Avec ses vidéos muettes où on l'observe en train de fabriquer des outils et de construire des abris avec ce qu'il trouve dans la nature, l'Australien John Plant est parvenu à cumuler 775 millions de vues en quatre ans. À l'occasion de la sortie de son premier livre, nous avons discuté avec lui de son hobby.
John Plant est probablement le Youtubeur le plus célèbre à n'avoir jamais prononcé le moindre mot en ligne. Depuis que l'Australien de 36 ans a lancé sa chaîne, Primitive Technology, en 2015, il a attiré plus de 9,8 millions d'abonnés, avec plus de 775 millions de visionnages sur ses 48 vidéos. Son secret de fabrication ? Le dénuement. Dans chaque vidéo, il se balade torse nu en short dans le bush autour de chez lui, dans le nord du Queensland, et crée dans un silence total des abris et des outils faits main, avec une seule règle : utiliser uniquement ce qui est à sa disposition dans la nature. Point barre. "La technologie primitive consiste à aller dans la nature les mains nues et fabriquer les choses à partir de zéro, sans utiliser d'outils ou de matériaux modernes, explique-t-il. Cela inclut la fabrication des outils dont on a besoin. En théorie, avec assez de temps, on peut faire tout ce que le monde moderne nous propose d'acheter."
Dans sa toute première vidéo, John Plant construit une hutte primitive avec un lit, une cheminée et une cheminée. Mais avant de voir la structure finale, les spectateurs le regardent façonner à la main une hache en pierre pour couper le bois, brûler ce dernier pour créer un feu, ramasser des matériaux pour faire cuire des pots d'argile, utiliser les pots pour transporter l'eau d'un ruisseau voisin, verser l'eau dans la terre pour faire la boue, et enfin utiliser la boue pour isoler et soutenir les murs de l'abri. Dans d'autres vidéos, il montre comment fabriquer des briques d'argile et de boue, construire un piège à eau douce ou encore maîtriser un genre de propulseur de lance à l'ancienne.
Avant de devenir une star muette de YouTube, l'Australien a été diplômé de l'Université James Cook de Cairns, en Australie, et a ensuite travaillé comme analyste de sols, puis dans un atelier de poterie et dans une usine de peinture, avant de choisir de tondre des pelouses et de passer plus de temps dans le bush. Le lancement de sa chaîne YouTube en 2015 lui a permis de rapidement rassembler un nombre d'adeptes suffisant pour se consacrer à plein temps à sa passion, la construction d'habitations primitives.
John Plant affirme être le premier surpris de son succès : qui eut cru que des gens seraient fascinés de le regarder construire minutieusement et en silence des cabanes et des outils dans la nature ? Vu de l'extérieur, cela paraît moins surprenant. Finalement, John offre au spectateur une pause dans la vie moderne. Au milieu des infos angoissantes et du brouhaha des réseaux sociaux, il y a un homme torse nu en Australie qui passe ses journées à farfouiller dans la forêt à la recherche du gisement d'argile parfait ou de l'arbre approprié pour faire un toit de chaume. Et c'est rafraîchissant de voir quelqu'un travailler en silence, sans inciter les téléspectateurs à s'abonner à sa chaîne ou à mentionner en douce des sponsors. Son attitude discrète est une source de moqueries régulières mais jamais méchantes dans les commentaires : "Je viens de réaliser que s'il ne parle pas, c'est parce qu'il n'a pas encore inventé le langage", a par exemple écrit un internaute sous une vidéo.
Sous la pression de questions constantes de la part de ses followers qui rêvent eux aussi de construire des abris à partir de rien autour de chez eux, John Plant a finalement décidé de réunir toutes ses connaissances sur l'âge de pierre dans un guide : Primitive Technology : A Survivalist's Guide to Building Tools, Shelters, and More in the Wild. Si le livre n'est pas traduit en français, il est néanmoins disponible sur Amazon France (autour de 18 euros), et s'est déjà hissé à la première place des ventes dans la catégorie "Natural Resources in Outdoors & Nature", alors qu'il est sorti hier, mardi 29 octobre... L'ouvrage comprend des instructions étape par étape sur tout un éventail de techniques anciennes, de réalisations simples comme des haches faites main à des structures complexes comme les fours à tirage ascendant ou les huttes pyramidales.
À quoi ressemblaient tes débuts ?
"J'ai commencé la technologie primitive à l'âge de 11 ans. Ce n'était pas vraiment du bushcraft (l'art de vivre dans les bois), mais plutôt ce que les enfants font naturellement. On construisait des sentiers, des bases, des cachettes et des pièges avec d'autres enfants de mon âge. Ce qui m'a donné le goût de ce hobby, c'est le manque de jeux vidéo et d'objets en général. Mes parents avaient les moyens de m'acheter des jouets coûteux, mais ils ne voulaient pas me gâter, de façon à ce que je sois plus actif sur le reste."
