Victor Garcin grimpe vite, très vite. Le 30 juillet, il a bouclé en 4 h 14 la traversée Berhault du mont Viso, soit 2 h 20 de moins que le précédent temps de référence. À 25 ans, il a déjà signé une première solitaire hivernale dans la face nord de la Meije et ouvert des voies dans les Écrins comme à plus de 6 000 mètres au Pérou. Mais à l’écouter, les performances comptent moins que ce qu’il y a à vivre là-haut. La liberté d’imaginer ses propres lignes, les projets partagés avec ses amis et ces longues journées de solitude où il ne peut plus se cacher derrière personne.
Issu du ski-alpinisme de compétition, passé par le Groupe Excellence Alpinisme National (GEAN) de la FFCAM, athlète de la marque Simond depuis 2025 et aspirant guide, Victor Garcin compte, à seulement 25 ans, parmi les alpinistes français les plus actifs de sa génération. Son enfance à Molines-en-Queyras, à près de 2 000 mètres d’altitude, auprès d’un père qui l’emmenait gravir le mont Viso dès l’âge de neuf ans, laissait déjà présager son goût pour la haute montagne. Dans sa vallée de cœur, plus sauvage et plus reculée que celles du massif du Mont-Blanc, Victor Garcin grandit surtout entouré par le silence du Queyras. Une solitude qu’il ira chercher plus tard dans la face nord de la Meije. C’est dans les Écrins qu’il se forme véritablement à l’alpinisme, dans des faces de plus de 1 000 mètres, sur un caillou souvent moins bon que dans le massif du Mont-Blanc, reconnaît-il, mais sans que cela enlève rien à l’ampleur des voies.
Avant l’alpinisme, c’est dans le ski-alpinisme qu’il fait ses gammes. Six années de compétition le mènent jusqu’aux championnats de France, même s’il estime n’avoir « jamais été excellent » et n’avoir « jamais rien gagné ». Avec un diplôme de moniteur de ski en poche à 16 ans, c’est finalement une année de blessure qui le pousse à se tourner vers l’alpinisme, à 19 ans. En quelques années, il passe par le GEAN, participe à une première expédition au Pérou et à l’ouverture d’une voie à 6 188 mètres sur le Nevado Copa, réalise Divine Providence, le pilier du Frêney et le couloir des Japonais dans le massif du Mont-Blanc, et ouvre plusieurs voies dans les Écrins, dont La Barretasse, une voie de 900 mètres cotée ED, en face sud de la Barre. En mars dernier, il signe également la première solitaire hivernale de la Directissime des Potes, une voie de 900 mètres cotée ED+, 7c/A2, dans la face nord de la Meije. Cet été, il est retourné dans le Queyras, sur le mont Viso, où il a établi un nouveau temps de référence sur la traversée Berhault.

Le 30 juillet, tu as parcouru la traversée Berhault du mont Viso en 4 h 14, améliorant de plus de deux heures le précédent temps de référence. Pourquoi cette traversée comptait-elle autant pour toi ?
Le Viso, c’est vraiment ma montagne de cœur. C’est notre Mont-Blanc. Dans le Queyras, on l’a au-dessus de la tête en permanence, il domine de 800 mètres les autres sommets de la vallée. Je l’ai gravi à neuf ans avec mon père, puis j’y suis retourné avec ma mère pour faire des arêtes. En 2020, j’avais déjà parcouru l’arête Berhault à la journée avec mon cousin Rémi, ce qui était déjà une belle course pour nous. Ce n’est pas quelque chose de courant, même si la traversée avait déjà été réalisée plusieurs fois. J’avais également ouvert avec mon ami Jérémy Matera une voie à ski de 1 000 mètres dans l’une des faces. Finalement, le Viso représente énormément de souvenirs dans ma vie d’alpiniste. Au fil des années, l’idée de parcourir cette arête en solo est toujours restée dans un coin de ma tête. Mais j’avais d’autres projets dans les Alpes qui m’attiraient davantage et je n’avais jamais vraiment cherché le créneau pour le faire.
Tu sembles pourtant entretenir un rapport assez critique aux records. Qu’est-ce qui donne, selon toi, une véritable valeur alpinistique à une performance de vitesse ?
