3 000 kilomètres de sentiers à travers les plus hautes montagnes de l’Hexagone, 14 parcs nationaux, des Vosges aux Pyrénées… L’Hexatrek est le plus long parcours de randonnée de France. Un tracé imaginé par Kevin Ginisty et finalisé il y a tout juste 11 mois, en septembre 2021. Il traverse certains des plus beaux paysages du pays, mais surtout s'assure de passer en majorité dans des zones où le bivouac est autorisé - sur 70% du parcours. Il aura fallu attendre le 14 juillet dernier pour découvrir le premier finisher, Yves-Loup Fanton, qui établit alors le premier record en 50 jours. Nous l'avons rencontré.

Avant l’Hexatrek, la France comptait 369 GR sur son territoire, quelques sentiers d’itinérance comme le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle ou encore la Via Alpina, mais pas de trek reliant l’ensemble du territoire. Après avoir été séduit par le PCT (Pacific Crest Trail) aux États-Unis, ou encore le Sentiero Italia chez nos voisins italiens, le Français Kevin Ginisty a souhaité importer le concept du "thru-hiking" dans l’Hexagone. Il a donc imaginé l’Hexatrek : un parcours de 3 000 kilomètres, des Pyrénées aux Vosges en passant par les Alpes, le Vercors ou encore les Cévennes, à travers 14 parcs naturels – que l’on peut parcourir dans les deux sens.
"J’ai toujours voulu relier les différents massifs montagneux français, enchaîner les Vosges, le Jura, les Alpes et les Pyrénées. Mais je n’avais jamais pris le temps d'en faire une trace, etc. Quand l'Hexatrek est sorti, je me suis dit que c’était fait pour moi" nous explique Yves-Loup Fanton, habitué des longues itinérances, du GR5 (Grande Traversée des Alpes) au GR10 (Grande Traversée des Pyrénées). Traiteur de profession, il est l’un des pionniers de l’Hexatrek.
Pourquoi t’être lancé sur un tel défi ?
À la base, je suis randonneur. Je me suis mis au trail assez tard, en 2009, quand ma femme est tombée enceinte. J’en ai fait jusqu’en 2015, ayant arrêté pour raisons professionnelles. C’est là que je me suis plutôt tourné vers le fasthiking, un mix entre la randonnée et le trail - c’est-à-dire partir sur de longues randonnées avec un équipement très léger qui permette de courir. Petit à petit, j’ai augmenté les distances. Au départ, je partais sur deux/trois jours - le Tour du Mont-Blanc, le tour de la Chartreuse, du Lac de Serre-Ponçon, par exemple.
L’Hexatrek, c’est tout nouveau. Ca a été dessiné en 2021 - l’application est sortie cette année. Quand j’ai vu le teaser, j’étais en train de préparer le GR10. J’ai toujours voulu relier les différents massifs montagneux français, enchaîner les Vosges, le Jura, les Alpes et les Pyrénées. Mais je n’avais jamais pris le temps d'en faire une trace, etc. Quand c’est sorti, je me suis dit que c’était fait pour moi.




Quelle a été ta préparation pour cette aventure ?
En général, je m’entraîne beaucoup - je cours entre 100 et 200 km par semaine. Et puis, j’avais déjà de l’expérience. Par exemple, l’année dernière, quand j’ai fait le GR10, à la base, je n’avais pas d’entraînement - je revenais de blessure. Mais j’y étais quand-même arrivé correctement. En fait, j’ai toujours en tête que les choses vont bien se passer, que j’ai une bonne base physique. Pour l’Hexatrek, je me suis beaucoup entraîné cette année. J’ai travaillé mon allure, celle qui me permettrait de courir entre 60 et 80 kilomètres par jour sans vraiment me fatiguer.
Avec quel matériel es-tu parti ?
Le matériel, c’est vraiment un point important. Je travaille dessus depuis que j’ai commencé le fasthiking. Pour moi, le sac chargé, avec l’eau et la nourriture ne doit jamais dépasser 10% du poids de mon corps. Sinon, au-delà, je n’arrive plus à courir naturellement. C’est pourquoi, je suis à la recherche, pour chaque élément, du plus léger possible. Et après, je prends le minimum - une tenue de pluie, une tenue chaude. Quant au matériel de bivouac, je n’ai pas de tente, seulement un matelas et un duvet.
Comment t’es-tu ravitaillé en chemin ?
C’est le point le plus compliqué - pas pour l’eau, j’avais un filtre avec moi. Quant au ravitaillement alimentaire, c’était critique, même si l’application de l’Hexatrek donnait les points de ravitaillement que l’on pouvait trouver sur le chemin. Autrement, le week-end, ma compagne me rejoignait ce qui me permettait d’avoir une assistance. Dans certaines sections, il y avait peu de ravitaillements possibles - ou alors ils étaient fermés. Il m’est arrivé, notamment dans les Alpes du Nord (comme je suis passé tôt, durant la première quinzaine de juin) de trouver des refuges fermés… J’ai parfois été un peu limite en nourriture.




