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Shishapangma
  • Aventure
  • Alpinisme & Escalade

Thomas Faucheur, reconstruire le GMHM après la tragédie du Shishapangma

  • 26 juin 2026
  • 6 minutes

La rédaction Outside.fr Marina Abello Buyle

S’il est un épisode qui a durablement marqué le Groupe militaire de haute montagne (GMHM), qui fête aujourd’hui ses 50 ans, c’est bien la tragédie du Shishapangma, en 2003. Au cours de cette expédition au Tibet, l’unité d’alpinistes d’élite perd deux de ses membres. Un tournant pour le Groupe, qui se retrouve profondément fragilisé. Nommé chef de l’unité la même année, Thomas Faucheur se retrouve alors face à une tache titanesque : reconstruire l'effectif du GMHM afin de le conduire vers de nouveaux horizons d’exploration. Vingt-trois ans après le drame, il revient avec émotion sur ces années à la tête de cette unité d’exception, entre 2003 et 2008, qui l’auront durablement façonné. « J’ai démarré sur une note difficile, j’ai voulu terminer sur une note positive », nous confie-t-il.

En 2001, le Groupe militaire de haute montagne (GMHM) accueille dans ses rangs une nouveau recrue. Âgé de 29 ans, Thomas Faucheur, alors adjoint, officier des chasseurs alpins et aspirant guide, intègre l'unité d’élite basée à Chamonix. Créée en 1976 au sein de l’armée française, composée d’alpinistes militaires de très haut niveau, elle a pour mission d’explorer les environnements les plus extrêmes de la planète, tout en développant des savoir-faire techniques et opérationnels liés à la haute montagne et aux milieux polaires. « Au groupe, il y avait de la place pour trois officiers. Le but, c’était qu’ils soient complémentaires », nous explique-t-il aujourd'hui. Aux côtés d’Antoine de Choudens, « très technique », et de Thierry Bollot, chef du groupe, « il m’avait fait rentrer en disant : on va mettre un petit jeune qui peut être technique et aussi prendre la gestion du Groupe », se souvient-il. Une fonction qu’il va rapidement endosser. Deux ans plus tard, à l’été 2003, il prend la direction du GMHM.

Ses premières années sont marquées par une série d’expéditions exigeantes. Aux îles Kerguelen en 2001, le Groupe réussit l’ascension du mont Ross; l'année suivant, c'est dans le Garhwal au massif de l’Arwa Tower que l'équipe signe plusieurs premières et ascensions majeures, suivies, la même année, de l’ascension du Minya Konka (7 556 m), plus haut sommet de la région du Sichuan en Chine.

« Le projet du Shisha [ le Shishapangma, situé au Tibet, quatorzième sommet le plus haut du monde, à 8 027 mètres, ndlr ], en 2003 était dans la logique des deux années qu’on avait faites avant », rappelle-t-il. « À l’automne 2003, on part. Et puis, il se passe ce qui se passe. »

GMHM 2003 Shishapangma
Équipe du GMHM au Shishapangma, 2003. (GMHM)

Reconstruire une équipe dévastée par le drame de 2003...

À l'automne 2003, le GMHM installe son camp de base au pied du Shishapangma. Après plusieurs jours d'acclimatation sur les sommets voisins, l'objectif est de tenter une ascension ambitieuse de la face sud, l'une des plus belles lignes himalayennes encore peu parcourues en style alpin. Les cordées se séparent pour préparer la tentative principale, Antoine de Choudens et Philippe Renard, surnommé « Goup's », prennent eux la direction du Pemtang Ri. Mais une corniche cédera sous leurs pas et les deux hommes y trouveront la mort. Le choc est immédiat.

Vingt-trois ans plus tard, Thomas Faucheur peine encore à évoquer cette expédition. Pourtant, lorsqu'il repense aux jours qui ont précédé le départ, il se souvient avant tout d'une équipe soudée. « L'ambiance était plutôt bonne. Il y avait de belles personnes, une bonne dynamique. Peut-être que les objectifs n'étaient pas toujours les mêmes suivant les personnes, et que les aptitudes aussi n'étaient peut-être pas les mêmes. Il ne faut jamais vivre avec des regrets, mais est-ce que le Shisha arrivait trop vite dans notre préparation ? Certains pensent que non. D'autres étaient peut-être moins confiants. C'est vrai que l'équipe avait beaucoup de complémentarités. Mais elle avait aussi des disparités. »

Quoi qu'il en soit, le retour en France marque le début d'une nouvelle épreuve. Thomas se retrouve à la tête d’un Groupe qui s’émiette. Certains « reviennent, réfléchissent et choisissent d'anticiper un peu leur départ », d'autres y sont contraints, comme Sébastien Moatti, déclaré inapte au service après le déclenchement d'une maladie auto-immune [ il réintégrera le GMHM quelques années plus tard, ndlr ].