Pour moi, il y a l’alpinisme et, à côté, des records qui relèvent davantage du trail. Faire un record au Mont-Blanc ou au Grand Paradis, par exemple, ne demande pas forcément d’être alpiniste : il faut surtout savoir mettre un pied devant l’autre et avoir un gros moteur, mais il y a peu de technicité. À l’inverse, un record comme celui de Benjamin sur l’intégrale de Peuterey exige à la fois de grandes capacités physiques et un gros niveau technique. Il faut être capable de faire des longueurs dans le 6 en solo intégral. Il en va de même des records d’Ueli Steck sur les trois grandes faces nord des Alpes [Eiger, Grandes Jorasses et Cervin, entre 2008 et 2009, NDLR]. Là, ce sont des choses qui me parlent, parce que ça additionne le physique et la technique.
Après, je pense qu’il y a aussi une logique de notoriété derrière les records. Aujourd’hui, c’est sans doute plus difficile de gagner les 90 kilomètres du Mont-Blanc que de faire un record sur un sommet que personne ne connaît, comme je l’ai fait sur la traversée Berhault du Viso. Finalement, je fais moi-même partie de ce que je critique. Je peux avoir l’impression d’être le champion du monde de ce que je fais, mais c’est aussi parce que j'évolue dans un milieu où il y a peu de pratiquants. Sur la traversée Berhault, par exemple, il y a peu d’athlètes très forts qui la parcourent régulièrement. Donc oui, tu es le plus fort, mais tu es aussi un peu le plus fort tout seul. On joue forcément de nos avantages en évoluant dans des sphères où la concurrence est moindre.

Plusieurs de tes projets ont été rendus impossibles cet été par les chutes de pierres et les mauvaises conditions. Comment ces transformations modifient-elles déjà ta pratique et ton rapport au risque ?
Cette année a été particulièrement compliquée. J’avais des projets dans le massif du Mont-Blanc que je n’ai pas pu réaliser, notamment parce qu’il n’y avait pas de neige et qu’il y avait énormément de chutes de pierres. Beaucoup de mes amis ont eux aussi vu leurs projets tomber à l’eau à cause de conditions extrêmes, avec des éboulements un peu partout. À force, tu ne sais plus si tu pars en acceptant des risques qu’on n’aurait jamais pris auparavant, ou si tu dois simplement considérer que les conditions ont changé et qu’il va falloir s’y habituer.
Ça nous pousse forcément à nous orienter différemment, vers de nouvelles faces et des endroits moins exposés au permafrost et aux chutes de pierres, ou à faire certaines courses plus tôt dans la saison. Le Viso, par exemple, est un massif qui n’a plus de glaciers. Je me suis donc dit que ce serait un bon objectif pour la fin de l’été. Il fallait simplement attendre que l’arête soit débarrassée de la neige. C’était aussi un projet dont je pouvais davantage contrôler les paramètres que si j’étais parti dans une face sud du Mont-Blanc avec un isotherme à 4 500 mètres. Après, je me dis qu’on trouvera toujours un moyen de s’amuser. Peut-être que dans dix ou vingt ans, on montera au mont Blanc à pied dès le mois de mars. Je n’en sais rien. Il faudra peut-être aussi augmenter notre tolérance à ces nouvelles conditions. Je ne le souhaite pas, mais je pense qu’on est bien partis pour.
Avant l’alpinisme, tu as pratiqué le ski-alpinisme en compétition. Qu’est-ce que cette expérience t’a appris qui te sert encore aujourd’hui ?
Énormément de choses. Déjà, tu as une monstre caisse dans toutes les courses. Tu peux les faire à la journée, en enchaîner trois de la liste du guide dans un week-end. Tu progresses donc beaucoup plus vite, simplement parce que tu en fais beaucoup plus.
Mais le plus important, c’est que tu sais t’entraîner. Moi, je n’étais pas du tout un grimpeur. J’ai toujours grimpé dans le 6a, 6b, mais jusqu’à 16-17 ans, je n’ai jamais vraiment fait d’escalade. J’y allais de temps en temps avec les copains parce que c’était marrant, sans jamais être à fond. En revanche, dès que tu entres dans une logique de performance, tu sais ce que signifie s’entraîner. Quand tu as l’habitude de faire 25 ou 30 heures de sport par semaine, transposer cette rigueur à une autre discipline, pas forcément pour y exceller, mais pour atteindre rapidement un bon niveau, devient assez facile. Tu vas y consacrer beaucoup de temps, être besogneux et forcément progresser plus vite que les autres.
