On l’a appelée « la première sportswoman du monde », « la reine de l’air », « Marie casse-cou », « l’infatigable globe-trotteuse », « l’éternelle curieuse », « la femme la plus extraordinaire depuis Jeanne d'Arc »... Marie Marvingt cumule autant de surnoms que d’exploits. Aviatrice pionnière, sportive aux dix-sept records mondiaux, infirmière de guerre, inventrice et journaliste, elle serait aussi la première femme à avoir bouclé, non officiellement, le Tour de France masculin, laisse entendre la légende. Celle qui affirmait n’avoir jamais eu d’autre fiancé que le danger a mené une existence à sa mesure, hors norme, bravant les limites et les conventions de son époque. Titulaire de trente-quatre décorations — un record qui longtemps fit d’elle la femme la plus médaillée de l’histoire de France — elle a, sans jamais le revendiquer, ouvert la voie à des générations.
Il était une femme qui ne tenait pas en place. Marie Marvingt préférait le vertige à la tiédeur, le froid des sommets aux salons feutrés, le rugissement d’un moteur au ronron du quotidien. Née le 20 février 1875 à Aurillac, dans le Cantal, elle meurt le 14 décembre 1963, dans l'indifférence générale, près de Nancy, à l’âge de 88 ans. Entre ces deux dates : une vie démesurée.
Une enfance hors cadre
À Nancy, où sa famille s’installe, l’enfance de Marie ne ressemble guère à celle des jeunes filles de la fin du XIXᵉ siècle. Son père, receveur des postes passionné de culture physique, reporte sur sa fille unique les ambitions qu’il destinait à ses trois fils, morts en bas âge. Très tôt, il l’initie à l’escalade, au tir, à la natation, au canoë, à l’équitation. Curieuse de tout, elle se prend aussi de passion pour l’univers du cirque : tour à tour funambule, trapéziste, jongleuse, écuyère, elle se forge une maîtrise du corps et du risque qui ne la quittera plus. Dans ces années là, elle enfourche une bicyclette — ce qui, dans le Nancy de la Belle Époque, suscite davantage de commentaires sceptiques, voir désobligeants, que d’admiration. À quinze ans, elle descend la Meurthe et la Moselle en canoë jusqu’à Coblence. Quelques années plus tard, elle devient la première Française à accomplir les 12 kilomètres de la traversée de Paris à la nage.
Cette énergie sportive n’exclut en rien le goût des études. Baccalauréat en poche, elle obtient une licence de lettres, entame des études de médecine et de droit, apprend plusieurs langues dont l’espéranto, et décroche son diplôme d’infirmière de la Croix-Rouge. En 1899, elle figure parmi les premières femmes titulaires du certificat de capacité pour conduire des automobiles, l’ancien permis de conduire.
Le Tour de France, envers et contre tout
Après s’être alignée sur ses premières grandes courses de vélo– Nancy–Bordeaux en 1904, puis Nancy–Milan et Nancy–Toulouse – Marie Marvingt ne tarde pas à viser plus loin. Pour pédaler librement, elle adopte la jupe-culotte, compromis audacieux à une époque où le port du pantalon est interdit aux femmes.
Son audace nourrit toutes les légendes : en 1908, elle aurait même présenté sa candidature à la sixième édition du Tour de France. Devant le refus des organisateurs en raison de son genre (les femmes ne sont alors pas autorisées de suivre la course, même en tant que journalistes), elle aurait décidé de suivre malgré tout le parcours, partant quelques minutes après les coureurs officiels et accomplissant, dans leur sillage, les quatorze étapes et les 4 488 kilomètres de l’épreuve. Seuls 36 des 114 concurrents masculins croiseront la ligne d’arrivée. Trente-sept avec Marie... si tant est que cet exploit soit vrai, ce qui est aujourd'hui discuté.
L’appel des sommets
Éprise d’altitude et de silence, Marie Marvingt ne tarde pas à se tourner vers les Alpes, où elle trouve un terrain à la mesure de son tempérament. L’alpinisme, encore largement dominé par des cordées masculines, ne l’intimide pas. En 1905, elle réalise la première traversée féminine de l’arête Charmoz–Grépon, et enchaîne avec l’ascension de la dent du Géant, le mont Rose, la Jungfrau, et plusieurs aiguilles du massif du Mont-Blanc. Sa ténacité et sa maîtrise lui valent d’être citée, dès 1911, parmi les pionnières de l’alpinisme français dans les colonnes du magazine Femina.
C’est dans ces paysages alpins qu’elle découvre les sports d’hiver naissants. Entre 1908 et 1910, elle accumule plus de vingt médailles d’or lors des compétitions organisées à Chamonix : ski de fond, sauts, patinage artistique et de vitesse, épreuves combinées. Elle s’essaie même au bobsleigh et remporte en 1910 la première grande compétition féminine internationale.
Dans L'Univers du 23 avril 1913, l'abbé Delfour loue ses multiples talents : « Natation, cyclisme, alpinisme, aéronautique, aviation, équitation, gymnastique, athlétisme, escrime, jeux d'adresse, il n'est pas un sport où elle ne brille, et presque toujours au premier rang. »
La révélation des airs
Mais bientôt la terre ne lui suffit plus et Marie Marvingt vit la découverte des sports de l’air comme une révélation qui orientera par la suite toute son existence. Au début des années 1990, elle obtient son brevet de pilote de ballon et devient une des premières femmes à voler seule. La première aussi à traverser la Manche. En 1909, à bord du ballon L’Étoile filante, alors qu’elle est partie pour une ascension sans intention particulière de rallier l’Angleterre, elle se laisse porter par des vents favorables et décide, avec son passager, de poursuivre l’aventure. Le périple dure quatorze heures et couvre près de 720 kilomètres. À plusieurs reprises, la nacelle frôle les flots — on comptera cinquante-deux contacts avec l’eau — mais elle parviendra à rejoindre les côtes anglaises, évitant de justesse les falaises. Un an plus tard, elle prend part à la Coupe Femina, compétition créée pour encourager les femmes pilotes, et, malgré un froid glacial, établit le tout premier record féminin de durée avec un vol de 53 minutes.
