Cette année, l'arrivée du nouveau modèle Figaro 3 dans la Solitaire aiguise l’appétit des navigateurs. Au mois de janvier, les marins ont reçu leur jouet et les entraînements s’enchaînent à Port-la-Forêt. L'un d'eux, pourtant, n'a pas le droit de prendre la mer, une curieuse situation pour un navigateur professionnel... Comment Thomas Cardrin, 31 ans, en est-il arrivé là ?
C’est l’histoire d'un type qui ne peut pas exercer son métier. Enfin, l’un de ses métiers, celui de navigateur professionnel. Car Thomas Cardrin possède plusieurs cordes à son arc : tantôt technicien, tantôt responsable de projet voile ou encore technico-commercial dans le secteur du nautisme et, bien sûr, navigateur pro.
On fête cette année la 50ème édition de la mythique Solitaire du Figaro, course au large de quatre étapes le long des côtes de l’Atlantique. Ce circuit de voile, où amateurs et professionnels se côtoient, est l’un des plus difficiles et exigeants, tous les concurrents se mesurant sur un même modèle de bateau. Thomas Cardrin, Vendéen pure souche, y a brillé l’an passé sur l’épreuve reine avec le Figaro 2, terminant premier bizuth et 10ème au classement général. L'épreuve mythique, qui a auréolé les plus grands navigateurs français de Franck Cammas à Michel Desjoyeaux en passant par Armel Le Cleac’h et Jean Le Cam, se déroule cette année sur un tout nouveau bateau, le Figaro 3. Problème : Thomas Cardrin va devoir passer son tour.
Un marin touche-à-tout
Rien ne prédestinait ce technicien de l’Institut Nautique de Bretagne à devenir skipper. Thomas a pourtant, comme tous les amoureux de la mer, tiré ses premiers bords dès son plus jeune âge en Optimist et en Moth Europe, avant de se spécialiser dans la mise au point et la construction de bateaux. En 2017, à son retour d’une mission de deux ans en Nouvelle-Zélande avec l’équipe Kiwi sur la Coupe de l’America - où il occupait le rôle de constructeur de foils - Thomas accepte un nouveau job plutôt cool à première vue : responsable de la mise au point du futur bateau de la Solitaire 2019, le fameux Figaro 3.

Interdiction de naviguer
Mission acceptée. Nous sommes en juin, Thomas vient de remporter la Coupe de l’America au sein de l’équipe Néo-Zélandaise et rien ne lui fait peur. Une clause du contrat de Beneteau, le chantier naval qui construit les Figaro, attire son attention : "le préposé à la mise au point du Figaro 3 ne pourra en aucun cas naviguer dans le championnat de la classe en 2019".
Ah, ok. "Les Figaristes sont des ultra compétiteurs, ils ne laissent rien au hasard, ils se battent comme des morts de faim, sur l’eau et en dehors, avec le matériel et dans leur préparation, explique-t-il. Ils ont décidé d'interdire à celui qui mettrait au point leur futur bateau de prendre part à la première édition de la Solitaire, de peur que l’équité ne soit pas respectée. A ce moment-là, j'étais à des années lumières de penser que je deviendrais coureur au large professionnel".
Premier bizuth de la Solitaire en 2018
Et pourtant. Le Team Vendée Formation, qui l’emploie pour la mise au point du Figaro 3, recherche parallèlement un skipper pour disputer la saison 2018 sur un Figaro 2. "A cette époque-là, je voyais ça comme un truc de malade, inaccessible, pas fait pour moi, et puis j’y suis allé !", rigole-t-il. Et voilà que début janvier 2018, Thomas se retrouve embarqué sur un circuit professionnel affublé d’une casquette de bizuth, et lâché dans le grand bain avec pour objectif d’accrocher un top 15 et la médaille de premier bizuth. Il mènera donc ses deux missions de front : développement du Figaro 3 d’un côté et course sur Figaro 2 de l’autre.

Au prix de longs entraînements, de nuits d’insomnie et de détermination, le Vendéen décrochera une 10ème position inattendue en plus du titre de premier bizuth. "Il y avait des gros clients, mais j’ai réussi à trouver le rythme, je me suis fait mal comme on dit dans le métier, mais j’ai maîtrisé mon bateau et mon corps, si bien que je n’ai pas ressenti de fatigue extrême à l’arrivée", avoue-t-il, malgré une étape exténuante de quatre nuits en mer, un record pour l’épreuve.
Vers le Vendée Globe ?
Ce résultat lui fait-il regretter d’avoir signé ce contrat d’interdiction de naviguer ? "Non", assume-t-il, confiant que la voie choisie est la bonne pour progresser et élargir davantage son spectre de marin multicarte. "Et puis j’ai l’habitude de ce genre de contrats ; avec l’équipe Neo-Zélandaise, j’avais signé le même genre de clause de confidentialité, mais elle expirait le lendemain de la fin de la Coupe de l’America".
Aujourd'hui, Thomas Cardrin dirige une jeune équipe de voile et la prépare au Tour de France à la voile sur un petit trimaran, le Diam 24. Mais le jeune homme a prouvé qu’il pouvait jouer dans la cours des grands. Sa polyvalence pourrait bien l’emmener vers de nouveaux horizons, coiffé d'une casquette de manager, technicien ou de navigateur en vue du prochain Vendée Globe… Un Vendéen sur le Vendée Globe, ça aurait du sens non ?
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