Finalement, que tu viennes de l’escalade, du ski-alpinisme ou de l’endurance, les principes de l’entraînement restent assez proches, à quelques nuances près. Quand tu as de solides bases dans un domaine, tu peux rapidement rattraper ton point faible. Ça n’en fera jamais ton point fort, mais tu peux réduire considérablement tes lacunes. C’est ce qui m’a permis, en un an, de passer du 6a au 7 en escalade. Aujourd’hui, je grimpe dans le 8, alors que, de base, je ne suis pas un grimpeur. Mais j’avais cette rigueur dans l’entraînement, et ça, c’est clairement quelque chose que la compétition m’a apporté.

Tu dis appartenir à une génération qui assume davantage de s’entraîner et de considérer les alpinistes comme des athlètes. Qu’est-ce que cela change concrètement en montagne ?
À part quelques extraterrestres comme Ueli Steck, qui était vraiment un précurseur au niveau de l’entraînement, les alpinistes n’aimaient pas trop dire qu’ils s’entraînaient. C’était plutôt celui qui en faisait le moins qui était soi-disant le plus doué. Aujourd’hui, on assume qu’on est des athlètes comme les autres et qu’il faut s’entraîner si on veut être bon. C'est une approche tournée vers la performance qui permet forcément de réaliser de nouvelles choses. Les grimpeurs dans le 9 qui se mettent à l’alpinisme ne sont pas encore très nombreux, mais ils peuvent ouvrir des voies beaucoup plus dures. Et puis il y a des gars qui ont une grosse caisse, qui viennent des sports d’endurance comme Benjamin Védrines, Nicolas Jean ou Charles Dubouloz. Nous, on peut enchaîner davantage de voies et les réaliser dans des temps encore plus serrés qu’avant.
Finalement, cette nouvelle génération de jeunes alpinistes français est particulièrement dense. Est-ce que tu ressens une forme de compétition entre vous ?
Je ne parlerais pas vraiment de compétition. En France, entre 25 et 30 ans, il y a aujourd’hui beaucoup de gars très actifs, avec un gros niveau, qui réalisent des choses dures et qui les font bien. Forcément, dans un milieu aussi dense, il n’est pas évident de se faire sa place. Mais, de mon côté, je ressens surtout une forme d’émulation. J’ai beaucoup d’amis avec qui je ne grimpe pas forcément, mais je suis toujours content lorsqu’ils me racontent leurs projets. Je me dis plutôt : « Génial, belle idée, beau projet », que : « Il a fait ça, maintenant il faut que je fasse mieux. » Je trouve ça vraiment chouette. On arrive avec des profils différents, des façons de pratiquer différentes, et chacun essaie à sa manière de faire des choses nouvelles.

Tu as intégré le Groupe Excellence Alpinisme National en 2022. Comment ces deux années ont-elles transformé ta manière de choisir et d’aborder tes projets ?
J’ai intégré le GEAN dans un contexte assez particulier parce que la promotion précédente avait connu un grave accident. Trois personnes étaient mortes dans une avalanche lors de leur expédition de fin de promotion au Népal. Les sélections avaient été reportées et, à l’époque, je ne savais plus vraiment si je voulais m’inscrire. Finalement, je me suis dit : « Ce n’est pas parce que je vais au GEAN que je vais forcément mourir. » Au contraire, ce parcours pouvait justement m’apporter les bonnes billes pour réaliser mes projets de la manière la plus sûre possible.
J’étais le petit jeune de la promotion, entouré de gars qui, pour beaucoup, étaient bien plus forts que moi. Mais ça a finalement été une aubaine. J’y ai rencontré des personnes qui sont devenues mes compagnons de cordée et qui, je pense, le seront pour toujours. Grâce à leur expérience, comme à celle des encadrants, j'ai complètement muté. Entre mon arrivée et ma sortie, mon niveau, mes connaissances et ma liste de courses avaient profondément évolué. Ils m’ont surtout transmis une autre vision de l’alpinisme que celle que j’avais construite seul.
Ce qui me branchait à l’entrée et à la sortie du GEAN n’avait plus rien à voir. Avant, j’étais un peu dans mon monde. J’avais envie de faire les classiques, celles que mes copains avaient faites. Je privilégiais les itinéraires bien documentés, avec dix comptes rendus sur Camp to Camp, dont je connaissais les conditions et où j’avais quasiment la certitude d’arriver au sommet. À la fin du cursus, j’avais plutôt envie d’essayer de défricher des voies un peu sauvages, moins parcourues, plus aventureuses, avec moins d’informations, et de laisser davantage de place à la créativité. Certes, tu te prends plus de buts. Mais c’est justement ça qui fait la richesse du projet.
