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Richard Carr perdu en plein Pacifique
  • Aventure

Perdu en plein Pacifique

  • 15 mai 2019
  • 13 minutes

Ali Carr Troxell Ali Carr Troxell

Seul au milieu de l'océan, Richard, un retraité qui avait toujours rêvé de faire le tour du monde à la voile, envoie soudain des messages frénétiques à sa famille : des pirates sont en train d'aborder son voilier. À plus de 3 000 km de là, ses proches vivent un cauchemar : Richard Carr est peut-être en train de mourir et il n’y a pas grand-chose qu’ils puissent faire pour l’aider.

L’e-mail de mon père n’a ni queue ni tête, mais il semble indiquer que des pirates se sont emparés de son bateau : "Kidnappé par boîte à films culte noir Sud Profond a pris le contrôle. Bateau endommagé".

Il l’a envoyé à ma mère, Martha, à 4 h 30, heure du Pacifique, le 28 mai 2017. C'est un dimanche, elle dort. Elle ne découvrira ce mail et les suivants qu’à 8 h 30. Pendant plusieurs heures, mon père, Richard Carr, 71 ans, a dû croire que ses messages ne passaient pas.

Il est au milieu de l’océan Pacifique. Parti de Puerto Vallarta, au Mexique, 26 jours plus tôt, il se dirige vers les îles Marquises, pour une traversée de 2 780 milles marins - 5140 kilomètres - qui constituait la première grande étape du rêve de sa vie : faire le tour du monde en bateau. Il se trouve près de l’Équateur, à 1 160 milles des Marquises, 1 975 milles d’Hawaï et 1 553 milles du Mexique - difficile d'être plus loin de la terre ferme et des secours.

Richard Carr à San Diego en 2016, peu avant son départ.
Richard Carr à San Diego en 2016, peu avant son départ. (Famille Carr)

Son bateau, le Celebration, est un Union Cutter de 36 pieds construit en 1985. Il a une coque blanche et des ponts en teck décoloré, des hublots en laiton virant au turquoise et des housses pour les voiles vert foncé qui me rappellent toujours les colonies de vacances. Descendre dans les cabines, c’est comme s’engouffrer dans une maison de hobbit — un intérieur sombre et accueillant, avec des boiseries en chêne et des gros coussins.

Six heures avant d’envoyer son alerte aux pirates, c’est-à-dire le 27 mai en fin de soirée, mon père avait utilisé le téléphone satellite pour envoyer un texto à ma mère pour leur 39e anniversaire de mariage. Il voulait aussi la rassurer car elle pensait que le bateau déviait de sa trajectoire, ce qu’elle avait remarqué grâce à une carte qui indiquait sa position à partir des messages qu’il émettait.

« Salut, chérie. Je vais bien », avait-il écrit. « J’ai assez de vivres, etc. Le dessalinisateur marche toujours. Arrêter et jeter l’ancre en pleine tempête est une bonne compétence à avoir & pratiquer. » Il signait avec un smiley.

Quand, dix minutes après le message de 4 h 30, il en avait envoyé un autre à John, l’un de ses frères, le smiley n’était plus de mise. « Kidnappé par pirates. Contactemartha. » John dormait aussi et ne l’avait pas vu.

Environ deux heures plus tard, papa envoyait un autre message à John : "On dirait que j’ai été épargné" Ensuite à 06 h 54, il écrivait à maman : "Grosvent pirates partis. Je vais bien. T’écris + tard".Il expliquait aussi qu’il avait envoyé un SOS et une alerte à partir de sa balise EPIRB, un dispositif d’urgence qui transmet un signal satellite aux centres de secours lorsqu’un bateau est en détresse. Il lui demandait de les appeler pour les annuler.

Le Celebration en 2016.
Le Celebration en 2016. (Famille Carr)

Vers huit heures du matin à Los Angeles, ma mère est sortie jardiner, et une demi-heure plus tard, mon oncle John l’appelait pour parler de l’étrange e-mail reçu. Elle a aussitôt allumé son ordinateur, et c’est donc une heure après son dernier message de ce jour-là que mon père a enfin des nouvelles de la famille. Le premier message de sa femme disait : « Oh mon Dieu ! – que peut-on faire pour toi ? Est-ce que ça va ? ».

Avant son départ, mon père avait dressé une liste de contacts d’urgence. Ma mère a appelé la Garde Côtière de la Californie, où on lui a conseillé de s’adresser à celle d’Honolulu, dont dépendait cette partie-là du Pacifique. La femme qui a pris l’appel a écouté les détails du cas et a ensuite vérifié si le service avait reçu une alerte EPIRB de papa. Aucun signal n’avait été reçu.

