Encore très limitée dans la pratique, la thérapie par restriction du flux sanguin -BFR - Blood Flow Restriction en anglais- pourrait révolutionner la rééducation. Née au Japon dans les années 70, elle se répand aujourd'hui aux Etats-Unis et commence à être pratiquée en France. Sur les conseils de son médecin, notre journaliste, blessée il y a plusieurs mois, l'a testée.
L’automne dernier, lorsque j’ai demandé avec anxiété à mon traumatologue ce qu’il voyait dans l’IRM de mon genou gauche, il a fait la grimace avant de m’annoncer le diagnostic : "Atrophie extrême". À ce moment-là, ça faisait huit mois que je n’avais pratiquement pas posé mon pied à terre, une chirurgie du ligament croisé antérieur me causant encore de sévères douleurs. Je me trouvais alors face au défi de restaurer les muscles d’un membre si affaibli qu’il pouvait à peine me mener jusqu'à la porte de mon médecin.
En janvier 2018, je me suis blessée au genou en skiant, mais ce n’est qu’en mars qu’on a pu procéder à la reconstruction chirurgicale de ce ligament crucial. Alors que l’opération a été un succès et que la convalescence démarrait normalement, la douleur est montée en flèche de façon inopinée au bout de dix semaines. Je ne pouvais pas marcher, ni même me tenir debout, sans éprouver une douleur intense. Il a fallu six mois pour identifier ce qui n’allait pas et comment y remédier. Il faut savoir que je suis une mordue du vélo et que, quand tout va bien, je roule au moins une heure et demie par jour, c’est dire si le manque d’exercice a été difficile à gérer aussi bien au niveau de mon corps que de ma tête.
Pour augmenter la masse musculaire, le Collège Américain de Médecine du sport recommande de soulever "du lourd", environ 60 à 70 % de votre "rep max" – charge maximale que l’on peut soulever, tirer ou pousser lors d’un seul exercice. Il y a quelques étés, alors que je m’entraînais pour une course en montagne de plus de 160 km, je soulevais 25 kg en squat, un effort intense impensable étant donné l’état de mon genou. À la place, mon médecin m’a suggéré un entraînement avec restriction du flux sanguin - en anglais, blood-flow-restriction ou BFR.
La thérapie BFR: c'est quoi?
La thérapie par BFR utilise un brassard constricteur pour limiter la vascularisation du membre pendant l’exercice. Cela prive délibérément les tissus d’oxygène, ce qui produit un stress sur le plan métabolique sans que le muscle soit surmené physiquement, d’après les explications de l’un de mes kinés, Brad Grgurich, qui est aussi le directeur clinique de Front Range Physical Therapy dans l’Etat du Colorado. Lors de notre première séance, je l’ai vu scratcher soigneusement un brassard gonflable sur le haut de ma cuisse atrophiée. Il a ensuite raccordé un tube en plastique à la petite boîte contenant le système de constriction – en clair, ça marche comme un garrot. Une fois le brassard gonflé, la pression restreint l’arrivée de sang dans le membre - 50 % pour le bras et 80 % dans la jambe - et jusqu’à 100 % du retour veineux vers le cœur. Cette restriction crée un environnement anaérobique qui déclenche un enchaînement de changements physiologiques contribuant à réduire l’atrophie musculaire. Mieux encore, d’après le Dr Robert LaPrade, l’un des meilleurs chirurgiens du genou des US, combiné à des exercices légers, le BFR stimule l’hypertrophie, augmentant la taille des cellules musculaires en reproduisant un environnement similaire à celui qui se crée pendant un entraînement intensif. "On triche en faisant croire aux cellules qu’elles ont besoin d’avoir une réaction hypertrophique au stress environnemental supplémentaire induit par la restriction vasculaire ", explique-t-il.
Brad Grgurich a appris l’existence de la thérapie BFR en 2015 lorsque LeVeon Bell, un joueur de football américain, en a parlé sur les réseaux sociaux. Ce sportif d’élite l’avait testée dans le cadre de la rééducation post-chirurgie d’un genou. Après s’être renseigné sur la technique et son efficacité, Brad Grgurich a décidé de la rendre accessible à ses patients. Il s’est formé - une journée avec théorie et exercices pratiques - chez Owens Recovery Science, le plus important formateur en BFR du pays. Peu après, il proposait cette thérapie dans sa clinique.
La méthode de renforcement musculaire avec BFR a vu le jour au Japon dans les années 1970, elle avait au départ une visée sportive. Ce n’est qu’au début des années 2000 que Johnny Owens, un physiothérapeute de l’armée américaine qui avait testé la BFR sur lui-même, a commencé à s’en servir pour stimuler la force et l’hypertrophie des soldats en activité, principalement après des amputations. La formation s’est étendue à des thérapeutes non militaires à partir de 2015.
Au cours des sept dernières années, des techniques basées sur le même principe que la méthode BFR se sont répandues parmi les culturistes. Ces derniers ont eu recours à différents accessoires, des brassards, des bandes de compression, des bandages élastiques en coton dans le but d’occlure le flux sanguin dans leurs membres. Cette utilisation non supervisée est potentiellement dangereuse. Une constriction mal appliquée risque de causer des lésions musculaires, nerveuses et même cardiovasculaires. La prudence est donc de mise.
