Il cite Niezsche, Camus et The Doors. Arbore un tatouage du Mont Blanc dans le dos, et son truc c’est skier des pentes bien raides jusqu’au bord de falaises dont il s’échappe en parachute. Aux US, où il habite depuis près de 20 ans, Matthias Giraud, aka Super Frenchie, est une sorte de star. Une personnalité « bigger than life » comme disent les Américains. En France, dans le milieu, tout le monde sait qu’en sautant du Mont Blanc en 2019, il s’est imposé comme la référence mondiale du ski BASE jump, Un plaisir à haut risque. De passage en France à l’occasion du Back To Back Freeski Invitational, organisé du 18 au 20 mars à Megève, il s’est posé à Paris, le temps d’une interview, débitée à flots rapides, forcément.
Un saut de nuit, une première, c’est ce qu’il devait faire hier soir à Megève. Mais la météo ne l’aura pas permis. Trop risqué pour une pratique déjà parmi les plus dangereuses, surtout de nuit, où les repères sont moindres qu’en plein jour. Il faudra donc attendre ce samedi 19 mars pour voir Matthias Giraud (record mondial du plus haut saut en ski BASE) effectuer deux sauts dans cette discipline mixant ski à grande vitesse au large d'une falaise et saut en parachute, à l’occasion d’un de ses rares passages en France. Car c’est plutôt de l’autre côté de l’Atlantique, qu’on a la chance de le croiser. Parti à 18 ans dans le Colorado pour finir ses études de commerce, il y est resté. A son arrivée, il sympathise avec de nombreux riders, dont les légendes Sven Brunso et Shane McConkey. Et très vite ce Normand qui à 14 ans intégrait le ski club de Saint-Nicolas de Véroce et la section sport du collège de Warens à Passy en Haute-Savoie s’impose dans le milieu du freeride. Mieux, il y gagne un surnom : Super Frenchie.




« Super Frenchie », ça vient d’où ?
A 18 ans, je me suis débrouillé pour quitter l’école de commerce où je m’ennuyais à mort en France pour poursuivre mes études dans le Colorado. Le paradis ! Entre études et petits boulots j’ai commencé les compets de big air. Pas facile pour les Américains de dire mon nom. Alors un jour on m’a annoncé : « And now, Super Frenchie ! » Ca m’est resté. Je l’ai même déposé ! (il pointe du doigt sa casquette arborant son surnom). Mon fils Sören, 9 ans, adore, ça le fait délirer ! Mais bon, clairement je ne suis pas un super héros, parce que des erreurs, j’en ai fait. A commencer par mon accident, en 2013 (un saut le laissera dans le coma pendant trois jours, ndlr). J’ai mis quatre à cinq ans à me reconstruire et à retrouver mon niveau.
J’adore vivre aux US : skier, surfer, sauter, je peux tout faire à 30 minutes de chez moi. Les vagues sont super, et y’a personne. Et puis, c’est un pays de hors la loi, plus ouvert que la France, où le climat est plus pessimiste, très pesant. Sans doute le poids de la tradition. Chamonix, bien sûr, c’est l’estrade, la scène principale, mais il y a un côté étouffant, toujours ce désir de se mettre une certaine pression… J’ai plus de mal.
Ski, big air, freeride, parachute, chute libre, BASE jump : comment est-ce que tu te situes ?
Comme un chercheur d’absolu, pas au niveau de Théodore Monod, mais j’essaie de maximiser mon existence. Avec en tête cette notion d’infini, de faire le maximum dans cette vie. L’idée : se demander chaque jour quelle est ma mission. Pour moi, elle s’exprime par la montagne. Je ne suis pas un alpiniste, clairement, mais le ski BASE jump me permet une approche multidisciplinaire. C’est génial parce que ce n’est pas fermé, ça ouvre un voyage à travers les montagnes. Evolutif, au fil des années. Depuis les compet de free ride de mes débuts aux ouverture de ligne en ski BASE exigeant de longues approches et des préparations de huit ans parfois. Ces moments sont des moments de recherche d’absolu, permettant d’accéder à un vrai accomplissement de soi. On se focalise tellement sur l’idée d’être heureux. Mais quand on est fier de ce que l’on fait, chaque mouvement trouve sa place. On atteint la sérénité.
Deux ans après ton arrivée dans le Colorado, ta carrière explose...
