Dans le petit monde du bouldering, certains blocs deviennent des quêtes personnelles, des obsessions qui dépassent la simple cotation. Exodia, près du Refuge Barbara dans le Val Pellice, dans le Piémont italien, en est un exemple frappant. Elias Iagnemma n’a pas seulement achevé ce projet le 10 novembre 2025 : il l’a forgé dans sa tête et dans son corps, essayant et réessayant pendant plus de quatre ans avant de réussir, nous raconte-t-il. Résultat : Exodia pourrait bien être le premier 9A+ bloc au monde. Au-delà de la performance pure, ce qui marque ici, c’est le colossal investissement mental et physique.
Quand Elias Iagnemma s’attaque, en juin 2021, à la ligne Exodia, il y repère tout de suite bien plus qu’un défi technique : un terrain d’expérimentation de ses limites. « Quand j’ai vu la ligne pour la première fois, en 2021, je grimpais déjà du 8C bloc mais ma première impression, c’est que c’était impossible ». Dès lors, Exodia devient pour lui non pas un problème à résoudre mais « un bloc qui serait la plus grande réussite ou le plus grand échec de [sa] vie ». Il se lance alors dans un voyage de plus de 4 ans et 200 tentatives, voyage pendant lequel il a le temps de mesurer ses progrès, sa persévérance malgré les échecs, ses doutes, ses envies d’abandon mais toujours, à la fin, sa volonté d'y revenir. Avec ce genre de bloc, il n’y a pas de demi-mesure. L’engagement physique et mental est total, et la paroi devient une obsession.
Au fil des mois, puis des années, le rapport d’Elias au bloc change. Non seulement la lassitude physique s’installe, mais une véritable fébrilité mentale apparaît. « Exodia est un bloc étrange : certains jours je faisais des essais incroyables, et d’autres, sans aucune raison, je n’arrivais plus à tenir les talons ou les prises m’échappaient », raconte l'Italien. Cette imprévisibilité lui pèse, érode sa confiance. Elias avoue même qu’à certains moments il avait « peur de réussir », conscient qu’atteindre le sommet mettrait fin à un processus devenu une part de son identité. Cette fragilité et ce doute disent beaucoup de la profondeur du combat intérieur qu’il mène.

« Un projet vraiment extrême ou impossible »
La ligne, initialement imaginée par Christian Core – un grimpeur italien de renom actif dans les années 2000 [médaille d’Or en bloc aux championnats du monde à Chamonix en 2003] – était restée inachevée pendant longtemps. Cela réveille en Elias à la fois une curiosité et une bonne dose d’humilité. Le bloc lui-même explique en partie le rejet de Christian Core : un toit de 8 mètres, sculpté dans une roche lisse, presque polie par endroit et donc glissante, et 25 prises pour y parvenir. Le tracé, horizontal et ondulé, impose des positions très ouvertes, des talons instables et des mouvements de compression sur des prises à peine marquées. « C’est aussi sa texture qui rend Exodia si difficile », commente Elias. « Si un champion du monde abandonne un projet, alors c’est qu’il y a quelque chose soit de vraiment extrême, soit d’impossible », se dit-il. Il ne se doute pas qu’il s’embarque pour quatre ans et demi et plus de 200 tentatives réparties entre essais estivaux et automnaux, en fonction de la météo.

« Mon corps était concentré exclusivement sur Exodia, tous mes entraînements étaient focalisés là-dessus … les autres sont devenus secondaires », explique-t-il. Son approche est celle d’un artisan : analyser chaque séquence, étudier la roche, ajuster les mouvements, répéter jusqu’à assimiler le moindre détail du bloc. Puis faire, refaire, encore et encore. Section après section, prise après prise. Il explique : « Exodia est un bloc à deux sections, une première partie évaluée à 8B+ suivie d’un repos puis une seconde portion très technique estimée à 8C+, je propose 9A+ pour l’ensemble ». Si la cotation est confirmée par ses pairs, Exodia serait le premier 9A+ bloc au monde.

Une relation d'amour-haine avec Exodia le Maudit
Les fans du jeu cartes Yu-Gi-Oh! auront reconnu dans le nom de la ligne un clin d’œil évident au monstre le plus puissant du jeu. Le plus puissant mais aussi le plus dur à invoquer. Exodia le Maudit apparait dans Yu-Gi-Oh! lorsque les cinq parties de son corps sont réunies - sa tête, ses deux bras et ses deux jambes. Le joueur parvenant à réaliser cette prouesse gagne instantanément la partie. Pour Elias, la ligne aussi a cinq parties : l’aspect physique, l’aspect mental, les conditions climatiques et les deux sections du bloc. Le 10 novembre 2025, à 29 ans, il réunit tous les éléments et parvient au sommet du bloc dont « le crux a le visage d’Exodia gravé dans la roche ».

Avant de réussir, Elias pense à abandonner, plusieurs fois : « À certains moments, je disais stop, j’arrête, je n’essaie plus ». Mais le grimpeur italien noue une relation d’amour-haine avec Exodia. C’est une quête obsessionnelle, une partie de son quotidien et son corps et toutes ses pensées sont tournées vers la ligne. Le spot, qui plus est, est à deux pas de chez lui dans le Piémont. Compliqué de couper les liens dans ces conditions. Lucide et presque philosophe, il juge certains rejets temporaires comme nécessaires : « Abandonner me permettait de me recharger et de revenir plus fort qu’avant ».

Une réussite éclatante puis le vide
Finalement, il envoie la ligne. « L’émotion a été immense », reconnait-il. « Je suis redescendu seul, j’ai vérifié si mon téléphone avait bien enregistré et je suis immédiatement parti pour l’annoncer à ma femme ». Quelques heures passent. Elias ressent alors une émotion bien connue de ceux qui dédient des mois voire des années à un objectif et finissent par le remplir : le vide intérieur. « Dès le soir de ma tentative réussie, je savais que je ne revivrai jamais un processus comme celui-là », avance-t-il. Et de toute façon, il ne le souhaite pas : « Je ne voudrai jamais me remettre en jeu de cette manière-là parce que cette aventure a été vraiment très lourde ».
Lorsque ses pairs auront répété la ligne et validé la cotation, Elias se sentira peut-être un peu plus léger. Après quoi, si tel était le cas, il serait le premier grimpeur au monde à avoir ouvert une ligne cotée 9A+ bloc. Malgré l’intensité de ce projet très personnel, Elias Iagnemma ne veut pas qu’Exodia reste une quête solitaire : « Je me suis senti de proposer cette cotation et de m’exposer pour permettre à d’autres grimpeurs de ressentir les émotions que transmet Exodia ».
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