"J'utilisais des outils modernes comme des machettes et des cordes, puis j'ai soudain décidé que c'était de la triche et je me suis imposé la règle de ne pas utiliser d'outils ou de matériaux modernes. Je me souviens vaguement de ma première réalisation, à l'âge de 11 ans : une simple cabane avec un mur de pierre bas et un toit en forme de dôme fait de bâtons, couvert de feuilles et d'écorces. Il a depuis disparu - il était sous le niveau de l'eau du ruisseau pendant la saison des pluies... Mais c'était amusant de construire cette première hutte. C'était une petite maison loin de la maison."
Pourquoi partager ton travail en ligne ?
"J'ai fait des vidéos pour montrer ce que je faisais à mes amis et à ma famille, et ils ont commencé à me dire que je devrais les mettre sur YouTube. La première vidéo ("Wattle and Daub Hut", voir plus haut, NDLR) montre la progression d'une hutte sur neuf mois, avec de nombreux éléments. Je n'arrêtais pas d'y ajouter de nouvelles choses pour montrer aux gens que j'avais rencontrés."
Quelles ont été tes lectures sur le sujet ?
"Lorsque vous entreprenez un projet, vous devez faire des recherches approfondies sur la quantité de matériaux utilisés, les dimensions, les poids, etc. Ensuite, vous essayez de créer la chose, de voir comment ça se passe, puis vous tentez autre chose si ça ne marche pas. Les essais et les erreurs jouent un rôle important après la phase de recherche. J'ai lu le SAS Survival Handbook, de John Wiseman (non traduit), pour les abris et la fabrication d'arcs et The Mastery and Uses of Fire in Antiquity, de J.E. Rehder (non traduit), pour les fours et la pyrotechnie. Mais surtout, j'ai fait des recherche sur Internet."
Et les compétences les plus difficiles à acquérir ?
"La fabrication du feu et la métallurgie. En apprenant à faire du feu en faisant tourner un bâton dans le trou d'un autre bâton avec la perceuse à main, on se fait un paquet d'ampoules. J'avais 18 ans la première fois que j'ai réussi à en faire un ! Ça aurait pu être plus tôt si j'avais eu quelqu'un pour m'apprendre... Ou le contenu internet qu'on a à disposition aujourd'hui."
C'est comment une nuit dans un de tes abris ?
"J'ai passé du temps dans la hutte au toit en tuiles. Il y avait un chauffage par le sol, que j'ai testé la nuit en hiver. J'ai mis des feuilles de palmier sur la plate-forme de couchage, et elle est restée chaude toute la nuit. Il pleuvait un peu, mais le toit empêchait la pluie de pénétrer, et j'avais un feu et un lit en bois et en mousse, assez confortable. J'ai mangé des ignames et des patates douces du jardin devant la cabane. Il a fallu trois ans avant que les termites ne mangent le toit en bois et que les tuiles ne tombent. Les murs se sont dissous sous la pluie après ça."
Que t'inspire la popularité de ta chaîne ?
"J'ai été surpris lorsque mes vidéos ont commencé à gagner en popularité, pour être honnête. Il y avait déjà une communauté bien établie de bushcraft sur YouTube, et je ne pensais pas être aussi populaire que les chaînes d'outdoor qui utilisent des outils et des matériaux modernes. Je pensais qu'au mieux, il y aurait un public de niche qui serait intéressé par faire les choses à partir de zéro dans la nature. Je pense qu'il y a une leçon à retenir pour les gens qui lisent ceci : si vous avez un passe-temps inhabituel et que vous pensez que d'autres ne l'ont peut-être pas, faites-le savoir à un public plus large. Il y a de fortes chances que, si ça vous intéresse, il y ait au moins quelques milliers de personnes dans le monde qui le soient aussi."
Pourquoi le choix du silence ?
"C'était à l'origine par paresse plutôt que par dessein. J'ai montré ma première vidéo à deux amis au début, et ils m'ont dit qu'il y avait besoin d'une narration ou que personne ne la regarderait. J'avais déjà monté la vidéo et j'ai eu la flemme de refaire. Bien que certains se soient plaints de l'absence de narration, la plupart dit préférer ça à d'autres chaînes qui parlent de façon excessive. Pour proposer un compromis, j'ai ajouté des sous-titres que les gens peuvent activer dans les paramètres pour une explication plus approfondie et en temps réel."
À quel point se sent-on épanoui en faisant ça ?
"Quand je suis immergé dans une tâche, je ne pense à rien d'autre en dehors de celle-ci. C'est quelque chose qui me plaît. Parfois, je me demande comment faisaient les gens avant l'ère moderne, comment mon travail se comparerait au leur, et ce qu'ils penseraient s'ils voyaient ma façon de faire les choses. Je fais probablement pire qu'eux la plupart du temps, mais il y a bien une ou deux choses que je dois mieux réussir."
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