Qu’est-ce qui était en train de se passer ? Plusieurs possibilités et aucune de rassurante. Nous avons alors commencé à nous démener pour trouver une réponse au plus vite, conscients que chaque seconde était comptée.


Le Celebration, un bateau lent mais robuste, était équipé, entre autres choses, de panneaux solaires, d’une éolienne, d’un dessalinisateur, d’un radeau de sauvetage pour quatre personnes, d’un système de pilotage automatique, d’un pistolet lance-fusées, d’une combinaison de survie de 1 300 dollars conçue pour les conditions extrêmes de la pêche en Alaska et de provisions pour trois mois.

Richard Carr et sa femme en 2016.
Richard Carr et sa femme en 2016. (Famille Carr)

Le début du voyage s’est déroulé de façon optimale. Tous les deux ou trois jours, il écrivait pour nous raconter à quel point les conditions étaient bonnes. "Vent léger, on glisse comme un charme". Le bateau faisait honneur à sa réputation de solidité. Mon père touchait son rêve du doigt.

Ensuite, la mer est devenue plus grosse et plus agitée. Le régulateur d’allure – qui permet de quitter la barre pour cuisiner, nettoyer ou dormir — était dépassé par la force du vent et de la houle, et il devait rester constamment sur le pont pour tenir lui-même le gouvernail. La fatigue commençait à se faire sentir et la direction du vent, loin de lui être favorable, l’obligeait à louvoyer avec une attention de chaque seconde.

Autour du dixième jour de traversée, à une vitesse lente mais régulière de 80 à 90 milles par jour, il a commencé à apprivoiser la solitude. Il écrivait à ma mère qu’il avait beaucoup de dialogues internes, ce qui était pour lui une façon tout à fait normale de faire face aux situations éprouvantes.

Au fil des jours, sa fréquence de messages a diminué, tout comme sa progression : il faisait en moyenne 77 milles par jour, et l’estimation de son temps global du trajet était montée à cinq semaines.

"Il vient de se passer un truc étrange"

À cause des grosses vagues, il avait du mal à manger sans tout renverser. Pire encore, le dessalinisateur était tombé en panne peu après son départ de Banderas Bay. Au bout de deux semaines, pendant lesquelles il avait tenu grâce au stock d’eau potable de secours, il avait fini par réussir à le remettre en route.

Le temps alternait entre calme plat et grosse mer. Le 26 mai, deux jours avant son premier message sur les pirates, il avait envoyé : « C’est pas la joie ». Il était en train de tout remettre en cause. «  Ni le bateau ni moi ne tenons la route ». Et un peu plus tard : « Merde » : le radar météo venait d’annoncer qu’il faudrait attendre entre 24 et 48 heures pour des vents plus favorables.

« Grands défis à relever », avait-il encore écrit ce 26 mai. « Je dois trouver une autre façon de les affronter. Il vient de se passer un truc étrange. Trop étrange et trop long à raconter ici. Rapport à une arnaque sous prétexte de film. »

Ma mère, un peu alarmée par ces propos étranges, avait répondu immédiatement : « Arnaque sous prétexte de film ? Tu as été en contact avec des gens ? Assez à manger et à boire ? » Elle lui demandait d’en dire plus sur ces grands défis. Il n’a pas répondu. Mais le lendemain, son message de 13 h 15 expliquait : "Pluie-Intense parfois, horizontale par moments. les ponts sont relativement épargnés, pas les voiles. Joyeux anniversaire 39 ans de bonheur".


Au matin du 28, après avoir reçu l’email sur les "pirates" et le "culte noir", nous avons commencé à lui envoyer des messages toutes les dix minutes : « Tu vas bien ?», « Au téléphone avec les gardes-côtes », « On te cherche activement », « STP, DIS QUELQUE CHOSE »…  Ils sont restés sans réponse. La Garde côtière a essayé à son tour de le joindre par texto, en vain aussi.

Quatre heures de silence radio se sont écoulées avant qu'il ne redonne des signes de vie. "Ça fait partie de la façon dont on me met à ma pjace, à la manière du Sud", disait le message. Puis : « Plus, plus tard ».

La suite ne nous a pas aidés à mieux comprendre ce qui se passait. Une heure plus tard environ, il écrivait : "Je vais bien maintenant. Un de ces bateaux de pêche du coin était au service d’un boss du Suj. Qui, à mon inçu, voulait me remettre à ma place. Trop bizarre et trop long à raconter ici".

