En France, le nageur Bartłomiej Kubkowski est un parfait inconnu. Mais en Pologne, il fait figure de héros. Pendant cinq ans, des milliers de personnes ont suivi en direct sa progression au milieu de la Baltique, partagé ses abandons successifs et découvert, dans FOKA, documentaire vu plus d'un million de fois, son échec à seulement onze kilomètres du but. Lorsqu'il est finalement devenu, le 21 juillet, le premier homme à relier la Suède à la Pologne à la nage, son record est presque passé au second plan. Depuis longtemps déjà, le pays suivait surtout l'histoire d'un homme dont la détermination forçait le respect.
Contrairement à la Manche, où plusieurs centaines de nageurs tentent leur chance chaque année, la traversée entre la Suède et la Pologne (environ 160 km) n'a jamais trouvé sa place parmi les grands classiques de la nage en eau libre. Car la Baltique a beau être une mer fermée, relativement calme et dépourvue de grands prédateurs, elle n’en reste pas moins hostile pour qui ose s’y aventurer. Ses courants changent rapidement de direction, les vents peuvent bouleverser une trajectoire en quelques heures et les fenêtres météorologiques favorables sont rares. À cela s'ajoutent le fait qu'elle est l''un des principaux axes maritimes d'Europe entre la Suède et la Pologne.
Pour le Polonais Bartłomiej Kubkowski, 30 ans, se lancer dans ce qui est l’un derniers grands défis encore vierges en Europe, voulait dire deux nuits dans une eau oscillant entre 13 et 18 °C, l'interdiction de monter à bord du bateau d'assistance ou même de le toucher, et plus de cinquante heures sans sommeil. C’est ce qu’il est parvenu à faire le 21 juillet, devenant ainsi le premier homme à relier la Suède à la Pologne à la nage. Avec près de 160 km parcourus, cette traversée est également l'une des plus longues jamais réalisées en eau libre sans assistance propulsive. Une performance en deçà de celle du Français Noam Yaron (180 km de nage entre Calvi et Monaco en août 2025), ou encore de celle du Croate Veljko Rogošić (225 kilomètres dans la mer Adriatique, au large de l’Italie, record contesté par les spécialistes. Mais elle dépasse largement les 34 km de la Manche, les quelque 53 km du détroit de Cook (Nouvelle-Zélande) ou encore les 42 km du détroit de Tsugaru (Japon), autres références du marathon aquatique. D'autant que c'est dans des eaux très froides, que le Polonais s'est aventuré.
Avant Bartłomiej Kubkowski, plusieurs nageurs s' étaient essayés à ce parcours dans la Baltique. Tous avaient fini par abandonner. Lui aussi d'ailleurs. Et pas moins de quatre fois. En 2022, il parcourt 115 kilomètres avant que les courants ne l'immobilisent. En 2023, il remet ça et améliore encore cette marque, sans toucher au but. En 2024, la Baltique l'arrête de nouveau. En 2025 enfin, il échoue à seulement onze kilomètres des côtes polonaises après plus de cinquante-trois heures passées dans l'eau. Un quatrième échec suivi presque en direct par des milliers d'internautes passionnés par ce qui, au fil des années, est devenu un vrai feuilleton national. Quelques semaines plus tard, FOKA, le documentaire consacré à cette tentative, dépasse le million de vues sur YouTube… alors même que l’athlète n’a pas le record dans la poche !
Aussi, pour son cinquième essai, lancé le 18 juillet 2026 depuis Kåseberga, dans le sud de la Suède, plusieurs grands médias polonais relayent de nouveau sa progression quasiment heure par heure. Tandis que sur internet, des milliers d'internautes suivent sa balise GPS jusqu'à la côte. Pour tous, la question n'est plus vraiment de savoir s'il battra un record, mais s'il finira enfin par atteindre Dziwnów, sur la côte polonaise.
110 euros par mois pour un nageur pro : « Impossible d'en vivre »
Bartłomiej Kubkowski n'est pourtant pas un aventurier professionnel. Pendant plus de dix ans, il est avant tout nageur de haut niveau. Il remporte plus de quarante médailles aux championnats de Pologne en bassin et en eau libre, participe aux Coupes d'Europe et aux Coupes du monde sous les couleurs de la sélection nationale. À 22 ans, il range pourtant son maillot. « Je représentais la Pologne, mais je touchais une bourse de 480 zlotys par mois (environ 110 euros). Impossible d'en vivre. », explique-t-il à Przegląd Sportowy au lendemain de sa première tentative. Il rejoint alors le monde du marketing et de la vente, un métier qu'il exerce encore aujourd'hui à distance.
