Au printemps 2014, quatre alpinistes du Groupe militaire de haute montagne atteignent le sommet tibétain du Shishapangma (8 027 m). Pour le GMHM, cette ascension marque l'aboutissement d'une histoire commencée onze ans plus tôt, là où deux des leurs avaient perdu la vie lors d'une expédition qui allait profondément marquer l'histoire de l'unité. Cinquante ans après sa création par Jean-Claude Marmier, alors qu'une nouvelle bande dessinée, Extrême, retrace son épopée, retour sur l'histoire d'un groupe devenu une référence mondiale de l'alpinisme d'exploration, des grandes faces himalayennes aux terres polaires.
En 1976, l'armée française décide de se doter d'une unité capable de porter l'alpinisme militaire au plus haut niveau. Pour créer ce groupe d'élite, elle choisit Jean-Claude Marmier, alors lieutenant chargé des activités montagne au 159e régiment d'infanterie alpine de Briançon et déjà considéré comme l'un des alpinistes de sa génération avec lequel il allait falloir compter. Face nord de l'Ailefroide occidentale en 1969, première hivernale de l'éperon Croz dans la face nord des Grandes Jorasses en 1971, première hivernale de la face nord de la Meije en 1973, son palmarès parle pour lui. L’armée a décidemment trouvé son homme.
Marmier reçoit carte blanche pour bâtir cette nouvelle unité. Fidèle à sa conception de la montagne, il ne s'embarrasse pas de longues sélections. Il donne rendez-vous aux candidats au pied du Mont-Blanc et leur fixe un point de ralliement de l'autre côté du massif, au refuge du Couvercle. Libre à chacun de choisir son itinéraire. C’est comme ça qu’il rassemblera autour de lui une dizaine d'alpinistes parmi les plus prometteurs de leur génération. Le GMHM est né.
Très vite, le Groupe se forge une réputation qui dépasse le cadre militaire. Si une première tentative à l'Everest, en 1981, est stoppée par le mauvais temps, les succès ne tardent pas. En 1985, le groupe ouvre l’arête ouest au Kamet (7 756 m), puis réalise, l’année suivante, l'ascension de l’éperon sud du Gyachung Kang. Deux belles ouvertures qui le propulsent sur le devant de la scène alpine. Suivent les grandes aventures polaires et le défi des « trois pôles » : l'Everest, dont le sommet est atteint en 1993, le pôle Nord, atteint en autonomie en 1996, une troisième mondiale, et le pôle Sud, rallié durant l’hiver 1998-1999.
2003 : le drame du Shishapangma
Au début des années 2000, une nouvelle génération tourne son regard vers le Tibet et vers le plus modeste, du moins en altitude, des quatorze sommets de plus de 8 000 mètres : le Shishapangma. Les Tibétains l'appellent « la crête au-dessus des prairies », tandis que son nom sanskrit, Gosainthan, signifie « la demeure des dieux ». Du haut de ses 8 027 mètres, la montagne impose le respect.
Thomas Faucheur, qui a pris la direction du Groupe en 2003, est chargé de préparer l'expédition. Le projet est ambitieux mais mûrement réfléchi. Aux alentours de la montagne, de nombreux sommets de 6 000 et 7 000 mètres, accessibles depuis le camp de base offrent d'excellentes possibilités d'acclimatation. Le climat est réputé plus stable que d'autres massifs himalayens et la face qu’ils envisagent semble particulièrement adaptée à l'alpinisme léger et rapide auquel aspire l'équipe.
Au printemps 2003, le Groupe prend la route du Tibet. Il réunit Thomas Faucheur, Manu Pellissier, François Savary, Laurent Miston, Greg Muffat-Joly, , Antoine de Choudens, Philippe Renard — que tous surnomment « Goup's » — ainsi que la nouvelle recrue, Sébastien Moatti. Le docteur Jérôme Blaise complète l'effectif, tandis que Philippe Ramorino, de l'ECPAD (Établissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense), est chargé de rapporter les images de l'aventure. Une équipe solide, soudée, portée par les mêmes rêves d'altitude et d'exploration. Pour Manu Pallisier, « c’est l’assurance de ramener quelque chose, et d’accumuler de l’expérience : on sait qu’à 8 000, en style alpin, la réussite est aléatoire, même pour les meilleurs. »
Une fois le camp de base installe au pied de la montagne, les cordées partent explorer les sommets voisins pour préparer la tentative principale. Antoine de Choudens et Philippe Renard prennent la direction du Pemtang Ri (6 800 m). Mais les conditions s’y avèrent délicates. La montagne est couverte de neige fraîche et leur itinéraire remonte des rochers complexes jusqu'à un col situé au nord du sommet. En fin d'après-midi, Thomas Faucheur les aperçoit sortir sur la crête.
