Doyenne des rangers des parcs nationaux américains où elle a servi jusqu’à ses 100 ans, cette Afro-américaine avait repris du service à un âge où la plupart sont à leur retraite depuis longtemps. Cette ultime étape était pour elle l’aboutissement d'un tumultueux parcours où on la vit tour à tour disquaire, musicienne, autrice, peintre, blogueuse et militante en faveur de la justice sociale et de la préservation de la nature. Avec sa mort, survenue le 21 décembre, c’est tout un pan de la mémoire de l’Amérique qui disparaît.
Légende vivante des parcs nationaux américains, Betty Reid Soskin, la plus âgée des rangers retraitées du National Park Service (NPS), est décédée à l’âge de 104 ans. Elle s’est éteinte le matin du 21 décembre, à son domicile de Richmond, en Californie, a annoncé son fils, Bob Reid, sur Facebook. « Betty a été recrutée par le National Park Service (NPS) comme ranger à l’âge de 85 ans et a exercé jusqu’à sa retraite à 100 ans, en 2022, écrit-il. En soi, c’est déjà étonnant, mais ça l’est plus encore quand on remonte le fil de sa vie. »
Militante des droits civiques, Betty Soskin a mené une vie placée sous le signe du service public. À 85 ans, elle est retournée travailler en 2007 comme ranger au Rosie the Riveter WWII Home Front National Historical Park, à Richmond, en Californie. Un site du NPS rendant hommage à tous ceux qui ont soutenu l’effort de guerre durant les années 1940, notamment les femmes. Pendant quinze ans, l’Afroaméricaine a donné des conférences et guidé les visiteurs à travers les expositions. Lorsqu’elle a pris sa retraite en 2019, elle était la plus âgée des rangers de l’histoire des États-Unis. « En partageant son expérience personnelle, elle a mis en lumière des récits longtemps passés sous silence et honoré la mémoire de femmes issues d’horizons divers ayant travaillé sur le front intérieur pendant la Seconde Guerre mondiale », souligne le NPS dans un hommage publié sur Facebook.
Honorée par le Président Obama
« Au cours de sa vie, Betty Soskin a été témoin de la grande fresque de l’histoire américaine. Elle aura connu les jours sombres des lynchages, les discriminations de genre, mais aussi les victoires des droits civiques et l’élection d’un président afro-américain. Plus qu’une témoin, elle a activement façonné la nation, brisant des barrières raciales et défiant les préjugés », souligne le Sierra Club, organisation de protection de l’environnement qui lui a décerné son Trailblazer Award, saluant sa « vie remarquable ».
Betty Soskin avait aussi été invitée à la Maison-Blanche pour la cérémonie d’illumination de l’arbre de Noël national en 2015, où le président de l’époque, Barack Obama, lui avait remis une médaille commémorative. Sa fondation lui a rendu hommage publiquement sur Facebook à son décès : « Grâce à elle, on connaît mieux l’expérience des femmes noires ».
Militante contre la ségrégation raciale
C’est en septembre 1921, à Detroit, dans le Michigan, que naît Betty, mais elle passe sa petite enfance à La Nouvelle-Orléans, en Louisiane. Lorsque la maison de ses parents, les Charbonnet, est détruite lors de la grande inondation du Mississippi de 1927, la famille s’installe dans la baie de San Francisco. Betty y vivra jusqu’à la fin de sa vie.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle travaille comme employée dans les services administratifs du syndicat de chaudronniers soumis à la ségrégation raciale. En 1945, avec son premier mari, Mel Reid, elle ouvre Reid’s Records à Berkeley. Leur magasin devient vite une institution locale. À sa fermeture en 2019, il est le plus ancien disquaire de Californie.
Mais son activité ne s’arrête pas là. Mère de quatre enfants, la jeune femme s’engage au sein de l’Église unitarienne universaliste, fait du bénévolat dans sa communauté et surtout s’impose comme une figure majeure des mouvements pour les droits civiques et contre la guerre du Vietnam, notamment comme autrice-compositrice. On la voit écrire et chanter aux côtés de Ric Masten, Malvina Reynolds ou encore Pete Seeger, grands noms de la chanson engagée de l’époque.
Un engagement tardif au service des parcs nationaux
Militante, elle le restera toute sa vie. C’est donc naturellement qu’elle devient ranger et contribue à la conception puis à l’organisation du Rosie the Riveter WWII Home Front National Historical Park.
Soskin était également une autrice prolifique, abordant fréquemment les questions de race et de justice sociale. Ses mémoires, Sign My Name to Freedom, ont été publiées en 2022. Un film documentaire portant le même titre, consacré à sa vie, est également en préparation. La famille Reid a suggéré qu’en lieu et place de fleurs, les personnes souhaitant lui rendre hommage puissent faire un don pour aider à le finaliser.
En 2018, elle est désignée « Femme de l’année » par le magazine Glamour. Elle a 96 ans. Dans le portrait qui l’accompagnait, elle expliquait qu’au cours de près d’un siècle de vie, elle avait été témoin de grandes épreuves, d’injustices et de tragédies, mais qu’elle restait convaincue que, sur le long terme, la justice finissait toujours par l’emporter. « La démocratie traverse ces périodes de chaos depuis 1776. Elles vont et viennent, disait-elle, et c’est dans ces périodes-là que la démocratie est redéfinie. » « L’histoire a été écrite par des gens qui se sont trompés, ajoutait-elle, mais ceux qui n’ont de cesse de faire le bien finissent toujours par l’emporter. Si ce n’était pas le cas, je serais encore esclave, comme mon arrière-grand-mère. »
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