C'est le nouvel eldorado du trekking en Europe. Le Sentiero Italia traverse la botte italienne sur 7000 kilomètres, dont 350 000 mètres de D+, soit l’un des plus grands sentiers de randonnée du Vieux Continent. Né dans les années 1990, les travaux de signalisation du Sentiero ont repris en 2019. Notre correspondant italien, Agostino Petroni, a suivi l’équipe chargée de réhabiliter cet immense parcours. Et comme lui, dès maintenant, vous pouvez rejoindre les baliseurs qui ont entrepris de le finaliser. Un défi sportif et une aventure humaine hors norme.
En octobre 2016, l'Italien Yuri Basilicò, âgé de 33 ans, traversait en solo la Corse lorsqu’il s'est perdu dans le brouillard. Basilicò a entendu un âne braire au loin et a suivi ces bruits dans l'espoir de retrouver son chemin. Au lieu de cela, il a rencontré trois randonneurs suédois, perdus eux aussi. En attendant que le temps s'améliore, ils ont partagé un repas et, avant de se séparer, l'un des Suédois a demandé à Basilicò : « Connaissez-vous le Sentiero Italia ? ». Basilicò n'en avait jamais entendu parler.

Le Sentiero Italia CAI traversait autrefois les Alpes, passait par la péninsule au sommet des Apennins, et se prolongeait en Sicile et en Sardaigne : 7000 kilomètres, traversant six sites classés au patrimoine de l'Unesco et quinze parcs nationaux. Il comprend aujourd'hui 368 étapes, le tout pour 350 000 mètres de dénivelé. De quoi passer par les plus beaux massifs et sites de randonnée d’Italie. Yuri Basilicò est devenu si obsédé par ce sentier oublié, dont on ne trouvait trace que sur quelques blogs obsolètes, qu'il a convaincu deux de ses amis, Giacomo Riccobono et Costanza Brini, de le parcourir entièrement à pied avec lui. « Une expédition de grande randonnée originale, sur l'un des plus longs sentiers du monde ! », raconte Yuri qui devait découvrir que cet impressionnant parcours avait failli tomber dans l'oubli.
Initié dans les années 1980, puis abandonné
Le Sentiero Italia a été créé dans les années 1980 par un groupe de journalistes de randonnée, Riccardo Carnovalini, fondateur de l'association « Sentiero Italia », d'où le sentier tire son nom, et le Club Alpin Italien, qui a fourni des milliers de bénévoles pour la construction. L'idée de Carnovalini était de créer un sentier de longue distance qui traverserait la péninsule italienne, à l'instar de l'Appalachian Trail ou du Pacific Crest Trail aux États-Unis. Il voulait montrer que l'Italie ne se résumait pas au pape et à la gastronomie, mais qu'elle était aussi un pays magnifique, doté d'une forte culture de la montagne.
« Sa longueur n'avait pas d'importance car elle traversait une variété de lieux extraordinaires », se souvient Riccardo Carnovalini. « L'Italie est magique, ses paysages changent en permanence, ce qu’on voit rarement ailleurs. » En 1995, à l'occasion de Cammina Italia, un événement national organisé par le Club Alpin Italien, Riccardo Carnovalini a pu parcourir le sentier sur toute sa longueur, avec des milliers de personnes qui l'ont rejoint à différents endroits. Cependant, peu après ce périple, l’engouement pour le parcours est retombé et l'itinéraire a été laissé à l’abandon - jusqu'en 2019.