Le lendemain, alors que les autres équipes regagnent le camp de base, les deux hommes manquent à l'appel. Leurs co-équipiers, qui savent qu’un retard n'a rien d'exceptionnel dans ce genre d'entreprise, ne s’inquiètent pas pour autant. Mais au fil des heures, ils commencent à imaginer le pire. Partis sur leurs traces, ils découvriront le corps de deux hommes sur les pentes de la montagne. Une corniche a cédé sous leurs pas alors qu'ils progressaient vers le sommet.
En France, la nouvelle fait la une des médias. « Là-bas, il y avait les familles. Les familles de ceux qui allaient rentrer, anéantis par la tragédie. Elles savaient qu’il faudrait… Quoi ? Les entourer, les réconforter ? Ou les laisser au souvenir de ces journées où tout s’était écroulé, en attendant que, doucement, la douleur s’amenuise ? Sans doute un peu des deux, mais ce souvenir, les familles le savent, ne s’effacerait jamais. Les êtres chers qu’elles allaient accueillir reviendraient différents […] L’armée n’est pas la seule à pleurer les siens. Le monde de l’alpinisme lui-même est ébranlé. Au cours de la cérémonie qui se tient à Grenoble, « le monde de la montagne » affiche présent, ému jusqu’aux larmes, et écoute Manu Pellissier rendre hommage à ses deux compagnons : « Maintenant, repos mon lieutenant, repos mon capitaine… » termine-t-il, au garde- à-vous. Les rituels militaires aident parfois supporter l’insupportable. », raconte Claude Gardien dans " Frères d’altitude".
La renaissance : 7 continents, 7 alpinismes
De retour à Chamonix, le Groupe est totalement ébranlé. Greg Muffat-Joly et Laurent Miston, qui ont découvert les corps de leurs compagnons, prennent leurs distances. Sébastien Moatti, chez qui se déclenche une maladie auto-immune, est déclaré inapte au service par l’institution. Autour de la table, il ne reste plus que Thomas Faucheur, Manu Pellissier et François Savary.
« On a arrêté le match alors qu’on était encore au vestiaire, en train de couper les citrons », résumera plus tard Faucheur. Il s'agit désormais de sauver une institution et de trouver sept alpinistes, officiers, sous-officiers, ou hommes du rang pour reconstruire l’équipe. Petit à petit, celle-ci va se façonner à nouveau. Lionel Albrieux rejoindra l'aventure, tout comme Jérôme Blaise, médecin d'expédition, puis d'autres jeunes alpinistes appelés à marquer durablement l'histoire du groupe. Sans qu'ils le sachent encore, les hommes qui se retrouvent alors à Chamonix vont conduire le GMHM vers des réalisations de classe internationale.
Pour redonner une direction commune à cette nouvelle génération, le groupe imagine alors un vaste programme baptisé « Sept Continents, Sept Alpinismes ». Une manière d'explorer les différentes facettes de la discipline sur les sept continents : le rocher sur les tours de grès du Mali, l’escalade mixte en Patagonie, le ski de pente raide en Nouvelle-Zélande, la glace au Groenland, les big walls de la terre de la Reine-Maud en Antarctique, la haute altitude au Mukut Parbat dans l’Himalaya, la neige au Yukon.
Cette période transforme durablement le GMHM. Sous l'impulsion de Thomas Faucheur puis de Lionel Albrieux, qui prendra la tête du Groupe lorsque ce premier partira en 2008, l'équipe développe une réflexion poussée sur le leadership, la prise de décision collective et la gestion du risque. Au terme du cycle des Sept Alpinismes, le pari lancé quelques années plus tôt est gagné. Le trio Faucheur-Pellissier-Savary a réussi sa mission de remettre le groupe sur pied.