« On s'est retrouvés dans la salle principale du groupe, où d'habitude on était une dizaine. Là, on n'était plus que trois. » À ses côtés ne restent alors que Manu Pellissier et François Savary. Pour la première fois depuis sa création, l'idée que le GMHM puisse disparaître devient une possibilité bien réelle. « Oui, on s'est dit que l'histoire du groupe pouvait s'arrêter là, confie Faucher. Si les trois qui restaient claquaient aussi la porte... À titre personnel, je me suis posé la question. J'étais jeune chef de groupe et je me suis retrouvé avec ça sur les épaules. C'est quand même compliqué à gérer. Ça restera, de toute façon, un… un « truc » finira-t-il par souffler, visiblement ému. Vingt-trois ans après le drame, l'événement semble toujours impossible à nommer. « Bien sûr que ça aurait pu s'arrêter à ce moment-là. Bien sûr... »

...et leur donner un nouvel objectif

Avant de songer à de nouveaux sommets, il faut d'abord reconstruire le Groupe. « Je me suis dit : merde, on ne va quand même pas rester sur un échec. Ce n'est pas dans ma nature. Ça a été mon moteur, ce qui m'a fait rebondir. Je me suis dit : il y en a deux autres qui sont motivés, alors on y va. »

Tenace, Thomas s'attelle à ce nouveau défi. « Il y avait deux choses : il fallait trouver un projet qui s'inscrive dans la durée, un fil conducteur pour plusieurs années. Une équipe, ça ne se remonte pas en un claquement de doigts. Ce n'est pas juste un sommet à gravir ou un objectif à se fixer. Et puis, il a fallu que le groupe soit bien reconstitué pour que ça fonctionne. »

En deux ans, cinq à six nouveaux membres rejoignent progressivement le Groupe. « Une bonne équipe, c'est une équipe avec de la diversité, contrairement à une image un peu militaire, où l'on croit à tort qu'il faut des clones. Ça n'a jamais été la philosophie du GMHM, explique Faucheur. Au contraire, la richesse vient de personnalités différentes, de parcours de montagnes différents, d'origines différentes. Alors, évidemment, c'est plus difficile à manager, à gérer. Mais ça donne beaucoup plus de richesse, ça, c'est clair. » Pour trouver ces hommes, le GMHM ouvre même ses portes au groupe des jeunes alpinistes issus de la Fédération française de la montagne et de l'escalade (FFME), une démarche encore peu courante. Parmi eux figure notamment Didier Jourdain, qui fait toujours partie du Groupe aujourd'hui.

De cette réflexion naît le programme « Sept continents, sept alpinismes », un cycle d'expéditions imaginé pour explorer toutes les facettes de l'alpinisme (glace, rocher, ski, mixte, haute altitude) aux quatre coins du monde. « Ça nous donnait des objectifs d’entraînement, de la motivation. Les gens savaient où ils allaient. »

Petit à petit, c’est le fonctionnement même du GMHM qui va évoluer. Les expéditions deviennent un terrain d'expérimentation pour une autre manière de travailler ensemble, où la préparation technique s'accompagne désormais d'une réflexion plus approfondie sur les décisions collectives et le fonctionnement interne du Groupe. « Quand je suis arrivé, je pense qu'il y avait des choses qui étaient améliorables, confie Faucheur. On ne parlait pas assez de l’aspect mentale des projets. Il y avait le poids des plus anciens, on échangeait peu sur les projets, sur les envies. » « Quand on a remonté cette équipe, on n'a peut-être pas toujours tout conscientisé ou intellectualisé. Mais on a beaucoup plus partagé. Le projet "Sept continents, sept alpinismes" y a beaucoup contribué. Il était évolutif, il obligeait à discuter avant les expéditions, pendant les expéditions, à confronter les points de vue. »

2008, le temps venu de quitter le GMHM

Après cinq années à la tête du GMHM et cinq des sept expéditions du programme « 7 continents, 7 alpinismes », Thomas Faucheur estime que le moment est venu de passer le relais. La dernière aventure qu'il partage avec le Groupe, en Antarctique, restera aussi sa préférée. « C'était un endroit incroyable. Et je savais que c'était la fin », confie-t-il.

Son départ, en 2008, n'a rien d'une décision prise sur un coup de tête. Dès son arrivée, il s'était promis de vivre cette expérience intensément, sans pour autant s'y installer durablement. « Je ne me serais pas vu faire un aussi long parcours. J'ai voulu vivre cette période à fond. » dit-il. Surtout, il quitte le GMHM avec le sentiment d'avoir rempli la mission qu'il s'était fixée six ans plus tôt : reconstruire une équipe meurtrie par le drame du Shishapangma. Un accomplissement qui l'émeut encore profondément. « Mon rôle, c'était de refaire cette équipe. J'avais fait mon job. On arrivait quasiment au bout de ce challenge. Il y avait une bonne équipe, de belles personnes, qui avaient trouvé leurs automatismes. J'avais envie de terminer sur quelque chose de positif. J'avais démarré sur une note difficile. »

Partir est aussi, selon lui, une responsabilité de chef. « À un moment donné, le chef est peut-être moins inspirant parce qu'il traîne aussi ses propres histoires, que les plus jeunes n'ont pas connues, confie-t-il. Il faut savoir laisser la place. » Il devient alors directeur général de la Rosière, avant de prendre la tête du domaine skiable d’Avoriaz, et remet ainsi le flambeau à Lionel Albrieux, laissant derrière lui un Groupe reconstruit, structuré et prêt à écrire un nouveau chapitre de l'histoire du GMHM.

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