenu depuis 2004 par le Français Jean-Luc Van Den Heede, en 122 jours, 14 heures, 3 minutes et 49 secondes. Guirec, lui, vise un tour en moins de 100 jours.
Toute la difficulté du challenge repose sur le sens adopté. Contrairement aux tours du monde classiques – comme le Vendée Globe ou le Trophée Jules Verne – où les navigateurs exploitent les alizés et les dépressions pour filer rapidement vers l’Est, Guirec doit ici composer en permanence contre les vents et les courants dominants. Une configuration qui rend la navigation plus lente, plus heurtée, et surtout bien plus éprouvante pour l’homme comme pour le bateau, explique Jean-Luc Van Den Heede à Outside. Il précise : « Mon aventure est très différente de celle de Guirec Soudée, d’abord parce qu’on n’a pas du tout le même bateau ni le même parcours. Mon monocoque en aluminium était très solide, alors que Guirec navigue sur un multicoque extrêmement performant et beaucoup plus rapide. Mon bateau marchait à 10‑12 nœuds, le sien avance à 20‑22 nœuds, quasiment deux fois plus vite. C'est un petit peu différent, mais c'est le record, c'est le jeu.»

Une première moitié bien secouée
Au moment de l’écriture de cet article, Guirec Soudée en est à son 45ᵉ jour de mer. Le plus dur est sans doute derrière lui : le passage du Cap Horn, réputé pour ses vents contraires et ses courants d’une extrême violence, qui avaient contraint Yves Le Blévec à l’abandon lors de sa tentative en 2017. Pour le Breton, tout s’est relativement bien déroulé. En exploitant avec précision une étroite fenêtre météo, il parvient à franchir le cap dans la nuit du mercredi 13 janvier, à 5h20 TU, dans des conditions qu’il qualifie d’« acceptables », malgré la présence d’un petit système dépressionnaire. « Il fallait être très précis dans ce contournement, explique son routeur météo Christian Dumard. Il l’a fait de façon très habile. » Conseillé à distance par ce dernier, avec qui il échange plusieurs fois par jour via WhatsApp et une plateforme de routage dédiée, Guirec garde néanmoins la main : « C’est lui qui est à bord, c’est à lui de s’adapter aux situations. »
« Premier passage du Horn dans ce sens-là pour moi, et sûrement le dernier ! », confie Guirec. À cet instant, il affiche un temps de 21 jours de navigation et plus de 2 000 milles nautiques d’avance sur le temps de référence.
Une avance qu’il voit toutefois s’éroder progressivement dans le Pacifique. Contraint d’effectuer un large détour par le nord des Marquises, Guirec choisit d’aller chercher des conditions plus maniables, avec des vents mieux orientés, afin de préserver son bateau, explique Christian Dumard à Outside. Un choix payant sur le plan de la vitesse, qui lui permet de maintenir une moyenne de près de 20 nœuds. Cette trajectoire, nettement plus au Nord que celle du record de référence de VDH, qui lui était resté sous les latitudes 40-50 avec des vents plus forts et plus contraires, est pleinement assumée : « C’était clairement l’intention dès le départ », confie le météorologue. Un détour qui lui vaut de retrouver le beau temps. De quoi permettre au navigateur de ressortir son chapeau de paille, en longeant les îles polynésiennes, sans pour autant pouvoir toucher terre-ferme, contrainte que le sans-escale oblige. Mais cette route plus au nord l’expose à une autre difficulté : une mer saturée d’îles, de cargos et de flottilles de pêche chinoises. « Je pouvais croiser trente bateaux en quelques heures. Ils ont plein de bouées équipées d’AIS, et d’autres qui dérivent dans tous les sens. » Ces conditions contraignent Guirec à réduire drastiquement ses temps de repos, afin d’éviter les collisions.

Aux dernières nouvelles, le navigateur se rapproche de la Tasmanie pour longer l’Australie sur une trajectoire par le Sud, plus courte que le passage au nord du continent, qui aurait considérablement allongé sa route. Un choix stratégique qu’aurait également emprunté Yves Le Blévec lors de sa tentative en 2017, s’il n’avait pas chaviré au Cap Horn.
