Vainqueurs pour leur seule gloire à l’issue de près de plus de 46 heures de course non-stop sur les sentiers du massif du Mont-Blanc, ces héros anonymes portent bien plus qu’un numéro de dossard : une histoire, leur histoire qu’ils nous ont racontée. Hier, dimanche 29 août, c’est Roxana Dirvareanu et Radu Gulie, deux Roumains inscrits en équipe, qui devenaient les derniers finishers sur la course reine du sommet mondial du trail, l’UTMB (170 km, 10 000 D+), en 46:26:23 pour Radu. Et une seconde de plus pour Roxana. Une histoire d’amitié comme on en voit peu.
Chaleur, excitation et foule immense hier après-midi sur la place du Triangle de l’amitié, où les derniers finishers de deux courses sont attendus avant 16h30, barrière horaire pour l’UTMB, mythique tour du Mont-Blanc (170 km et 10 000 D+), mais aussi la PTL (Petite Trotte à Léon), aventure de 290 km et 26 500 m de dénivelé, courue en équipe. Le tout sur fond de cérémonie de clôture et apparition attendue de Dieu en personne (Kilian). Aussi, sous l’arche tant convoitée par ces coureurs qui arrivent au compte-gouttes à l’issue de nuits sans sommeils, pas facile de repérer les ultimes finishers, ceux qui, à quelques secondes près peut-être, vont parvenir à passer la barrière horaire, 46h30. Un détail peut-être, considérant la longueur des deux épreuves, mais tout un symbole pour ceux qui vont y parvenir.
Alors que le temps avance inexorablement, les traileur harassés ou quasi flamboyants (derniers feux avant le gros coup de mou post course) se succèdent. L’un deux - genoux à terre, bague à la main sortie de sa veste de course - trouve même l’énergie de faire une demande de mariage à sa compagne l’attendant sous l’arche. Mais c’est un autre couple qui retient notre attention. Exténués mais visiblement très heureux, Radu 41 ans, un bras autour des épaules de Roxana, 39 ans, franchissent l’arche ensemble. Le chrono officiel retiendra que Radu est arrivé en 46:26:23, et Roxana une seconde plus tard. Curieusement, deux autres coureurs seront finalement retenus comme les derniers de la course. Mais peu importe. Roxane et Radu sont arrivés ensemble, avec en ligne de mire le cut off time initial. Ils sont les meilleurs amis du monde et, inscrits en équipe, c’est ensemble qu’ils voulaient finir.
Un rêve depuis qu’en février dernier ils ont appris qu’ils avaient été sélectionnés. Contre toute attente, appendra-t-on plus tard. Tous deux sont Roumains et c’est dans une salle de sports qu’ils se sont rencontrés. « Radu est coach, il donnait un cours et j’ai bien aimé sa musique, je suis passée faire un tour, on a sympathisé », se souvient Roxana, cadre dans l’industrie pharmaceutique. Depuis, Radu n’est pas devenu son coach personnel, mais son meilleur ami, dit-elle et ils courent ensemble. Beaucoup, et longtemps. Lui depuis près de dix ans, au départ pour perdre du poids, elle, depuis 18 ans maintenant, suite à une première course en relais. L’UTMB ? C’était leur rêve, celui de leur équipe, la « Team (im)possible », qu’ils ont concrétisé hier « parce que quand tu partages ça avec un ami, c’est bien mieux », nous expliquent-ils quelques minutes seulement après la fin de leur course.




Après 145 km, 9 100 D+ et plus de 46 heures de course dans les jambes, vous vous sentez comment, là ?
Radu : Fatigué. Avec un genoux en vrac. Mais je peux encore m’assoir, et même me relever (il fait le test, en serrant un peu les dents)
Roxana : Heureuse et encore dans l’excitation de la course. Vraiment heureuse de finir en bonne santé, c’est ce qu’on voulait avant tout. Même si moi, c’est deux genoux qui sont un peu durs pour le moment.
À quelques secondes du temps initialement imparti, vous avez passé de peu la barrière horaire, devenant ainsi les « derniers finishers » et puis vous apprenez que deux coureurs, des Japonais, sont dans le timing…
Radu : oui, c’est étonnant, les règles sont pour tout le monde, non ? On peut arrêter l’interview si tu veux, car au final, on n’est peut-être pas les deux ultimes finishers ! Mais bon, cette course, on l’a courue dans les règles et on l’a finie sans se blesser, ensemble. Et c’est ça qui compte.
Quels ont été les moments forts de votre course ?
Roxana : ce que je retiendrais, c’est le départ ! La cérémonie, la musique de Vangelis, voir les élites là, devant nous. Et tous ces gens qui sont venus pour toi. J’ai déjà fait six courses importantes avant celle-ci, mais ça n’a rien à voir. Et le simple fait d’être à l’UTMB, avec mon meilleur ami, tout en sachant que je n’étais pas du tout sure de pouvoir la finir. C’est inoubliable. Plus tard aussi, dans le peloton des derniers - ce qui n’est pas dans nos habitudes à Radu et à moi - les gens se parlaient, se doublaient gentiment en s’excusant. C’était très doux.
Radu : Pour moi, c’était hier, dans la nuit, vers quatre ou cinq heures du matin. Arrêtés sur un rocher, on avait sommeil, et on s’y est endormi. 5 minutes. Car une coureuse est passée et nous a réveillé : « il fait trop froid pour dormir là », nous a-t-elle dit gentiment. « Vous êtes trop près de la rivière, allez sur l’herbe ». Elle parlait français et a immédiatement disparu dans la foulée, mais on a compris ce qu’elle voulait dire. C’était comme une apparition, mais pas une hallucination ! On l’a bien vue tous les deux !