Après plus de 900 vols sans incident majeur, Marie Marvingt est, à ce titre, la seule femme au monde à détenir quatre brevets relatifs au pilotage pour le ballon, l’avion, l’hydravion et l’hélicoptère - ce dernier qu’elle obtient à 84 ans !
Une poilue à la guerre
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Marie Marvingt ne découvre pas la violence du monde. Depuis plusieurs années déjà, elle défend l’idée d’une aviation capable d’évacuer rapidement les blessés. Elle a même imaginé un prototype d’avion-ambulance, sans parvenir à convaincre les autorités de le financer avant 1914. À la mobilisation générale, elle propose aussitôt ses services à l’aviation militaire naissante, faisant valoir que l’armée russe accepte des femmes dans ses rangs. Aucune réponse de l’administration française ? Peu importe. Elle remplace un pilote blessé et participe à deux missions de bombardement au-dessus de la région de Metz. L’expérience tourne court : l’armée met vite fin à cette parenthèse officieuse.
Marie se déguise alors en homme et intègre le 42e bataillon de chasseurs à pied, sous un nom d’emprunt — Beaulieu ou Beauchamps selon les récits. La « poilue » restera 47 jours sur le front, avant d’être démasquée par d’autres officiers. Elle est pourtant autorisée à y rester par le maréchal Foch lui-même. Direction les Dolomites, où elle rejoint le 3e régiment des chasseurs alpins en tant qu’infirmière et correspondante de guerre. Ses talents de montagnarde et de skieuse trouvent ici une nouvelle utilité: on la verra régulièrement participer à l’évacuation des blessés à ski.
L’avion sanitaire : le combat d'une vie
Dans l’entre-deux-guerres, Marie ne range ni ses convictions ni ses projets. Elle part au Maroc comme journaliste et officier de santé des armées, participe à l’organisation des premiers dispositifs d’évacuation sanitaire par avion et contribue à structurer ce qui deviendra un véritable service. Elle conçoit même des skis métalliques pour permettre aux avions de se poser sur le sable, invention qui sera reprise pour les atterrissages sur la neige.
Elle poursuit inlassablement son idée d’avion-ambulance et y consacrera sa vie. Elle sillonne la France, l’Europe, puis les États-Unis, donnant des centaines de conférences pour convaincre décideurs, médecins et industriels du rôle décisif de l’aviation sanitaire. Elle réalisera mêmes deux films, Les Ailes qui sauvent et Sauvés par la Colombe, destinés à promouvoir l’aviation sanitaire auprès du grand public et des autorités. Son engagement est officiellement reconnu en 1935 : elle est faite chevalier de la Légion d’honneur et devient la première infirmière de l’air diplômée.
Après des années de gloire, elle tombe dans l'oubli
Le 20 février 1955, pour son quatre-vingtième anniversaire, le gouvernement américain lui offre un vol à bord d’un chasseur supersonique — hommage spectaculaire à celle qui, un demi-siècle plus tôt, figurait parmi les premières femmes à conquérir le ciel.
En 1920, Le Miroir des sports s’émerveillait déjà de ses exploits : « On reste confondu, stupéfié, devant les prouesses athlétiques et sportives de cette jeune fille qui, d’année en année, s’exerce à tous les exercices physiques, s’y entraîne avec ardeur et obtient des résultats tels que le mot “record” s’ajoute invariablement à chacun de ses exploits. » L’année précédente, une revue aérienne notait qu’« il n’y a pas une femme au monde qui possède un bagage sportif aussi universel » — formule qui, sous la plume d’une époque peu encline à l’exagération lorsqu’il s’agissait de femmes, dit l’ampleur de l’exception.
Et pourtant, comme tant de pionnières, elle s’efface progressivement de la mémoire collective. Elle s’éteint le 14 décembre 1963, à 88 ans, dans une relative discrétion, près de Nancy où elle avait vécu l’essentiel de sa vie.
Il faut attendre les travaux récents, notamment ceux de l’autrice américaine Rosalie Maggio, pour que son parcours soit pleinement réexaminé. Celle-ci décrit une femme animée d’une curiosité presque enfantine : « Elle voulait tout voir, tout faire. Les journées étaient vraiment trop courtes pour Marie. Elle avait soif de conquérir le monde, de découvrir ses merveilles, ses curiosités et ses mystères. Elle a ouvert le ciel et le sport aux femmes. On en bénéficie toutes aujourd’hui. Mais c’était de manière inconsciente et involontaire. Elle ne le faisait pas spécialement pour les femmes, mais parce qu’elle le voulait, elle. C’était peut-être la manière la plus intelligente de faire avancer les choses. »
À lire sur Marie Marvingt
Son parcours continue d’inspirer et de fasciner. Parmi les publications récentes qui lui rendent hommage :
- L’Intrépide Marie Marvingt. Pionnière aux mille exploits – Rosalie Maggio, Éd. de l’Université de Lorraine, 2025
- Les ailes de l’audace – Marie Marvingt, les secrets d’une aventurière de Louise Guillemot, Éd. Mame, 2025
- Marie Marvingt, à l’aventure du sport de Françoise Baron Boilley, 2013
Article publié le 4 mars 2026 à 18h33, mis à jour le 5 mars 2026 à 14h00
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