Etant parti tôt dans la saison, comment étaient les conditions ?
Quand je suis arrivé dans les Alpes du Nord, il restait pas mal de neige. En Vanoise, j’ai vraiment eu du mauvais temps, il a neigé une vingtaine de centimètres quand je l’ai traversée. Ca a ralenti ma progression - je n’avais aucune visibilité, j’étais moins serein. Mais je savais d'avance qu'en partant tôt, ça serait critique.
Ton moral a-t-il été impacté en chemin ?
C’est arrivé plusieurs fois. Soit à cause de la météo, notamment quand j’ai eu plusieurs jours consécutifs de mauvais temps ce qui rend les choses vraiment difficiles - on a tout le matériel qui est mouillé, ça n’a pas le temps de sécher. Après quand il m’arrivait de ne pas avoir assez à manger ou de ne pas suffisamment dormir, le moral chutait et dans ces cas-là, j'avais envie d’arrêter. Pareil pour les douleurs physiques. Mais après, tout cela ne sont que des raisons temporaires, qui allaient disparaître. Il y a tout de même eu des moments où j’ai eu envie d’abandonner - j’appelais alors ma femme qui me rappelait que l’abandon n’était pas une option. Après tout, il suffit de laisser passer l’orage et après ça repart.
Tu as été quasiment seul sur le sentier pendant 50 jours. Cette solitude ne t’a-t-elle pas pesé ?
Je suis quelqu’un d’assez solitaire. Je m’entraîne tout seul toute l’année. Ca me fait plutôt du bien, de marcher seul. Ca permet de se retrouver. C’est un temps où il est beaucoup plus facile de méditer. Alors non, ça ne m’a pas pesé, même si sur la fin de ces 50 jours, il me tardait de retrouver ma famille.




Quels sont le ou les endroits où ça a été le plus dur ?
Le plus dur aura certainement été les Alpes du Nord à cause d'une part des mauvaises conditions météo (pluie, brouillard, grêle, chute de neige, orages), un condensé de mauvais temps ! Et d'autre part, un passage précoce (début juin) avec encore de nombreux passages enneigés.
Quel a été l'endroit que tu as préféré ?
Peut-être les gorges d'Héric et les gorges de Galamus parce que je ne connaissais pas du tout ces endroits, c'était une véritable découverte contrairement au reste du sentier.

Tu as couru pour l’école Steiner-Waldorf de Lyon, pourquoi c’était important pour toi ?
C’est l’école où sont scolarisés mes trois enfants. Elle est hors contrat, c’est-à-dire qu’elle ne reçoit pas de subventions de l’Etat. Avec la crise sanitaire, il y a eu moins d’inscriptions - or c’est le seul moyen pour ces écoles d’avoir de l’argent. Il n’y a pas non plus eu de portes ouvertes visant à faire connaître cette pédagogie - basée sur l’enfant, sur la coopération plutôt que sur la compétition, avec beaucoup de bienveillance, très proche de la nature. Tout est fait pour que l’enfant puisse s’épanouir, qu’il prenne confiance en lui et avancer plus sereinement. Leur budget étant déficitaire, on s’est servis de cet événement pour en faire le support d’une campagne de dons.
As-tu de prochains défis en vue ?
Sur les derniers jours de l’Hexatrek, je pensais que j’en avais fini avec les défis. Or très vite, deux jours après, j’avais déjà très envie de repartir. Pour l’instant, je n’ai pas encore un défi de fixé. J’ai des idées - soit la Via Alpina, soit le GR34 (Bretagne) ou 21 (Normandie). Je sais qu’il y a un record sur le GR34, pourquoi ne pas essayer de le battre. Et sinon, j’ai un dernier défi - mais je pense que celui-là sera pour plus tard. C’est le Tour de France, en courant et en gravel. Dans tous les cas, j’aimerais bien les faire avec une assistance complète pour pouvoir me concentrer pleinement sur la course à pied. Reste à monter le projet et trouver les partenaires.
Pour finir, quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui voudrait s’engager sur l’Hexatrek ?
L'Hexatrek demande de l’expérience car en plus de la distance et du dénivelé important, il a été tracé pour favoriser le bivouac. Il est relativement sauvage, avec des passages ou l'on reste en altitude (au dessus de 2000m) sur de grandes sections et selon les conditions météorologiques, cela peut même devenir périlleux. Le ravitaillement est de ce fait pas toujours aisé. Enfin, je dirais qu'il est primordial d'alléger au maximum son sac et d'éliminer tout le superflus pour pouvoir tenir sur durée !
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