En Russie, Yuri Koshelenko est l’une des plus grandes figures de l’alpinisme contemporain, une des plus respectées dans la communauté internationale de la montagne. Une réputation encore confirmée par sa dernière ascension : celle d'un sommet de 6218 m, qu’il a baptisé Vajrayogini, situé à Rangtik Topko, une vallée latérale du Zanskar dans la région indienne du Ladakh. Loin des foules de l’Himalaya et de la course aux 8000, c’est sur ces sommets et ces itinéraires vierges qu’il vit très discrètement le « vrai alpinisme », celui des origines, comme il l'explique dans un long texte publié au retour de son expédition.
Le 11 juin à 13 heures, heure locale, après huit heures de progression sur le glacier, Yuri Koshelenko, accompagné de Bayarsaikhan Luvsand et de Mikhail Pups, deux alpinistes de Mongolie et de Biélorussie, ont atteint au Ladakhle le sommet du Vajrayogini, une montagne de 6218 m jamais gravie à ce jour, selon l’alpiniste russe. Une ascension de 2 000 mètres verticaux « qui n'a pas été techniquement difficile", selon Yuri Koshelenko qui ajoute : « Nous avons grimpé simultanément (sans corde) jusqu'au sommet".
Selon ses recherches, aucune expédition russe ne se serait aventurée dans cette zone jusqu’à présent. De quoi tenter l'alpiniste, d'autant qu’ici les sommets de plus de 6 000 mètres ne nécessitent actuellement ni permis d'escalade ni officier de liaison, seulement un permis de trekking.
"Dans cette région, il y a de nombreux pics de granit de 5 000 mètres qui rappellent les sommets de Chamonix. Si dans le Rangtik plusieurs montagnes ont déjà été escaladées, dans les gorges voisines, en particulier dans le Nartal Tokpo, beaucoup n'ont même pas été étudiées...", écrit Yuri dans un long texte dans lequel il rappelle sa vision très personnelle de l’alpinisme.




A plus de 60 ans, il n'a plus rien à prouver
Déjà récompensé par un Piolet d'or en 2003 pour son ascension de la face sud de Nuptse (7,861m) avec le légendaire Valeri Babanov, Yuri Koshelenko fait partie des meilleurs alpinistes au monde. Cette ascension est sa 16e première dans l’Himalaya et le Karakorum. On se souvient notamment, qu’à l’automne dernier dernier, avec Alexey Lonchinsky, il avait réalisé la première ascension du Rolwaling Kang (6 645 m) au Népal.
À 61 ans, Yuri Koshelenko, qui grimpe depuis 1983, n’a plus grand-chose à prouver. « Parmi ses ascensions, on compte de nombreuses voies russes cotées 5 et 6 dans le Caucase, les gorges du Turkestan, la Crimée et le Pamir-Alai, une nouvelle voie sur le Petit Dru (1998) et six ascensions de sommets de 7000 mètres dans la CEI. « selon l’American alpine club ». En 1998, il a été classé "meilleur grimpeur de Russie" selon les systèmes d'évaluation de ce pays. Outre son rôle dans l'ascension de la Grande Tour Trango, ses ascensions dans le cadre du Projet Russe comprennent de nouvelles voies sur le Peak 4810 (1996), le Troll Wall de Norvège (1997) et Bhagirathi III (1998)."
Et désormais, c’est avec un regard un peu désabusé qu’il contemple la scène de l’alpinisme contemporaine comme il l’explique dans son journal, un texte écrit après sa dernière ascension dont nous traduisons de larges extraits. Inspirant.
« J'essaie autant que possible d'orienter notre alpinisme dans la bonne direction, parce qu'à l'origine, l'alpinisme est un sport pur avec des premières ascensions, pas de garde-fou, pas d'aide et pas de fauteuil au sommet. Je ne parle pas des simulacres d'ascension de sommets de huit mille mètres, où des Sherpas spécialement formés changent les bouteilles d'oxygène, les gants et les chaussettes".
"La tricherie, si elle est considérée sous le bon angle, est un concept complexe, dont les composantes sont : la petite envergure, l'intérêt personnel, la persistance, l'invention, la bravoure, l'audace, l'impertinence, l'imperturbabilité, l'originalité, l'insolence et le sourire narquois.", écrit Edgar Allan Poe.
Oui, ce qui se passe dans notre pays honoré par Dieu en matière d'alpinisme a été décrit il y a 180 ans par l'un de mes écrivains préférés, Edgar Poe. C'est mon point de vue personnel, je ne l'impose à personne. Il s'agit simplement d'une déclaration : des masses d'alpinistes piétinent l'Everest. Et après l'Everest, d'autres sommets de huit mille mètres. (…) Pour les médias, il n'y en a que pour ces huit milles. Et pour ces « alpinistes », l'effort le plus important est de trouver les fonds pour participer à l'expédition. Bien sûr, certains d'entre eux vont rester pour toujours sur les pentes des sommets, mais cela ne fait qu'ajouter à l'excitation de participer à ces nouvelles ascensions de luxe qui je crois s’appelle maintenant "l'escalade guidée".....
(…) Il est assez amusant et surprenant de constater qu'un tel cortège est rejoint par des personnes qui prétendent y aller avec de vrais objectifs sportifs, tels que : descendre à ski du sommet ou faire une ascension sans oxygène.... Cela ne peut que faire sourire. Le monde a depuis longtemps des repères en matière de véritable esprit sportif en haute montagne, et la tentative de vendre au public ces modestes réalisations pour des exploits incroyables relève de la même supercherie... Malheureusement, il ne fait aucun doute que cela affecte l'esprit des jeunes alpinistes (…)
(…) Dans son essence, le véritable alpinisme, et non son simulacre, nous conduit non pas vers la liste des sommets les plus élevés, mais à l'inexploré. Vers de nouvelles régions, de nouveaux itinéraires, de belles lignes pures, du style alpin, des partenaires de même niveau, de l'escalade libre, un équipement minimal, un poids léger, une descente en rappel uniquement. Tels sont les critères auxquels il faut s'efforcer consciemment, et mieux encore inconsciemment, de répondre. C'est ce que je pense... »
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