Direction les côtes de la Manche pour le septième gagnant de notre concours de récits d’aventure. Une gagnante en l’occurrence, Alicia Grafé, ex avocate belge de 29 ans qui, il y a deux ans a fait le grand saut. Tout quitter - job et appartement - pour partir sur des aventures itinérantes, la plupart du temps en solo. Après la traversée des Vosges, du Jura et des Alpes, à pied, en 2020, elle s’est lancée, à vélo cette fois, sur un périple Belgique-Sicile en 2021. Et au printemps cette année, c’est tout près de chez elle, à Bruges, qu’a débuté sa marche le long de La Manche, territoire peu pratiqué par les trekkeurs, mais riche en expériences et rencontres. Preuve, une fois de plus, que l’aventure n’est pas forcément à chercher bien loin.
"Fin mai, je me lançais dans un nouveau trekking longue distance, un an après avoir quitté ma vie d’avocate pour celle de vagabonde. Depuis, l’eau avait coulé sous les ponts : j’avais tant gagné en expérience et en liberté ! Le cœur empli de gratitude, pour ce joli tournant, je voulais marquer le coup. Qu’y avait-t-il de mieux pour fêter cela qu’un nouveau trek ?

Le plan : marcher un mois le long du littoral, sur le sentier E9 - itinéraire choisi un peu au hasard, je voulais démarrer de chez moi pour limiter mon empreinte carbone et, comme j’emmenais mon chien pour la première fois, rester proche de la civilisation et des vétérinaires au cas où je devrais solliciter leurs services.
Démarrant de Bruges, ce n’est qu’au Cocq que je retrouve la mer et le soleil, enfin de retour après deux jours de drache ininterrompue. Première baignade, suivie d’un bivouac dans les dunes. Je m’endors au son d'une musique traditionnelle jouée par un groupe installé non loin. Belle introduction…
A Ostende, il me faut réapprendre à fonctionner en duo : une amie me retrouve pour une semaine. Ce moment partagé commence littéralement en fanfare : superbe prestation à Nieuport où nous sympathisons avec un vieil homme qui, après de joyeuses discussions, nous offrira un petit billet. Cette générosité pure me sidère. En voyageant un maximum délestée, je m’oblige à une posture de confiance : véritable acte de foi, affirmation de ma croyance dans un reliquat d’humanité bienveillante. La richesse des rencontres dépasse de loin le « strictement nécessaire » !

Sur ces bonnes ondes, nous traversons la frontière juste après la Panne. Nous voilà donc en France et désormais sur le GR120. Parfois, l’instabilité du sol dans les dunes et le vent nous donnent du fil à retordre. Une rafale aura d’ailleurs raison de notre toit en brisant l’un des arceaux de la tente… Mais ce qui aurait pu être perçu comme une fatalité est aussi une opportunité : celle de nous challenger en tirant un trait sur l’un des éléments de la liste de nos "biens de nécessité". Dès lors, nous dormirons à la belle étoile. L'humidité est importante en fin de nuit, mais en nous glissant sous la toile de tente, nous nous en sortons. Mon chien est au sommet, ce qui me ravit puisqu’il s’agit de sa première randonnée longue distance.
Les vestiges de la guerre sont nombreux sur le chemin. Bunkers, blockhaus et casemates parsèment la côte, plus ou moins dégradés par les assauts de la mer et décorés par les graffeurs. Le sentier nous réserve de jolies surprises dans les bois et le long des canaux : il y fait doux, on y évolue aisément. Nous passons aussi par de splendides réserves naturelles, notamment celle du platier d’Oye.


Nous poursuivons le long du littoral dans le Pas-de-Calais et découvrons les trésors de la côte d'Opale. Les fameux Caps Blanc-Nez et Griz-Nez méritent largement leur réputation. Depuis leurs hautes falaises de craie et de marne, situées juste en face des côtes anglaises, on aperçoit les côtes britanniques. La promenade sur la plage fossilisée de la baie de Wissant n’est pas moins impressionnante.

C’est sur cette note que mon amie me quitte et, fait inavouable dans une société politiquement correcte (mais pourquoi ?), j’en suis soulagée. Ma démarche fait encore plus de sens seule, je peux alors m’ouvrir sans limite aucune à ce qui m’entoure.
Par contre, j’accumule les frasques pendant ce tour. Cette fois, je laisse couler mon téléphone dans un canal. J’essaye de faire de ma bêtise une opportunité. Dans le cas présent : réfléchir à la place que cet accessoire a pris dans ma vie et à ses implications en pertes de temps, de compétences et d’énergie, à la dimension inhumaine de mon réseau social, au soin que j’apporte à mon matériel…
A ce stade du voyage, je commence à m’intéresser aux plantes sauvages qui parsèment le chemin. Roquette de mer et sauvage, pissenlits, cerfeuil, prèle, armoise, trèfle, carottes sauvages, origan, chénopode, plantain, bugrane, achillée millefeuille, arroche hastée, obione faux pourpier ou encore millepertuis, je m’en donne à cœur joie. C’est si satisfaisant de voir cette nature foisonnante se révéler au fur et à mesure que j’apprends à la connaître!
Je découvre les dunes d’Ecault, la baie de la Canche et sa réserve. Le sentier traverse ensuite le Touquet puis, après une longue portion sur la plage, il débouche sur Berck où des artistes de rue, crayeurs, m'hébergent. Au fil du voyage, je recevrai un toit de plus en plus souvent, recherché ou non, couchsurfing ou impromptu. J’aime beaucoup alterner bivouac et hospitalité. D’un côté, il y a la liberté, de l’autre, une manière de nourrir ma foi en l’humanité et ma créativité en me mettant en contact avec des personnes très ouvertes.