Pourquoi restait-il à ce point dans le vague ? Avait-il été kidnappé par des pirates et quelqu’un d’autre envoyait ces messages ? Essayait-il de communiquer en code ? Maman lui demanda sa fréquence radio pour pouvoir la transmettre à la Garde côtière de Honolulu. La Garde côtière envoya des messages via satellite aux bateaux sur la zone en leur demandant de rester vigilants au cas où ils apercevraient le Celebration.

"On me surveille"

Une heure passa avant que mon père ne réponde qu’il allait essayer de joindre la Garde côtière sur la BLU* — Bande Latérale Unique, un mode de transmission radio très utilisé en haute mer. Il s’excusait de ne pas avoir répondu et ajoutait : "Rien de volé, Personne blessé, pas d’infos sur le bateau. Étais à l’intérieur pour décider un plan d’action. "

Ce changement abrupt, où mon père était passé du flou total sur les pirates à donner des renseignements parfaitement précis à la Garde côtière, était incompréhensible. Pourquoi ne disait-il pas clairement ce qui lui était arrivé ?

À 15 heures, la Garde Côtière lui a envoyé un texto. Papa a répondu avec ses coordonnées — N 6 35.9712' W 127 17.7952' – et un message : "Ici le Celebration WDJ4510. Cherche à confirmer l’annulation de l’epirb 2DCC7B512CFFBFF ce matin 28/05/17 vers 6 h 30. Impossible de communiquer avec la Garde Côtière US sur la BLU."

Richard Carr et Martha en 1975
Richard Carr et Martha en 1975. (Famille Carr)

Une heure plus tard, il écrivait à ma mère : « Risque encore d’ennuis si l’info devient publique". Elle répondit que rien n’avait été rendu public. À 17 h 08, il écrivait aux gardes-côtes : "On m surveille par mer".

« Nous ne comprenons pas votre message, répondirent-ils. Êtes-vous en détresse ? Quelqu’un est monté à bord de votre bateau ? Que veut dire "culte noir Sud profond" ? »

Ma mère a alors insisté pour qu’il donne des détails sur les pirates, et les réponses de papa ont été très longues à arriver et à côté de la plaque.

Elle lui a alors envoyé : « Merci, mon chéri. Je suis inquiète parce que tu ne réponds pas à mes autres questions. Tu peux écrire en toute sécurité. Tu vx aller à Hawaï à la place ? » Il était 18 h 03 et trois minutes plus tard, un message arrivait : « Des tueurs. Fais attention à toi désolé… ».Puis, quelques minutes plus tard : "Hawaï bonneidee barbeq en mer… Désolé pour l’assurace".

« QU’EST-CE QUI SE PASSE », a répondu maman. « Tu me fais peur. Qu’est-ce qui t’arrive ? On dirait que tu vas te faire mal ! Tu as besoin d’aide ? Réponds juste oui ou non. »

« Ces gens sont des tueurs, un sale état d’esprit », fut la réponse.

La piste des pirates

Tout au long de la journée, il a avancé, lentement mais sûrement, vers le sud-ouest et Hiva Oa, dans l'archipel des Marquises comme prévu. Mais à présent, la carte, qui mettait à jour sa position à chaque message, indiquait qu’il naviguait plein ouest. Il déviait de son cap. Et ses messages étaient de plus en plus inintelligibles.

A ce moment, la Garde côtière est intervenue en lui demandant de répondre juste par O ou N à la question : « Votre vie est-elle en danger ? ». Sa réponse : « Je crois que oui». Quelques minutes plus tard, il écrivait : « Au revoir".

Au cours de l’heure qui a suivi, ses réponses sont arrivées au compte-gouttes.

Différents membres de la famille ont continué à lui envoyer des messages jusque tard dans la nuit, mais personne n’a eu de ses nouvelles après 20 h 30. Voici le dernier e-mail qu’il m’ait envoyé : « Impossible d’arrêter Pat vient juste d’apprendre qu’elle va être sauvée & internée par son fiancé ».

La Garde Côtière n’a trouvé aucune trace de cas de piraterie dans la zone où se trouvait mon père. Des recherches ultérieures, à partir des données de l’Organisation maritime internationale, ont montré que sur les 204 cas signalés de piraterie et de vols à main armée dans le monde en 2017, seulement trois ont eu lieu dans cette région-là. Tous concernaient des bateaux type cargo et s’étaient produits dans des ports péruviens et équatoriens.

Le 29 mai en fin de journée, on était sans nouvelles de mon père depuis 24 heures. Mon père n'aurait-il pas fait une mauvaise rencontre avec des pêcheurs hostiles? Interrogés, les gardes-côtes d’Honolulu n’ont pas exclu cette possibilité.

