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Audrey Tanguy
  • Aventure
  • Trail Running

Record du 100 km sur route, interview de Audrey Tanguy : « Ce que j’aime, c’est gagner ! »

  • 22 janvier 2021
  • 7 minutes

Sylvie Sanabria Sylvie Sanabria Longtemps allergique à toute forme de sport, Sylvie se révèle sur le tard marathonienne, adepte du yoga et s’initie même au surf et à la voile. En 2018, elle co-fonde Outside.fr dont elle prend la direction éditoriale. Elle est basée à Paris et dans les Cévennes.

Aujourd'hui samedi 23 janvier, tous les coureurs vont avoir les yeux tournés vers Phoenix, dans l’Arizona. Là, une quarantaine d’athlètes internationaux de la team Hoka vont s’élancer pour une troisième tentative du record du 100 km sur route. Parmi eux, la star américaine Jim Walmsley bien sûr, mais aussi Audrey Tanguy qui pourrait bien challenger la favorite, l’Américaine Camille Herron. A la veille de s’envoler pour les États-Unis, il y a quelques jours, nous avons interviewé la Française, jeune femme discrète qui, ado, « détestait le cross ». Depuis, elle y a pris goût. Au point de mener de front une double vie, plutôt réussie, d’athlète et de prof.

« Dans la famille, tout le monde court. A commencer par ma mère, tous les jours, mais aussi mon père, à la base pour perdre du poids. Pas pour le chrono, mais pour le plaisir », raconte Audrey Tanguy. Forcément, la Savoyarde se retrouve un jour chaussures aux pieds et, comme beaucoup, ne découvre l’ultra que sur le tard, car le cross, elle « détestait ça ». Sa première compétition, elle ne la fera qu’à 24 ans. Une révélation : « J’ai eu envie de voir jusqu’où je pouvais aller et là, j’ai senti que je n’étais pas au bout, que je pouvais pousser plus loin et … que j’aimais gagner ! ». Huit ans plus tard, à 32 ans, Audrey Tanguy s’impose comme une des meilleures traileuses au monde.

Audrey Tanguy
(Hoka One One)

« L’occasion de travailler ma faiblesse : le plat roulant »

En 2018, à Chamonix, quand elle remporte la TDS - course de 145 km et 9100 m de dénivelé de l’UTMB - c’est une surprise. Mais l’année suivante, en 2019, quand à nouveau elle renouvelle l'exploit, c’est une confirmation. Mais à l’arrivée, la jeune femme semble encore étonnée de se voir consacrée star du trail. Pourtant elle compte déjà à son actif un beau palmarès. Cette année-là elle est 2e au Lavaredo et 3e à l’Ultra-Trail de Madère (MIUT). Et l’année précédente elle est 2e à la Diagonale des fous, à l’Ultra-Trail de Madère (MIUT) et au 90 km du Marathon du Mont-Blanc.
Sa sélection pour la tentative du record du 100 km sur route cette année ? Une surprise pour elle. « On me l’a proposée lors du 1er confinement. J’en suis ravie. Génial de pouvoir enfin rencontrer tous les athlètes américains. Mon objectif principal reste l’UTMB, mais cette course, c’est l’occasion de travailler ma faiblesse : les parties plates et roulantes.

« Ma préparation ? Du trail, surtout »

Si les Américains considèrent très sérieusement la Française comme une menace potentielle pour leur favorite, Camille Herron, ils seront sans doute surpris de voir comment Audrey arrive préparée pour cette course sur route. « Cet été, j’ai fait des courses de trail », explique-t-elle. "Notamment la Traversée des Bauges, 100 de km et plus ou moins 10 000 D+. Suivie de Montreux, un 115 km, très montagneux et un 65 km dans la Vanoise. Sans parler bien sûr des Golden séries aux Açores. » Ce qui ne lui laissera au final qu’un mois et demi pour se préparer pour le record sur route. Pas de quoi décourager la Française, qui vise moins de battre le record mondial féminin de 6:33:11, établi par la Japonaise Tomoe Abe en 2000, que de s'aligner sur la meilleure performance Française sur cette distance. Pour mémoire, 7h26’ 44’’ par Laurence Clain en 2007. Un objectif qu’elle aborde avec confiance, compte tenu de son entraînement, d’autant qu’après avoir commencé par de la piste, elle s'est prise au jeu sur le 5 km et le 10 km et se surprend à aimer le bitume ! 
Côté nutrition, Audrey est également bien loin des Américaines. Pas de lait de vache, pas de sucres rapides, certes, rarement de viande rouge et plutôt du riz et des légumineuses que du pain, mais elle n’est pas très stricte. « Je ne me prends trop la tête avec ça. Alors qu’aux US, pendant les courses, toutes les filles ont leurs sachets au petit déjeuner. Moi je m’adapte à ce que je trouve sur place », dit-elle.