Souvent, le sentier littoral est détourné par l’intérieur des terres car les falaises s’effondrent. Au sommet des éperons rocheux qui s’érodent ainsi qu’à leur pied, le passage est parfois dangereux. Je dois alors arbitrer, avec certaines approximations (un jour, un sentier s’écroulera quelques heures après mon passage), entre le plaisir de border la côte et celui d’assurer ma sécurité…
Je vois mes premiers phoques en entrant dans la baie d’Authie, particulièrement riche en termes de faune et flore. Au sortir de la baie, j’arrive à Fort-Mahon où je suis encore accueillie et m’y sentirai si bien que je déciderai d’y passer deux nuits. Au menu : repos et soin des bobos, mes genoux commençant à grincer quelque peu.
Après avoir traversé le paisible parc du Marquenterre, me voilà en baie de Somme où je suis encore et toujours gratifiée d’un accueil généreux. Je redécouvre le Crotoy, puis Saint-Valéry ainsi que les marais salins qui les séparent. De véritables joyaux en dépit de l’affluence touristique.
Le chemin est aussi égayé par les cabines de plage multicolores entre la pointe du Hourdet et Cayeux. Je ne croise quasiment personne, seule une colonie de phoques se prélasse sur un banc de sable au soleil couchant : incontestablement l’une des plus belles portions depuis mon départ ! Puis c'est Ault, Mers-les-Bains ou encore le Tréport, d’authentiques petites villes de pêcheurs aux jolies maisons colorées à colombages.

A Dieppe, je suis chamboulée par l’accueil de mon hôte de passage, fort d’une incroyable expérience humanitaire, dont le prochain projet s’articule autour de la reconstruction d'une écurie en vue d’en faire un lieu d'accueil pour personnes écorchées par la vie. Cela fait 6 ans qu'il s'y attèle, tout seul, pierre par pierre… Le résultat est bluffant et le potager (en permaculture) déjà bien fourni. Pour l’heure, je passe une belle soirée dans une yourte, posée dans ce coin de paradis.
A Fécamp, je passe sur le GR21 (le « sentier des falaises ») qui épouse le littoral normand le long de la côte d’Albâtre. Le vent continue de souffler des rafales comme je n’en ai jamais vues. ! Par moments, je dois m’appuyer de tout mon poids contre les bourrasques pour avancer. Le sentier traverse la cordillère de falaises crayeuses qui borde la côte déchiquetée. Le dénivelé s’accumule dans les valleuses et les courants d’air créent de jolis ondoiements dans les hautes herbes que j’entends presque chanter.
Nouveauté logistique: je récupère des déchets de viande pour mon chien Tuk-Tuk dans les supermarchés et boucheries. Super plan !
Je profite d’une pause à Fécamp où je suis hébergée par un autre Couchsurf. Nous passons des soirées entières à nous fatiguer à force de réflexions philosophico-socio-politiques, notamment sur le port, au soleil couchant, baignés par les embruns. Je retrouve aussi avec un immense plaisir une vielle amie. Mues par la même soif de liberté, nous refaisons le monde le temps d’un après-midi arrosé de vin blanc.
Je poursuis sur la côte d’Albâtre qui continue de me gâter les yeux et de me fatiguer les jambes avec ses falaises aussi belles qu'exigeantes. Le GR21 passe bien entendu par Étretat et sa fameuse arche où tout le monde s'agglutine pour des motifs qui m'échappent.
Arrivée au Havre, plus de sentier. Je tente de tracer ma route sous un soleil de plomb dans ce port de plus de 10 hectares, mais il n'y a pas de trottoir, pas de végétation : sur des étendues infinies, béton et machines ont colonisé l'espace, devenu impropre aux piétons. En principe je refuse d'évoluer autrement qu'à pied… mais ce qui devait être un mauvais moment se prolonge pendant ce qui me semble une éternité. Devant le Pont de Normandie (qui me donne envie de m'en jeter), je me résigne et monte dans un taxi qui m'emmènera jusqu’à Honfleur qui, malgré l'affluence, m'apparaît comme un havre de paix. Pour ma dernière journée de marche, je suis sur le GR 223 qui longe l’estuaire de la Seine et la côte Fleurie. J’atteins Deauville où je suis accueillie par une prof de country rencontrée sur la plage.
Comment prétendre, après un tel voyage, que marcher le long de la Manche est dénué d’intérêt ? Un parcours varié, un terrain exigeant, un relief inattendu, une immersion totale dans l'écosystème via les nuits à la belle étoile, des offres d'hospitalités inattendues... je suis si heureuse d’en avoir fait le pari inverse. J’ai accordé ma confiance à la Manche et elle me l’a bien rendu !

La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