En mars dernier, tu as passé quatre jours seul dans la face nord de la Meije. Qu’es-tu allé chercher dans cette expérience et qu’y as-tu découvert ?
Déjà, en solo, on ne peut pas se cacher : on est seul face à soi-même. J’ai eu la chance de grimper quasiment toujours avec des gens plus forts que moi. À un moment, on se demande forcément : est-ce que c’est vraiment mon niveau, ou est-ce que je suis un imposteur ? J’avais besoin de me confronter à ces questions. Et puis il y avait aussi, tout simplement, l’envie de vivre cette expérience. Je suis quelqu’un d’assez solitaire et j’aime être seul. Passer plusieurs jours seul en montagne m’attirait vraiment beaucoup. À force d'écouter des amis comme Charles Dubouloz ou Nicolas Jean raconter leurs expériences de solo, j'avais envie, moi aussi, de goûter à cette sensation.
J'ai adoré. Quatre jours seul dans une face, à 4 000 mètres, c’est une expérience difficile à expliquer. Pour beaucoup de gens, ça paraît probablement absurde ou dépourvu de sens. Et, objectivement, ça l’est peut-être. Mais pour moi, ça en a un. Je me sens bien là-haut. Au même titre que courir un marathon ou participer à l’UTMB, ça n'a pas forcément beaucoup de sens en soi. Mais si l’on retire de nos vies toutes les choses qui n'ont pas de sens, il ne resterait finalement plus grand-chose. Et ce sont souvent ces choses-là qui nous rendent heureux.

Entre la recherche de performance, le risque et la reconnaissance, comment t’assures-tu que tes motivations restent les bonnes ?
Je n’ai pas vraiment de limites en termes de projets : j’explore et je vois jusqu’où je peux aller. J’adore ce que je fais et j’ai maintenant la chance de pouvoir en vivre, mais je ne le fais pas pour gagner ma vie. Si je voulais vraiment gagner ma vie, je serais guide et moniteur de ski. Je le fais avant tout par passion, parce que ça m’anime. Pas pour les sponsors, la gloire ou pour qu’un journaliste m’appelle.
Après, on est tous un peu sujets à l’ego. On aime tous être appréciés, donc forcément, ça joue un peu. Mais j’espère que ce n’est pas ce qui me guide. Le but, c’est quand même la quête de bonheur, les bons moments avec mes amis ou même tout seul. Je suis conscient que je m’inscris dans une logique à risque. La seule chose que j’essaie de vérifier, c’est que mes motivations soient les bonnes, qu’elles restent saines pour moi. Et si un jour ce n’est plus le cas, il faudra arrêter. Il y a aussi d’autres choses à faire dans la vie.
Tu vas prochainement partir deux mois au Népal. Qu’as-tu envie d’y vivre et quels projets aimerais-tu y mener ?
Je vais commencer par un projet un peu hybride avec mon père. On va essayer de gravir un sommet dans la vallée du Khumbu, qui fait partie de ses rêves d’alpiniste. Pour moi, ce sera aussi une manière de m’acclimater. Ensuite, j’ai déjà repéré plusieurs petits projets que j’aimerais bien faire, dans la lignée de ce que j’ai vécu cet hiver à la Meije. Être seul, passer du temps seul en montagne, mais aussi prendre le temps de découvrir et de profiter de la vie népalaise, c’est ce qui m’attire en ce moment.

Tu vas également terminer ta formation de guide. Quelle place souhaites-tu donner à ce métier à côté de tes projets personnels ?
Je connais déjà le métier : ça fait cinq ans que je travaille comme moniteur de ski et aspirant guide, et je trouve ça génial. J’ai eu la chance d’emmener des gens que j’apprécie énormément, mais aussi des gens que je ne connaissais pas. Quand tu arrives au sommet avec un mec de 45 ans qui a trois gamins et qu’il pleure de joie à côté de toi, forcément, ça ne te laisse pas indemne. Tu te dis : il ressent quelque chose qui ressemble à ce que moi je ressens.
Après, je sais aussi que je ne ferai pas de l’alpinisme de cette manière toute ma vie. Je me suis fixé une limite de temps, je ne veux pas que cette histoire dure dix ans. Le métier de guide sera aussi une manière de continuer à vivre de la montagne, autrement.
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