Il faut être Tesson pour ouvrir en ces termes son dernier livre, « Les piliers de la mer ». 212 pages très érudites consacrées à une curieuse aventure : consacrer deux ans de sa vie à l’exploration des stacks, éperons rocheux ancrés dans la mer. Ces sentinelles solitaires résistant contre vents et marées, il a entrepris de les grimper une à une, aux quatre coins de la planète. D'Etretat à la Patagonie, il en alignera plus de cent, en compagnie de son guide et ami, Daniel du Lac. Pourquoi ? Pour le plaisir. Et pour la métaphore : celle de l’homme libre, détaché du monde, a-t-il expliqué à Val d'Isère hier, en marge du Festival Aventure & Découverte dont il est le président d'honneur.
Gueule de pirate, marinière bravement offerte à la tempête de neige qui s’est abattue hier sur Val d'Isère, Sylvain Tesson se prête au jeu de la photo en grand pro. À 52 ans et 12 récits de voyage derrière lui, presque tous des best-sellers, l’écrivain continue d'affûter son style, sur ses carnets de moleskine comme dans son vestiaire. Veston cintré, façon dandy anglais, et bottines de cuir patinées par la marche, l’écrivain détonne un peu parmi les doudounes et chaussures de montagne des amateurs de littérature réunis dans le vaste hall de l’hôtel La Savoyarde, mais il n’en a cure. Et son public, beaucoup de fans ce matin-là, est ravi. Président d'honneur du Festival Aventure & Découverte, il en profite pour assurer la promo de son dernier livre : « Les piliers de la mer ». Paru le 2 avril, il semble promis à un grand avenir si l’on en juge par le tirage annoncé par son éditeur, Albin Michel : 150 000 exemplaires d'après Le Parisien — un nombre particulièrement élevé pour une non-fiction, confirmant la popularité de Sylvain Tesson et de son œuvre.

Sur le stand du Festival, le stock s’est d'ailleurs écoulé, et dans l’assistance hier, chacun tient ici serré son exemplaire. On comprend vite que passée la présentation, la séance de dédicaces va être longue, même si le sujet choisi par l’auteur semble pointu - sans jeu de mots malheureux. Car, un an après « Avec les fées », récit de voyage initiatique sur la côte atlantique, Sylvain Tesson raconte son projet d'escalader tous les stacks du monde. Les grimpeurs comprendront. Les autres découvriront au fil des pages ces pinacles de pierre, séparés du littoral par l’érosion, se dressant dans la mer proche de la côte. Des stacks, il y en des centaines dans le monde. De modestes pitons rocheux anonymes, ou de glorieux piliers tels que Old Man of Hoy, en Ecosse.
Une entreprise curieuse, dont l'idée lui serait venue à la lecture de "L’Aiguille creuse" de Maurice Leblanc. Ce stack situé à Etretat, sans doute le plus connu de France, Tesson le gravit et en éprouve « une joie douloureuse », écrit-il. Dans laquelle il trouve une consolation à son triste constat :
« Quand on se prétend aventurier, il est vexant de vivre au XXIe siècle. La surface du globe est cartographiée. À chaque plage son plagiste. Pas une source sans sa mise en bouteille, pas un scarabée sans son département au Muséum. On va au désert de Gobi comme au bassin d’Arcachon. » (...)
« Aurais-je trouvé sur cette aiguille de la mer un lieu et une formule ? Depuis longtemps, je cherche les endroits du monde où se croisent l’éternité des patries de l’enfance et le refus des encerclements modernes. Ici, personne ne nous interdit le jeu du danger et de la joie. Personne ne nous commande de nous enthousiasmer pour des causes débiles ou des marchandises hideuses. Sur cette pointe, à un jet de pierre de la falaise côtière, je me croyais au bord de l’univers ».
(…) « De retour sur les galets, je demande à du Lac [son guide et ami depuis 15 ans] où l’on trouve ce genre d’aiguille.
– Sur toutes les côtes du monde.
– Écoute-moi, lui dis-je, on part. Vers les piliers de la mer. On les passe en revue. On les approche, on les grimpe, on les bénit. Je veux revivre mon illumination de l’Aiguille blanche. Me repayer le luxe de me sentir là où je me dois d’être.
– C’est-à-dire ?
– À la pointe du monde, où je n’ai rien à faire, où je ne peux rester, en un lieu où personne n’est allé, d’où le monde s’embellit, qui s’écroulera bientôt et qu’il est difficile d’atteindre, urgent de quitter, inutile de gagner.
– J’en suis, dit du Lac.
Et c’est ainsi que nous avons passé des années à grimper sur les stacks ».
Cartes d'état-major en main, l’écrivain fait ses recherches, et dresse sa liste. Au final, la cordée Tesson – du Lac gravira 106 stacks en deux ans, dont plus de la moitié sera « déflorée » par les deux grimpeurs. Ils ne devront « battre retraite » que devant deux monolithes. Deux ans qui les conduiront des Marquises à la Patagonie en passant par les calanques de Cassis. Là, ils s’attaquent au grès, au granit, au marbre ou à la lave, Non sans mal parfois. L’approche est souvent complexe, exige un bateau, une barque ou une tenue de plongée, et elle n’est guère facilitée sous certaines latitudes par la météo… ou les autorités. Mais pour Tesson, l’interdit a souvent fait partie du charme de l’aventure, sa tournée mondiale des stacks ne déroge pas à sa règle. Et la récompense est belle. Chaque stack a son histoire et s’avère source de rencontres ou de réflexions érudites. Notamment sur les enjeux écologiques. Car l’apparition ou la disparition des stacks ne sont jamais anodines. Au-delà de leur beauté singulière, il faut y lire le symbole de l’érosion des côtes, du dérèglement des océans et des éco-systèmes.
Chaque ascension sera pourtant célébrée par le V de la victoire. De dérisoires exploits sur des sommets que nul n’a souvent jamais convoités, mais pour l’écrivain, tout le sel de l’histoire est là. Il en tire une expérience « philosophique, mais qui est d'abord sensuelle, poétique et très violente », et invente illico une nouvelle "discipline", le « stackisme ». « Si on l’applique à la vie quotidienne, le stackisme consiste à repérer préalablement dans l’existence toute personne, lieu, activité ou état offrant de se désarrimer de la marche commune, des injonctions ordinaires, de la force des masses », écrit Tesson. Programme qui pourrait faire des émules parmi ses nombreux fans... mais pas vraiment compenser le bilan carbone de cet étourdissant tour du monde.

Les piliers de la mer
Sylvain Tesson. Éditions Albin Michel.
21€90
Article écrit le 18 avril 2025 à 7h05, mis à jour à 17h28;
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