Vous avez certainement dû avoir des coups de blues en plus de 46 heures de course…
Radu : oui, j’ai failli abandonner hier, mon estomac était en vrac. Je n’avais plus aucune énergie, j’étais vidé, heureusement un médecin m’a donné un médicament qui m’a un peu soulagé. Mais j’avoue que sans Roxana, j’aurais abandonné. Elle a été là pour moi, et moi pour elle tout au long de la course. On a besoin l’un de l’autre.
Roxana : depuis que je sais qu’on est sélectionnés, je suis portée par une énorme énergie, qui ne m’a pas quittée… jusqu’au moment où on est arrivés au ravito de Maison Vieille. Radu n’allait pas bien, je l’attendais en mangeant un morceau quand un type, une sorte d’officiel, peut-être lié à des sponsors, pas un coureur en tous cas, je ne sais pas très bien, s'est planté devant moi. On était très près du cut off, mais on pensait pouvoir le gérer. Il m’a bien regardé, comme si j’étais déjà out, et il m’a dit : « Vous êtes une coureuse ? Pourquoi vous n’êtes pas déjà en train de filer vers Courmayeur ? Ils vont bientôt fermer, vous allez perdre ! ». "Non, on va y arriver", je lui ai répondu. Et là, il a bien regardé mon numéro de dossard en disant : « c’est ça, et bien, vous pouvez être sure que je vais regarder vos résultats !." " Vous pouvez !" je lui ai répondu. Ca m’a cassée. Hyper stressée, j’ai pressé Radu de prendre la route. J’ai couru toute l’étape suivante en pleurs, en colère contre ce type, et aussi contre moi-même, en rage de voir que je m’étais laissée déstabiliser.
Qu’est-ce qui vous a poussé à avancer et à finir cette course ?
Radu : On ne pouvait pas ne pas la finir, c’était inscrit ! On s’est enregistrés en tant qu’équipe, mais avec des niveaux différents. J’étais au niveau 3, compte tenu de mes points ITRA et Roxane au 1. Dans ce cas, pour la loterie, ce n’est pas la moyenne qui est retenue, mais le niveau le plus bas : 1 ! Bref, on n’avait pratiquement aucune chance d’être retenus, d’autant que c’était la première fois qu’on tentait l’UTMB. Seul, mes probabilités d’être retenu augmentaient, mais c’est ensemble qu’on voulait faire la course, on avait besoin l’un de l’autre pour vivre cette expérience. Notre but étant de la finir sur nos deux pieds, pas de nous faire mal.
Roxana : Malade à un moment, Radu m’a proposé de finir la course seule. Il n’en était pas question ! C’était NOTRE course.
Pourquoi courez-vous ?
Roxana : je cours depuis longtemps, mais comme beaucoup de gens pendant le confinement, je me suis rendue compte que pendant le bref moment qu’on nous accordait dehors, autour de chez nous en Roumanie, je trouvais là une sorte de thérapie. Courir semblait être la chose à faire, l’endroit où être : the good place. Je ne parle pas seulement de contrôler mon poids et de rester en bonne santé physique, mais de ma « peace of mind, my spirit. » J’adore courir.
Radu : après toutes ces années à courir, j’avoue que je ne sais pas pourquoi je le fais. Je n’ai pas l’habitude de parler de mes passions. Je cours, I just do it. Si je pourrais arrêter ? Oui. Mais je ne le fais pas…
Au final, que retirez-vous de cette expérience ?
Radu : un genou en vrac ! (rires). C’était notre histoire, notre moment à nous, qui nous a encore plus rapproché en tant qu’amis. Mais j’ai besoin d’un peu de temps pour que tout ça se décante et pour comprendre ce que j’ai retiré de cette course.
Roxana : moi deux genoux en vrac ! Comme Radu, cette épreuve nous a encore rapproché. Et puis j’ai aussi réalisé que rien n’était impossible. Aucun rêve n’est trop grand. On avait si peu de chances d’être sélectionnés et de finir !
Quel conseil donneriez-vous à ceux qui veulent tenter l’UTMB l’année prochaine ?
Radu : Go! Allez-y, rien n’est impossible !
Roxana : Donnez-vous toutes les chances. Plus haut est votre rêve, plus haut vous irez.
Quel est votre prochain objectif ?
Radu : je ferais n’importe quelle course avec Roxana. A pied, à vélo ou à la voile. Elle est très forte mentalement. Plus forte que moi ! Alors on vise le Tor des Glaciers (450 km, 32 000 D + en Italie, ndlr).
Roxana : On veut toujours faire plus. Alors oui, le Tor des Glaciers, mais avant, il faut faire le Tor des géants (330 km, 24 000 m+), c’est la règle. Donc on l’imagine pour 2023 et 2024, parce qu’avec Radu, c’est possible : il a le don de vous donner confiance, de vous montrer combien vous pouvez donner le meilleur de vous-même.
Dimanche à 16h30, l'organisation a reculé la barrière horaire pour accueillir les 2 derniers participants japonais encore en course, mais hors-délais. Roxana et Radu sont donc les derniers finishers selon la barrière horaire initiale, mais pas selon les résultats officiels.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