Oui, mais c’est la vie que je voulais avoir à l’âge de 4 ans ! Je me souviens qu’enfant, un soir je n’arrivais pas à dormir. Paupières closes, c’était le noir, la mort. Paniqué, j’ai couru voir ma mère pour savoir ce qui se passait une fois mort. 'Tu vas au Paradis', m’a-t-elle dit. Sa réponse ne m’a pas satisfait du tout et là, j’ai compris qu’elle ne savait pas ce qu’il y avait après. En revanche, j’ai eu le sentiment très fort que j’étais bel et bien en vie et qu’il fallait maximiser cette vie-là, car il n’y avait pas d’autre choix. Alors très vite, j’ai repoussé les limites, sans vraiment attendre le nombre de sauts « requis » avant de me lancer dans le BASE jump. Plus tard j’ai appris que dans le milieu, il y avait un pari : je ne tiendrai pas un an et demi ! Mais moi j’avais confiance dans mes années de ski, je me sentais bien. Mieux sur mes skis que sur mes pieds. Ma seule barrière, c’était le pilotage du parachute. Alors j’ai fait les choses un peu à l’envers, sous l’œil de Jesse Hall. Et j’ai passé mon BE, quand même. En 2013, mon gros accident m’a beaucoup remis en place. Il m’a imposé un recul assez douloureux, mais il m’a permis de me reconstruire et d’être aujourd’hui plus posé.
Quel est le meilleur moment dans le ski BASE jump ?
Le meilleur moment, c’est quand j’atterris. Et le plus difficile, c’est la nuit avant. On pense alors à tous les scénarios possibles. Aux conditions, à la neige, au vent. Mais quand on y est, quand c’est le moment d’y aller, c’est génial. Avec de l’intention, chaque seconde trouve sa place. C’est magnifique ! Au moment du saut, ton cœur grandit dans ta poitrine, et en même temps, tu es calme, c’est comme si tu tombais amoureux à chaque fois !
L’ascension, que je fais généralement à pied maintenant, c’est un moment de transition entre le confort de tous les jours ( la névrose du confort, la mort lente) jusqu’à l’état de survie. C’est pourquoi, outre pour des considérations écologiques, j’utilise de moins en moins l’hélico. Car pendant l’ascension tu peux sentir la neige, le vent. Et tu traverses des montagnes russes émotionnelles. Ces émotions sont là pour conduire les données que tu captes et te permettre de les analyser de manière à visualiser ton saut.
Après le saut, tu as besoin de temps. Après celui du Mont Blanc, je suis resté un mois sans bouger. Il fallait que j’absorbe, que je traduise toutes ces émotions. En fait, l’aprés est aussi important que l’avant. Ski et BASE, sont deux sports qui ne pardonnent pas, mais là, j’ai le sentiment d’être une personne complète. "Celui qui a un 'pourquoi' peut vivre avec n'importe quel 'comment'", a dit Nietzsche, ça me parle.
Comment gères-tu le doute ?
Le doute, ça arrive parfois bien sûr et à ces moments-là, tu ne dois pas y aller, malgré l’ambition, le désir ardent. Plus jeune, dans 80 % des cas, j’y allais. Aujourd’hui, je suis plus dans un 50/50. Avec l’expérience, c’est comme en montagne.
Qu’est ce qui t’a donné cette détermination ?
Je me suis surtout nourri de la frustration des autres. Celle de mon père et de ma mère. Mais j’ai aussi fait des rencontres déterminantes dans ma vie. Notamment Sven Brunso, skieur pro, qui avait un master de marketing. Ou encore ce prof de philo, Monsieur Jean Nieddu qui le premier jour de cours nous a dit que tout ce qu’il voulait, c’était « qu’on le contredise ». Et puis il nous a donné un devoir : « Etre soi-même a-t-il un sens ? » Le soir, chez moi, je me suis dit que si je ratais ce devoir, je ratais ma vie ! L’idée, c’était d’établir un cadre à ce voyage émotionnel. Comme dans Adrenaline, l’album des Stones, album. Cette année de philo a été un moment charnière. Je m’étais mis la pression. Je me mets tout le temps la pression !
Et si tu n’avais pas fait de ski BASE ?
C’est une vocation, un sport, un art, un mode extrême d’expression. Alors si je n’avais pas fait ça, j’aurais fait autre chose de façon extrême. Comme ces grosses vagues que je surfe dans l’Oregon. Pas des monstres, mais des dix mètres parfois. L’idée c’est d’atteindre la 4e dimension de la vie. Via la musique aussi. Je pense aux Doors, mais aussi au death métal, ou au black metal, une musique très intellectuelle. A 9 ans, j’écoutais Morbid Angel. C’était très intrigant et macabre. L’idée c’est juste de vivre de manière honnête, comme Camus et son « Homme révolté », un de mes livres culte. Mais parfois, je n’y arrive pas et alors je ne suis qu’une parodie de moi-même.
Il faut se donner les moyens de passer les étapes. Jeune, j’avais mes héros, Boivin, Vallençant … archétypes de l’adulte accompli. Sur un piédestal, forcément. Peu à peu, je me rapprochais d’eux. Arrive l’ego, l’ambition. Il faut alors atteindre l’acceptation de soi et s’engager de façon pure et honnête pour vivre cette vie d’absolu. Le ski BASE, c’est une forme d’exploration de l’esprit à travers un état physique.