2011 : Première traversée intégrale de la cordillère Darwin
Le Groupe retrouvera son souffle suite à la spectaculaire traversée intégrale de la cordillère Darwin, en 2011. Si le nom de Darwin est célèbre, peu sont alors capables de situer précisément cette chaîne montagneuse perdue à l'extrémité de la Terre de Feu. Surtout, personne n'est encore parvenu à la traverser intégralement. Certaines portions demeurent mal cartographiées et la position exacte de plusieurs sommets reste incertaine. « C’était une aventure à plusieurs inconnues, une exploration telle que ces hommes en rêvent, s'exclamera Lionel Albrieux, la synthèse de ce que nous avions appris sur les sept continents. On y voyait la possibilité d'une démonstration des qualités du Groupe, à un moment où nous avions besoin de les affirmer. Il nous fallait en apporter la preuve d'une manière irréfutable. »
Pendant près d'un mois, Lionel Albrieux, Didier Jourdain, François Savary, Dimitry Munoz, Sébastien Bohin et Sébastien Ratel progressent dans un univers de neige, de vent et de brouillard. Chacun porte près de 75 kilos de matériel tirés sur des pulkas. Mais la véritable force de l'expédition réside dans ce nouvel esprit collectif. « Toutes les décisions ont été validées à l'unanimité, des chaussettes aux skis, des bâtons aux réchauds », rappelleront les membres de l'équipe. « On partait forts de tout ce que nous avions vécu pendant le cycle des “7 alpinismes” ; on avait partagé l’engagement, les prises de décision. Après ça, on sait se parler, ça a l’air bête de dire ça comme ça, mais c’est essentiel. On sait mener une conversation constructive, écouter les autres, prendre en considération leurs arguments, revenir sur un ressenti initial. Pour traverser Darwin, cela s’est révélé indispensable. »
Et cette fois, le succès est au rendez-vous. « On nous dit qu’on a eu de la chance… Certes. Il y a toujours une part de chance. Mais on n’a jamais trente jours de chance. Et si on a eu ce jour de chance, à ce moment-là, c’est parce qu’on s’est secoué les fesses pour arriver là. Tu mets vingt jours pour arriver là… [...]Encore une semaine et au bout, la Terre de Feu qui s’aplanit devant eux, en pente douce. Un petit soleil salue leur arrivée. Mais sur leurs visages, c’est surtout un bonheur serein et profond qui éclaire l’atmosphère. Ils ont réussi ce qu’ils pensaient quasi impossible et ce pour quoi ils s’étaient préparés quand même. Et là, à Bahia Yendegaia, une baie perdue de la Terre de Feu, ils savourent la joie de l’avoir fait, ensemble. Pour la première fois dans son histoire, le GMHM signe une première d’une portée mondiale. Et très vite, les observateurs se rendent compte que la réussite ne doit rien au hasard, mais qu’elle est le fait d’un formidable travail d’équipe. D’une équipe qui a su travailler aussi sur elle-même.La traversée de Darwin est une première historique, et elle a été réussie d’une manière magistrale. L’image du GMHM est désormais celle d’un groupe d’experts. »
« Pour le GMHM, Darwin est un accomplissement. Cela a été une leçon, c’est devenu une méthode. Le Groupe a porté très loin l’art de la préparation. Cela suppose de revoir tous les aspects de l’aventure sans idée préconçue, imaginer les situations les plus improbables, y apporter les bonnes réponses, valider collectivement les solutions. Et, une fois sur le terrain, les appliquer. Les observateurs, au sein de l’armée comme dans la société civile, ne s’y trompent pas. Rodé par les multiples conférences, le Groupe va passer à la vitesse supérieure. La leçon de Darwin va désormais être enseignée aux commandos, aux cadres de l’armée, mais aussi dans les entreprises, où le collectif a souvent du mal à se mettre en place. On se rendra compte, à cette occasion, qu’en matière de préparation à la prise de décision et aux procédures permettant d’y arriver, l’armée n’est pas en retard. »
2013 : Retour en Himalaya, sur le Shishapangma
À peine six mois après l'épopée de la cordillère Darwin, le GMHM repart vers l'Himalaya. Le groupe a retrouvé sa confiance, sa cohésion et sa capacité à mener des projets d'envergure. Mais avant de songer à un 8 000 mètres, il lui reste une étape à franchir.
Direction le Kamet, sommet de 7 756 mètres déjà lié à l'histoire du groupe depuis les années 1980. Les alpinistes y ouvriront une voie ambitieuse dans la face sud-ouest. Baptisée Spicy Game, l'ascension est saluée dans le monde entier et reçoit en 2013 un Piolet d'Or, la plus prestigieuse distinction de l'alpinisme international.
Inévitablement, une question ressurgit. Et si le moment était venu de retourner au Shishapangma ?En 2003, les hommes du GMHM y avaient vu une formidable opportunité d'alpinisme. Dix ans plus tard, les raisons restent les mêmes. La face sud demeure l'une des plus belles lignes himalayennes accessibles en style alpin et correspond exactement à ce que recherche cette nouvelle génération. Le temps est venu, pense Lionel Albrieux, « de retourner au Shisha, en faire l’ascension pour refermer la plaie, cicatriser et repartir sur autre chose ».