« Va' Sentiero », l'asso pour redonner vie au sentier
Mais revenons à Basilicò. L'Italien et ses amis ont fondé une organisation à but non lucratif, « Va' Sentiero », pour les aider à financer la logistique de leur projet. Après deux ans de préparation, le 1er mai 2019, les membres de l’équipe ont quitté leurs emplois respectifs et sont partis marcher tout le long du sentier. Pour Giacomo Riccobono, l'expert en communication chargé de la logistique de « Va' Sentiero », l'objectif de l'expédition était clairement de « numériser le parcours du Sentiero Italia afin qu'il puisse être accessible à d’autres ». Avec des vidéos de haute qualité, une page Instagram animée, des coordonnées GPS et des mises à jour hebdomadaires, l'équipe a ainsi réalisé ce que Riccardo Carnovalini avait imaginé il y a 40 ans !
L'expédition devait initialement se dérouler sur quatorze mois consécutifs, mais les conditions hivernales difficiles et le Covid-19 l'ont obligée à s'étaler sur trois ans, permettant à l'équipe de rentrer chez elle pendant les mois les plus froids. L'équipe devrait donc terminer le dernier kilomètre en septembre 2021. Autre impact de la situation sanitaire, de nombreux Italiens se sont réfugiés dans les montagnes pour échapper à la pandémie, et certains se sont joints à l'expédition pour quelques jours ou plus. Au fur et à mesure que l'équipe marchait, d'autres personnes se sont jointes à elle. Et grâce aux réseaux sociaux, le groupe s'est agrandi chaque semaine. Certains jours, il y avait jusqu'à cent personnes qui marchaient avec l'équipe de « Va' Sentiero ». Aujourd'hui encore, vous pouvez les rejoindre.
1500 personnes ont déjà rejoint l'aventure
L'équipe a en effet publié des informations détaillées sur les spots d'arrêts, la durée et la difficulté de chaque section sur leur site web, invitant les curieux à marcher avec eux. Les gens peuvent s'inscrire sur le site, venir à leur rencontre lors de « meet-up » locaux, ou rejoindre le groupe au hasard et commencer à randonner à leurs côtés. Un travailleur d'un refuge alpin - qui a hébergé l'équipe - a ainsi décidé de les accompagner dans leur aventure, et y est resté pendant deux mois et demi. A ce jour, environ 1500 personnes ont déjà marché avec le groupe.
Basilicò, qui se considère comme introverti, était d’abord stressé à l'idée que des gens qu'il ne connaissait pas se joignent à la marche. Sans parler des difficultés logistiques à diriger et gérer des groupes aussi importants. Mais au bout des premiers jours, il s'est vite rendu compte que le sentier agissait comme un aimant et attirait surtout des randonneurs qui aimaient la montagne autant que lui, et qui savaient se montrer autonomes.
« Beaucoup d'amitiés et d'amours sont nées », raconte Basilicò qui considère aujourd'hui que le plus beau cadeau de l'expédition, ce sont les rencontres avec tous ceux qui se sont joints à la marche.
En août 2019, Roberto Cirilli, un responsable marketing de 33 ans, a décidé de passer ses vacances d'été avec le groupe qui traverse les Alpes. « Marcher ensemble a été un plaisir inestimable, et ça été très amusant », explique-t-il, au souvenir des dîners bien arrosés de vins faits maisons, partagés avec les habitants, « Nous avons rétabli le contact avec ceux qui vivaient dans des endroits reculés. Nous sommes entrés sur la pointe des pieds, même si nous portions des bottes. »
Costanza Brini, une enseignante de 27 ans, avait initialement prévu de parcourir le sentier pendant une semaine seulement. Finalement, Elle a rejoint l’équipe et a finalement prolongé sa randonnée de deux semaines. Elle et Roberto Cirilli étaient d’accord pour reconnaitre que « ce ne sont pas des vacances organisées ». L'autonomie est toujours la règle, et chaque participant peut décider s'il veut passer la nuit dans l'un des gymnases, refuges ou hôtels - souvent fournis gratuitement par les habitants - ou par ses propres moyens. Et ce n'est pas un parcours facile : vents violents inattendus dans les Apennins, changements de temps soudains, abondance de tiques dans les Alpes orientales. L'équipe de « Va' Sentiero » a d'abord souffert de son manque d’expérience et a alerté les participants sur l’épreuve psychologique que représente une randonnée de plusieurs mois.

Redonner vie aux régions enclavées
Basilicò ne voit pas le « Va' Sentiero » comme une expédition où l’on cherche la performance, mais plutôt comme un moyen d'unir symboliquement l'Italie et d'apporter quelques coups de pouces économiques à des villes et villages enclavés : des endroits comme Codera, un hameau niché dans les Alpes à la frontière avec la Suisse, accessible uniquement par une randonnée de deux heures. En 1933, Codera abritait plus de 500 personnes, mais ne compte aujourd'hui plus qu'une poignée d’habitants.
« Va' Sentiero » montre déjà quelques résultats : les adeptes parcourent le sentier italien et rendent visite à des personnes comme Antonio et Stefania, un jeune couple qui a décidé d'ouvrir une ferme hors des sentiers battus, l'Agriturismo il Riccio, à Laghi di Monticchio. « Ils sont un exemple d'entreprise qui pourrait bénéficier d'une relance grâce à un tourisme lent et durable », selon Giacomo Riccobono, chargé de la logistique de « Va' Sentiero »
En 2019, le Club Alpin Italien a commencé la rénovation du Sentiero. Si les sections au nord du pays à travers les Alpes sont bien balisée, celles dans le sud de l’Italie sont à peine signalisées. L’objectif est désormais de terminer les travaux de signalisation le plus vite possible, pour qu’il puisse enfin être relié d’un bout à l’autre - et connecté aux GPS. « Ce sentier nous permet de découvrir l’Italie comme on ne l’a jamais vue, de s’aventurer sur des territoires qui ont conservé leur identité, disparue dans le reste du pays », explique Basilicò.
Alors que la pandémie restreint encore les déplacements, ce périple à travers des paysages à couper le souffle incite les participants à repenser leur façon d'aborder les voyages, et les met au défi de se déplacer à un rythme plus lent. Il est relativement facile de rejoindre les randonneurs de « Va' Sentiero » : alors, gardez un œil sur le site web, qui vient de publier le calendrier des randonnées pour 2021. L'expédition a repris en avril 2021 et traverse la pointe sud de l’Italie, avant d’explorer la Sicile et de terminer en Sardaigne en septembre. Baslicò s'attend à ce que des centaines d'autres personnes se joignent à l'expédition pour le dernier
Pour en savoir plus sur le Sentiero Italia, se réfèrer au site officiel (en italien seulement) c’est ici.
Et pour accéder au guide numérique gratuit : vasentiero.org.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