Après le saut du Mont Blanc, jusqu’où penses-tu repousser tes limites ?
Le Mont Blanc, c’est mon Stratos à moi. Pas de marge d’erreur, compte tenu de l’altitude. C’était le bon endroit, au bon moment. Mais si on me proposait un saut à la Baumgartner : j’irais, c’est sûr ! Je referais bien aussi certains sauts. Le Cervin (en 2011, ndlr), l’Eiger (en 2010, ndlr), ce n’était pas beau. Je referais bien les deux, en montant à pied, en les faisant bien. J’ai aussi en tête des sauts dans les Andes ou au Népal. Ca m’intéresse pour les marches d’approche, pas seulement pour aller plus haut, plus fort. Sans parler d’autres lignes moins prestigieuses.
Les accidents, la mort, comment les appréhendes-tu ?
J’ai perdu ma sœur quand j’en avais 18 ans. Elle en avait 27, elle s’est suicidée. Je n'ai pas pu lui dire, au revoir. Ca a été difficile pendant dix ans pour moi, mais elle m’a donné le courage de me dédier à la puissance de vivre. J’ai aujourd’hui une trentaine de fractures et chaque blessure est comme un trophée de guerre, j’en suis fier.
Mon fils unique, Sören, a 9 ans maintenant. Il veut faire du BASE. Sa mère n’est pas d’accord, mais en fait il est très posé, très réfléchi, moins téméraire que moi. On est très proche, et on prend le temps de parler. A cinq ans il m’a dit « quand tu seras vieux, je t’apprendrais à faire du skate board ( c’est son truc) et quand tu seras mort, je t’enterrerai avec tes skis et ton skate, parce que mon cœur comprend ton cœur ». Depuis, quand je monte, je pense à ça, alors qu’avant, j’évitais de penser à lui.
Aujourd'hui, j’essaie de lui apprendre l’attention et l’intention. Récemment, je le voyais peu concentré sur ses devoirs auxquels je dédiais de mon temps. Alors je lui ai fait faire quelques pompes et je lui ai demandé s’il se rendait compte qu’il gaspillait son temps, et le mien. Lui demandant alors si c’était acceptable. J’aimerais qu’il comprenne pourquoi il fait les choses et qu’il y mette de l'attention et de l'intention.
Tu es superstitieux ?
Non… mais j’ai des routines : le ski droit toujours avant le ski gauche. Une certaine façon de serrer mes chaussures. Un peu comme un pilote de chasse fait sa check list. Et, comme pendant mon année de slalom, toujours répéter les sections, acquérir les automatismes, puis ne plus réfléchir. C’est seulement lorsqu’on a acquis ça qu’on peut réagir, s’adapter, et exécuter chaque mouvement parfaitement.
Quelle est ta plus grande crainte dans la vie ?
Vivre dans la retenue. Etre bloqué, dans la frustration. Tomber dans la claustrophobie existentielle. Sinon je craque. Si ça m’est déjà arrivé ? Oui, avec le système scolaire français ( il rit ), alors que j’avais cette rage de vivre ! Heureusement j’ai filé dans le Colorado. Là en trois semaines j’avais mon premier sponsor. Et en pliant des parachutes, j’ai financé mes sauts.
C’est quoi le courage, selon toi ?
C’est la force de vivre ses propres rêves. Et d’abord d’établir ses propres règles, une discipline et de se dédier à son chemin. Je suis bordélique mais discipliné. Quand j’ai une idée en tête, y déroger, est une trahison de moi-même.
Tu as rédigé ton testament ?
J’ai fait une lettre à mon fils. Rédigée en 2019, il avait alors 5 ans. En français et en anglais, il parle les deux. Je l’ai aussi enregistrée en vidéo pour qu’il ait une version un peu plus...animée. Ce n’est pas un testament, plutôt les derniers mots d’un papa à son fils. C’est important. C’est un exercice que je recommande à chaque parent. Etre parent, ce n’est pas seulement mettre un toit sur leur tête et de la nourriture sur la table, on est là aussi pour guider nos enfants. Etre papa, il faut être un mentor, être un guide. Sinon, ça ne sert à rien.
Quant à mes cendres, j’ai repéré où j’aimerais qu’elles soient dispersées : sur l'aiguille Croche, devant le Mont Blanc, c’est mon spot, un endroit intime. C’est important d’y penser. Si on refléchit à la fin, on réfléchit au chemin.
Tu t’imagines vieux ?
Oui, mais je n’en ai pas envie ! (rires).




Envie d’écouter les sons préférés de Super Frenchie ?
Voici ses deux playlists du moment :
Pour suivre les sauts en live de Matthias Giraud, ainsi que ceux de Valentin Delluc et Tim Alongi pour la partie speedriding, à 12h30 ce samedi 19 mars, c’est ici
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