Audrey Tanguy
(Hoka One One)

« Mon souci : gérer la douleur « 

« La course, samedi, se déroule sur une boucle que nous allons faire neuf fois, sur du bitume. Ça me fait peur. Je ne sais pas comment mon corps va réagir. C’est totalement différent d’un ultra. On tourne toujours dans l’axe, comment vont encaisser mes articulations et mes muscles ? Je ne le sais pas. Je pars sur la vitesse du record de France féminin, je compte travailler l’allure et la garder la plus longtemps possible. C’est assez excitant tout ça et très différent de l’ultra, plus difficile à gérer au niveau mental, car en ultra, on a quand même des temps morts. Ce 100 km est plus court mais beaucoup plus intense. Et puis, je sais que ça va aller de pire en pire. A quoi je pense à ces moments-là ? Que ça va bientôt se terminer ! ( elle rit)

« J’ai une double vie »

Demain, à 15h, heure française,  il n’y a pas que les coureurs qui suivront la performance d’Audrey Tanguy. Prof d’EPS en collège, actuellement celui de La Rochette, en Savoie, elle compte pas mal de fans parmi ses élèves. Celle qui faillit être kiné est enseignante depuis six ans. A l’époque, elle manque le concours de kiné d’une place, se lance dans des études de biologie, d’histoire, enchaîne sur un master 1 de prof des écoles, complète par des études de psycho, part travailler un an à l’étranger en Colombie britannique. Elle enseigne aujourd’hui depuis six ans. Et elle aime ça. « Aucun regret par rapport au métier de kiné. J’adore le contact avec les élèves. Les jeunes, il faut savoir les intéresser, on peut amener n’importe quel ado à faire du sport, via des jeux, des matches par exemple, ils aiment bien ça. Il faut aussi donner du sens à la pratique et avant d’appliquer la règle, il faut s’assurer qu’ils l’ont comprise.
Être prof à temps plein et athlète au final, c’est vivre une double vie. Une en dehors du réel et une autre bien ancrée dans le réel. Elles sont compatibles, au niveau de l’emploi du temps, et j’aime bien les deux. On n’a pas le même rapport à plein de choses. Là, je vais prendre l’avion et m’envoler vers les États-Unis quand mes collègues, se voient, eux, malheureusement privés de gymnase, suite à la pandémie. Et en une course, je peux gagner quasiment le salaire d’un prof en une année

Ne plus enseigner ? Non je n’aimerais pas trop. Bien sûr, si j’avais une offre incroyable pour ne me consacrer qu’au trail, pourquoi pas, mais je ne le souhaite pas pour l’instant. J’aime mon travail, il me permet de prendre du recul par rapport à la compétition et de ne pas en dépendre financièrement, ce qui me donne une certaine liberté vis-à-vis de mes sponsors. Sur les réseaux sociaux par exemple, je suis présente, je peux le faire, mais je ne me sens pas légitime, aussi, j’y suis très peu, c’est mon choix, car je n’aime pas vers quoi ça renvoie, que ce soit pour les adultes ou les ados.
J’ai aussi pu refuser des courses, et me concentrer sur celles que je choisis. Cette année par exemple, je compte me focaliser sur Madère et sur la Western State.

Audrey Tanguy
(Hoka One One)

« Ce que je trouve dans l’ultra ? »

« Des moments de solitude. J’aime être seule en montagne. On y est assez vite seule (elle rit). Les filles y sont peu nombreuses, et j’ai l'esprit de compétition ! Au quotidien, ça me permet d’évacuer, de relativiser, de souffler. Et bien sûr de me dépenser, et d’évacuer ce trop-plein d’énergie que j’ai en moi. Le rapport à la nature et la montagne est aussi important, cela m’apaise.
Au début, je ne partageais pas trop cette passion avec mes élèves, mais en fait, ils sont hyper intéressés. Visiblement, cela leur ouvre des perspectives, alors maintenant je leur en parle. La grosse majorité va me suivre sur le live. L’idée est de leur donner envie de courir. Et ça marche. On s’est rendu compte que beaucoup décrochaient de l’athlé en troisième. Or le trail leur donne envie de revenir à la course. Quand on sort une heure en montagne, sans chrono, c’est beaucoup plus que du sport. On discute, on découvre de nouveaux paysages.

C’est quelque chose que j’aimerais développer, et pas seulement pour des ados, pour des adultes aussi. Avec une amie, nous songeons très sérieusement à monter, d’ici quelque temps (2022 ?) des stages de trails, pourquoi pas typiquement féminins. On ne compte que 10% de filles dans le trail, c’est trop peu alors que les filles sont douées pour et qu’on y compte des figures très inspirantes. Comme Mimmi Kotka, notamment. Je la connais un peu, pour l’avoir pas mal côtoyé sur la Diagonale. C’est une fille qui assume tout. Elle était annoncée comme favorite sur cette épreuve, mais elle a explosé en cours de route. Elle a mis longtemps à arriver, a fini 10e, mais elle a terminé ! Elle arrive à passer outre le regard des autres, c’est fort !"

« Je voulais être chanteuse »

"Peu de gens savent que j’ai fait dix ans de patinage artistique, mais aussi de la clarinette, du piano et … de la comédie musicale, car ce que je voulais devenir, plus jeune, c’était chanteuse, être dans le show biz ! Je n’ai pas d’enfants encore – je ne serais pas assez disponible et me sentirais coupable – mais j’ai gardé un goût pour le fantastique, les dessins animés, tout un univers un peu enfantin. D’ailleurs, pour me déstresser avant une course, je n’ai rien trouvé de mieux qu’un Disney ou un Miyazaki !"

« Comment je vis l’échec ? « 

"Mal ! Très mal, je suis très exigeante. Là, pour ce 100 km, je sens moins de pression, et si je perds car l’autre est meilleure, c’est acceptable. Mais si c’est parce que je n’ai pas été à mon niveau… ça passe mal. Reste que je suis une optimiste. J’ai beaucoup de chance. Je crois au destin. Pour l’instant la vie m’a gâté, et j’ai hâte de voir la suite !"


Suivez la course en direct, aujourd’hui samedi 23 janvier, à partir de 15 h

https://youtu.be/-8Tzynp-cqs

Article initialement publié le 22 janvier, 20h00, mis à jour le 23 janvier, 11h00.

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