Mais ce passage s’annonce particulièrement délicat. Si l’Australie se situe plus au nord que le Cap Horn, la zone reste complexe à négocier, balayée par les dépressions des quarantièmes rugissants. « S'il rase les côtes d'Australie, il n'y aura pas de vent, ce qui, pour un bateau à voile, est embêtant, souligne VDH, qui suit de près les progrès de Soudée. Par contre, s'il descend un peu plus, il en aura beaucoup. Donc le jeu va être de se situer entre les deux. » Une forte perturbation est annoncée, avec des vents de 40 nœuds et des creux de 7 à 8 mètres, dans une zone parsemée de rochers, où la moindre erreur peut coûter cher. « C’est l’enfer, résume sobrement Guirec sur ses réseaux, il fait un temps de merde ! ». « Il y a des grains, il y a des petits orages. Le vent tombe complètement, puis ça repart. Il faut faire des changements de voile, ce qui est quand même assez éprouvant quand on est tout seul sur le bateau.» Contacté par Outside, Guirec n’a pas pu nous répondre : « pour l’instant, il a beaucoup de pluie, donc il est un peu en galère », nous indique son équipe. Après avoir comblé son retard, le navigateur breton affiche une avance de 239 milles nautiques du temps de référence.
Le pari risqué du multicoque
La clé de sa réussite repose sur un impératif simple : préserver son bateau, et ceci jusqu’au bout. Son Ultim MACSF, un maxi-trimaran de 32 mètres de long et 21 mètres de large, n’est pas conçu pour affronter des vents de face pendant des mois. « Ce sont des bateaux très rapides, mais aussi extrêmement fragiles », rappelle le Breton. Contrairement aux monocoques, dotés d’une quille qui leur permet de se redresser naturellement, « là, si tu te fais surprendre, tu peux chavirer. Si je veux réussir, je dois faire très attention. » Avant d’aborder le passage au sud de l’Australie, Guirec a ainsi procédé à un contrôle technique complet de son Ultim, notamment au niveau du puits de foil, afin d’aborder cette zone délicate dans les meilleures conditions possibles.
Avant lui, seules deux tentatives ont été menées en multicoque : celle d’Yves Le Blévec en 2017 et celle de Romain Pilliard et Alex Pella en 2021, toutes deux stoppées en Amérique du Sud. « À ma connaissance, personne n’est jamais parti aussi longtemps en Ultim, et encore moins en solitaire », souligne Guirec. Sans réelle référence, le marin se retrouve seul à explorer des zones jamais fréquentées par des Ultim dans ces conditions, contraint à une prudence qui pourrait davantage le ralentir.
« Il sait très bien que s’il boucle ce tour du monde, il battra mon record. La principale difficulté, c’est d’y arriver. »
Jean-Luc Van Den Heede, détenteur du record depuis plus de vingt ans ne serait pas surpris de se faire détrôner. Car en deux décennies, les progrès technologiques ont profondément changé la donne : « En vingt ans, tout a évolué : la météo, la vitesse des bateaux, les pilotes automatiques, les foils… Aujourd’hui, tout est beaucoup plus précis, et on va beaucoup plus vite. Ça fait partie des progrès de la civilisation. Le monde est comme ça. » Si son record tient toujours depuis 2004, c’est aussi parce que le défi reste redoutable. « Un tour du monde à l'envers, c'est rébarbatif. Forcément, il y a moins d’adeptes pour ce genre de challenge. La preuve : très peu de marins s’y attaquent. »
La boucle n’est pas pour autant bouclée. « Des zones compliquées restent à venir, prévient le routeur de Guirec. Le sud de l’Australie, le passage du Cap Leewin et du Cap de Bonne Espérance, où les courants des aiguilles soulèvent beaucoup de mer en ce moment, puis la fin de parcours entre les Açores et la Bretagne, où les conditions hivernales peuvent être très musclées. » On l’a vu récemment avec les arrivées de Sodebo et de SVR Lazartigue – The Famous Project CIC. Cette deuxième moitié s’annonce donc musclée.
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