Sa passion pour la Baltique, elle, ne le quitte jamais vraiment. « Elle me trottait dans la tête depuis longtemps. Elle m'appelait. », raconte-t-il à Eurosport Pologne en 2023. En ligne de mire, un record : relier la Suède à la Pologne à la nage, mais aussi un projet humanitaire. Bénévole depuis plusieurs années auprès de la fondation Cancer Fighters, qui accompagne des enfants atteints de cancer, il explique dans ce même entretien : « Je trouvais que traverser la Baltique uniquement pour battre un record était un peu égoïste. Si ce projet pouvait attirer l'attention, autant que cela serve aussi à quelque chose. »
4 heures à faire du sur-place : « Mais qu’est-ce que je fais là ?
Le 8 août 2022, lorsqu'il s'avance vers l'eau pour sa première tentative, il n'est vraiment pas sûr de lui. « Je me sentais fatigué, effrayé et pas prêt. Devant moi, il y avait soixante heures d'effort. Je devais me convaincre que tout irait bien. », confie-t-il plus tard à Przegląd Sportowy.
Deux heures après le départ, il lui reste encore cinquante-huit heures de nage et se demande « Mais qu’est-ce que je fais là ? » Huit heures plus tard, il ressent une douleur au cœur. À la quatorzième heure, il commence à douter que cette traversée soit réellement possible, d'autant que son dos le fait cruellement souffrir. À partir de la dix-neuvième heure, chaque mouvement du bras droit déclenche une décharge qui lui traverse tout le corps. Il avertit alors son équipe qu'il abandonnera si cette douleur persiste encore trente minutes. Une heure plus tard, il est persuadé de s'être déchiré un muscle. « Je ne faisais plus que trois mouvements de bras. Puis encore trois. Puis encore trois. », raconte-t-il. « Pendant plus de treize heures, je me suis menti à moi-même en me répétant que tout allait bien. C'est peut-être la plus grande victoire de mon mental. ».
À partir de la trentième heure, la douleur recule enfin. Bartłomiej Kubkowski recommence à se projeter. Il avale un peu de bouillon et traverse une dernière nuit. Il est alors convaincu d'avoir franchi le plus difficile. La Baltique en a décidé autrement. Autour de Bornholm, les courants le repoussent sans qu'il s'en aperçoive. Il pense avoir gagné plus de dix kilomètres, en réalité, il nage presque sur place. À chaque ravitaillement, il demande combien il reste avant l'arrivée. Les réponses deviennent de plus en plus courtes. Il voit aussi le capitaine corriger sans cesse la trajectoire du bateau. Puis il finit par demander : Quand est-ce que cette météo va enfin changer ? L'un de ses coéquipiers baisse les yeux : « Bartek… elle ne changera plus, ça fait quatre heures que tu n'avances plus». « Les larmes sont montées immédiatement. Je me suis pris la tête entre les mains. À cet instant, j'ai compris que c'était terminé. »
Le 8 août 2022, Bartłomiej Kubkowski quitte l'eau après 32 heures et 30 minutes et 115 kilomètres. Plus qu'un abandon, cette première tentative devient une immense séance de débriefing. Pendant des semaines, son équipe reprend les données GPS, les relevés météo, les horaires de ravitaillement et les cartes des courants. Rien n’est laissé au hasard.
« L’obscurité augmente la peur »
Et l'année suivante, il est à nouveau au départ de Kåseberga, sur la côte sud de la Suède, pour sa deuxième tentative. Le départ est donné de nuit. Alors qu'il s'échauffe, un habitant du village s'approche.
- « Qu'est-ce que vous faites ?
- Je vais nager.
- Où ça ?
- Vers la Pologne.
L'homme désigne le bateau d'assistance.
- En bateau ?