À l'automne 2013, une première tentative est lancée. Mais le Shisha en décide autrement. Une tempête exceptionnelle s'abat sur la montagne et déverse plus d'un mètre de neige fraîche sur les pentes. L'équipe doit renoncer. Avant de repartir, les alpinistes restaurent le petit mémorial érigé dix ans plus tôt à la mémoire d'Antoine de Choudens et de Philippe Renard. Pour Sébastien Moatti, seul membre présent en 2003, ce moment restera l'un des plus marquants de toute l'expédition.
2014 : le plus bel hommage à Antoine et Goup's
Cinq mois plus tard, au printemps 2014, une équipe de quatre repart à l'assaut de la montagne. Cette fois, les conditions sont favorables. Pourtant, au dernier camp, à plus de 7 000 mètres, rien n'est encore gagné. « À 4 heures, départ pour huit cents mètres de couloir. La progression est lente, hésitante. Ils visent les endroits propices à un arrêt : petite inflexion de la pente, ou mieux, une terrasse, un bloc accueillant. Vus du camp de base, leurs zigzags semblent bizarres, leurs arrêts interminables. On s’impatiente : mais qu’est-ce qu’ils font ? Le froid leur inflige une souffrance continue. Ils prennent alternativement la tête. Enfin, le sommet. Une bosse sur l’arête du Shisha. L’altimètre indique 8 040 mètres, quelques mètres de trop. Il est 13 heures : «Timing parfait », pour Seb Ratel qui veut garder le contrôle de l’horaire. Antoine Bletton se lâche d’un coup : « Je me suis mis à pleurer, impossible de m’arrêter. Ça fait un moment que j’essaie, une bonne dose d’entraînement, et là, ça marche, tous au sommet. » Seb Moatti appelle le camp de base : « Allô Lionel, je t’appelle du sommet… Un 8 000, c’est dur. Les paroles sont rares : « C’est beau. L’Everest est là. » La fatigue aussi, tout comme l’usure, due à l’altitude, qui étiole les facultés intellectuelles.
Rester lucide, à tout prix. Seb Ratel se l’est promis. Sans prolonger le bonheur rare de ce moment, il bouscule son monde : « Il faut descendre. » Plus que quatre compagnons de cordée, c’est un groupe tout entier qui a bâti ce succès, année après année. L’esprit d’équipe, le travail sur eux-mêmes, sur leur façon de réfléchir et d’agir ensemble les ont amenés au-delà des difficultés, au-delà du doute. Au bout de la route, le rêve d’Antoine et Goup’s, celui de leurs compagnons, était devenu réalité. C’est le plus bel hommage que le Groupe pouvait rendre à ses anciens, à l’équipe qu’ils ont formée, transformée, fait évoluer jusqu’à une impressionnante série de succès.»
De la face nord du Changabang à la Patagonie
Depuis, le GMHM n'a cessé d'ouvrir de nouveaux chapitres de son histoire. En 2018, il signe l'une des ascensions les plus marquantes de la décennie avec la première répétition de la redoutable face nord du Changabang (6 864 m), en Inde, quarante-deux ans après son ouverture par les Britanniques. Une réalisation saluée par l'ensemble du monde de l'alpinisme pour son engagement et sa difficulté. Les années suivantes conduisent le Groupe des grandes parois du Yosemite aux falaises de l'île de Baffin, puis jusqu'aux immensités du Groenland, où il poursuit ses recherches sur l'autonomie et l'engagement en milieu polaire.
Plus récemment encore, une nouvelle génération a mené une traversée de près de 600 kilomètres des champs de glace de Patagonie, mêlant alpinisme, ski, kayak et progression sur les glaciers dans un environnement parmi les plus hostiles de la planète. À travers ces expéditions, le GMHM est resté fidèle à sa vocation première, ne pas accumuler les sommets mais explorer les terrains où tout reste à inventer, en faisant de chaque aventure un laboratoire d'innovation technique, de réflexion collective et de préparation aux environnements extrêmes. Cinquante ans après sa création, cette exigence demeure la véritable signature du Groupe.
Pour en savoir plus sur l’histoire et les coulisses du groupe, le livre Frères d’altitude de Claude Gardien (éditions Paulsen / Guérin, 2016), dont sont extraites les citations de cet article, raconte la renaissance du GMHM après les années difficiles du début des années 2000, et retrace dix ans d’expéditions majeures aux quatre coins du monde. Un récit incontournable pour comprendre l’évolution et l’esprit de cette unité d’élite. A lire également, une bande dessinée, Extrême. Parue en mai dernier au éditions Plein vent, elle retrace l'épopée du GMHM.
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