Les exercices réalisés par les patients au cours d’une thérapie par BFR varient énormément selon le type de lésion, d’intervention subie et bien sûr, selon leurs capacités physiques, mais ils ont un point commun, explique Brad Grgurich : l’utilisation de charges faibles, environ 20 % du rep max en général. Les protocoles postopératoires comme le mien impliquent typiquement beaucoup de répétitions : une série de 30 répétitions suivie de trois séries de 15 reps avec des intervalles de repos de 30 secondes avec le brassard encore gonflé.
Une rééducation plus rapide
Lors de ma première séance, j’ai commencé par des "leg curl" assis, avec un poids d’un kilo à la cheville, suivis d’un effort léger sur un vélo fixe ergométrique – spin bike pour les connaisseurs. Toutes les cinq minutes, Brad Grgurich dégonflait le brassard pendant une minute pour éviter que la tête me tourne. Mon genou me semblait stable et je n’éprouvais pas de douleur particulière, mais la reprise a été difficile, j’étais incapable de finir les séries. J’ai pourtant persévéré avec le programme à raison de trois séances hebdomadaires de 40 minutes, et en quelques semaines seulement, le kiné a augmenté le poids des charges et ajouté des "calf raises" - extensions de mollets debout – des "step ups" - montées sur banc- et des squats complets.
En six semaines, la différence initiale de cinq centimètres entre les circonférences inférieures de mes cuisses était tombée à moins de deux centimètres, et le volume de mes quadriceps et mollets avait tellement augmenté que plusieurs personnes au gymnase m’ont complimentée sur mes progrès. Selon Brad Grgurich, une telle amélioration prendrait au moins trois à quatre fois plus de temps avec la rééducation traditionnelle.
Mais la plupart des médecins ne prescrivent pas encore la thérapie avec BFR et les cliniques qui en proposent sont rares. Par exemple, alors que je vis dans une grande métropole, la clinique la plus proche était à 45 minutes en voiture. Mais cette technique gagne rapidement du terrain. Au cours des cinq dernières années, il y a eu une augmentation significative des publications scientifiques sur le sujet, m’explique Ben Weatherford, le coordinateur de la formation clinique chez Owens Recovery Science, et le nombre de thérapeutes formés ne cesse de s’accroître. Entre 4 000 et 5 000 praticiens aux États-Unis ont été formée par son institution au cours des trois ans et demi qui se sont écoulés depuis que l’entreprise a commencé à enseigner le BFR, en dehors des applications militaires.
Une thérapie risquée
Une étude réalisée en 2017 sur les problèmes de sécurité, notamment le risque plus élevé de caillots sanguins, de lésions musculaires et de compression nerveuse, concluait que le traitement par BFR "est un outil sûr et efficace pour la rééducation ", tout en recommandant des recherches plus poussées avant une application généralisée. Selon Brad Grgurich, les risques sont vraiment minimes, même après une chirurgie du genou, si la thérapie se fait sous la supervision d’un professionnel qualifié. Il conseille aussi de s’assurer que le thérapeute utilise le système de tourniquet personnalisé Delfi, le seul dispositif autorisé par la FDA - Food and Drug Administration, l’administration américaine des denrées alimentaires et des médicaments. Lorsque tout est fait dans les règles de l’art, les effets secondaires potentiels se limitent aux ecchymoses sous le brassard, aux inévitables courbatures, et à une éventuelle sensation de tête légère et à l’engourdissement temporaire du membre.
Robert LaPrade, qui pratique la thérapie BFR dans sa clinique depuis 2017, pense qu’il faut effectuer des recherches plus poussées afin d’identifier dans quels cas la prescrire et comment en maximiser les résultats. Son équipe mène actuellement une étude comparative entre les effets des traitements par BFR certifiés et non-certifiés chez des patients ayant subi une reconstruction du LCA. "Si nous pouvons obtenir des données scientifiques fiables pour déterminer objectivement à quel moment le BFR s’avère utile, dit-il, cela permettrait d’élargir le champ des applications."
De nombreux médecins orthopédistes méconnaissent l’existence de ce type de traitement, selon Brad Grgurich, qui estime à moins de 20 % le nombre de patients qui lui ont été adressés par des médecins spécialistes. Environ la moitié d’entre eux étaient en rééducation après une chirurgie du genou, mais le kinésithérapeute, qui a traité une centaine de patients depuis sa certification en 2016, affirme que la thérapie avec BFR peut être utilisée pour traiter quantité de lésions. Robert LaPrade et Brad Grgurich pensent aussi qu’elle serait bénéfique dans les pathologies liées à l’âge. La recherche tend en effet à montrer que c’est une méthode à la fois efficace et douce pour améliorer la force et la fonction cardiovasculaire chez les personnes âgées qui ne peuvent plus suivre les programmes habituels de renforcement musculaire ou d’augmentation de l’endurance.
Dans l'avenir, Brad Grgurich envisage une application spécifique pour les athlètes d’endurance qui voudraient affûter leurs performances, car des études préliminaires montrent que le traitement pourrait potentiellement améliorer leur VO2 max. Ce qui a commencé comme une technique marginale est sur le point de devenir un traitement courant qui permettrait de réduire considérablement le temps de récupération. Elle pourrait même devenir un complément précieux aux programmes d’entraînement classiques.
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