- Non. À la nage. »
« Il m'a regardé comme si j'étais complètement fou, racontera Kubkowski dans le documentaire qui lui a été consacré. Puis il nous a souhaité bonne chance. »
Cette deuxième tentative s'arrête après environ quarante heures et 117 kilomètres. « Physiquement, je pouvais nager encore trente ou quarante heures. Mais les courants rendaient la traversée impossible. », conclue-t-il. Nouvel échec. Mais si le record le motive, l’athlète semble chercher bien plus qu’une performance, plutôt une expérience quasi mystique. Dans ses interviews il explique, que oui, il a peur parfois dans la Baltique. « Parce que la mer est une force qui, si elle le décide, ne vous laisse aucune chance. Alors j'essaie de devenir son ami ( …). « Quand je nage longtemps, il n'y a plus que moi et la mer. Je lui demande souvent de rester calme et de diriger sa force ailleurs que vers moi. Je crois que c'est une forme de prière. »
De la foi il en faut quand il repense à ses traversées organisées selon un rituel bien huilé. Toutes les heures, un panier suspendu au bout d'une longue perche lui apporte son ravitaillement. Il se retourne sur le dos, boit un bouillon ou une soupe, avale quelques pâtes, des électrolytes, parfois un toast au fromage avant de repartir aussitôt. Le bateau de son équipe est là, à ses côtés, mais il n'a pas le droit de le toucher. Le plus dur, c’est la nuit. « Quand il fait noir, on ne voit plus rien, sauf les lumières du bateau. Le froid devient plus présent. L'obscurité augmente la peur. » Au milieu de cette obscurité, il lui arrive pourtant de vivre des moments de grâce. Une nuit, il enlève quelques secondes ses lunettes pendant un ravitaillement et flotte sur le dos. Au-dessus de lui, des milliers d'étoiles. « J'ai ressenti toute la puissance de la nature et, en même temps, la place minuscule de l'homme. Rien que d'en parler, j'en ai encore des frissons. », raconte-t-il. Pour préparer ces traversées, Kubkowski nage tout l'hiver dans une eau comprise entre 1 et 3 °C, dort parfois douze heures après les grosses séances d'entraînement et travaille avec un psychologue sur la gestion de la douleur, de la fatigue et des hallucinations, car tôt ou tard, elle finiront par arriver.
« Si je vous supplie de me sortir de l’eau, ne le faites pas »
En 2025, Kubkowski repart donc une quatrième fois. Pendant plus de deux jours, tout se déroule comme prévu. Les ravitaillements s'enchaînent, la trajectoire est bonne et les courants restent favorables. Puis les hallucinations apparaissent, fréquentes après plus de cinquante heures sans sommeil. « J'ai vu la tour Eiffel surgir au milieu de la mer. Puis une grande roue, un parc d'attractions, des voitures... À un moment, j'ai complètement perdu conscience de l'endroit où je me trouvais, de ce qui se passait et même de la raison pour laquelle je nageais. », raconte-t-il à Przegląd Sportowy quelques jours après son abandon de 2025.
De quoi le perturber et le faire songer à l’abandon. Ca, il s’y était préparé. Avant le départ, il avait demandé une seule chose à son équipe. « Si je vous supplie de me sortir de l'eau, ne le faites pas. Après cinquante heures, je risque de ne plus être capable de décider lucidement. » Lorsque ce moment arrive, ses proches vont tenir parole. Ils l'encouragent à continuer. Mais, quelques heures plus tard, ce ne sont plus ses demandes qui les inquiètent, mais ses réponses, incohérentes. L’athlète ne reconnaît plus certains membres de l'équipe. Ils décident alors de mettre fin à la tentative, alors qu’il ne restait plus qu’une dizaine de kilomètres. « Je leur faisais confiance avant le départ. Je leur fais toujours confiance. Ils ont pris la bonne décision. ». Cet abandon deviendra le sujet de FOKA, le documentaire qui suit la tentative presque heure par heure, jusqu'à l'arrêt imposé à onze kilomètres de la côte. Diffusé sur YouTube, il dépasse rapidement le million de vues. Les chaînes de télévision et les grands médias polonais s'emparent de son histoire. À chaque nouvelle annonce, les collectes au profit de Cancer Fighters progressent elles aussi.
« Quand je suis dans la Baltique, je me sens chez moi »
Lorsqu'il confirme qu'il repartira en 2026, sa cinquième tentative est devenue un rendez-vous attendu bien au-delà du cercle des nageurs en eau libre. Le 21 juillet 2026, après 55 heures et 10 minutes dans une eau comprise entre 13 et 18 °C, Bartłomiej Kubkowski atteint enfin la plage de Dziwnów. La traversée est homologuée. Pour la première fois, un nageur relie intégralement la Suède à la Pologne sans assistance propulsive ni sortie de l'eau.
C’est la fin d'une aventure marquée par cinq départs, quatre abandons, des centaines d'heures d'entraînement dans une eau à 1 ou 2 °C, des dizaines d'heures passées à analyser les courants et les données de navigation, deux jours sans sommeil à chaque tentative. Interrogé, après son premier abandon, sur ce qui le poussait à recommencer inlassablement, le nageur répondait : « Quand je suis dans la Baltique, je me sens chez moi. Alors, malgré tous mes autres projets, je dois encore essayer.»
"FOKA": Ce documentaire de 1heure 8 minutes (sous-titré en anglais) couvre la tentative de 2025 de Bartłomiej Kubkowski. A ce jour, il compte plus d'un million de vues.
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