Une autre question se posait : est-ce qu’il lui était vraiment arrivé quelque chose ? Il disait avoir envoyé des alertes EPIRB et des SOS, mais il ne l’avait pas fait. Et qu’entendait-il par « barbeq en mer » ? Le message « Désolé pour l’assurace » était arrivé immédiatement après. Est-ce qu’il signifiait par là que ma mère ne pourrait pas toucher l’argent de l’assurance vie parce qu’il n’y aurait pas de corps à récupérer ?

Cortez, l'un des voiliers de Richard Carr
Cortez, l'un des voiliers de Richard Carr. (Famille Carr)

La Garde côtière a commencé à rassembler les moyens — bateaux, avions — pour le localiser. Les bateaux les plus proches se trouvaient à 200 milles, soit à plus d’une journée de navigation. Un avion cargo aurait pu l’atteindre, mais le Celebration était si loin que l’équipage n’aurait eu que dix minutes pour le chercher avant de devoir faire demi-tour.

À 23 heures, le constructeur du téléphone satellite avec GPS intégré de mon père nous a confirmé que son appareil avait cessé de recevoir des messages au moment exact où le dernier avait été envoyé. Le terminal était tombé en panne, avait été éteint, ou bien détruit.

La Garde côtière est entrée en contact avec le bateau de pêche américain American Enterprise, qui se trouvait à 140 milles au sud-est de la dernière position connue de mon père. Le patron a accepté de s’y rendre immédiatement.

Par tous les moyens

Pour définir et quadriller une zone de recherches en mer, la Garde côtière utilise le programme SAROPS (Système de planification optimale recherche et sauvetage, en anglais). Le logiciel recueille et combine des informations telles que la taille et la position d’un navire puis repère 5 000 points sur une carte à partir desquels sont modélisées des trajectoires de dérive probables. Un bateau ou un avion est dépêché d’urgence pour couvrir ces points de dérive, et, si possible, largue une bouée équipée d’un système d’autorepérage, qui, en fonction du courant, valide les prédictions du système. En l’occurrence, mon père était trop loin pour cette procédure.

En parallèle, la famille a tenté de trouver d’autres moyens de secours. Ma mère a envoyé un e-mail aux autorités tahitiennes. J’ai appelé le marin le plus expérimenté que je connaisse, qui m’a suggéré de me mettre en contact avec les bateaux de pêche et commerciaux de la région. Nous avons fait des recherches pour savoir s’il y avait des satellites-photographes dont les images montreraient le Celebration, ou au pire, ses débris. Il n’y en avait pas. Nous avons envoyé un e-mail au Centre de signalement sur la piraterie du Bureau maritime international. Mais tout ce qu’on pouvait faire, la Garde Côtière l’avait déjà tenté.

Dans la soirée du mardi 30 mai, le American Enterprise, avec son hélicoptère de bord, a entrepris de quadriller une zone au sud-ouest de sa dernière position connue. Le soir du 31, soit trois jours après le dernier message de mon père, ils ont fouillé un secteur d'environ la taille de l'Île de France  -14 371 km2- sans trouver trace du Celebration, ni du moindre débris.

Pendant ce temps, un navire panaméen de 688 pieds s’est joint aux recherches à 240 milles marins au sud-est — une zone où d’après une hypothèse de la Garde côtière, mon père aurait pu se trouver. Cela n’a rien apporté.

Des recherches désespérées

L’idée que la privation de sommeil l'ait poussé à prendre des mesures plus qu’extrêmes peut sembler tirée par les cheveux, pourtant il existe de nombreux précédents. Des navigateurs expérimentés m’ont raconté comment des camarades avaient perdu tous leurs moyens, sans raison apparente, à seulement quelques centaines de milles au large.

Le 2 juin, nous avons commencé à désespérer. S'il était encore en vie, il ne pourrait plus survivre longtemps, et nous le savions. Deux jours plus tard, une semaine donc après son dernier message, deux autres bateaux se sont joints aux recherches, mais ils n’ont identifié aucun élément susceptible d’avoir un lien avec le Celebration.

Le 6 juin, la Garde Côtière s’est renseigné après des hôpitaux tahitiens pour savoir si mon père avait été amené dans un de leurs établissements. Réponse : négative.

Les recherches ultérieures n’ont rien donné et, le 22 juin, la Garde côtière mettait fin aux recherches. Elles avaient duré 24 jours et couvert une surface de presque 155 000 km carrés.


Aucune trace du Celebration n’a été retrouvée dans les mois qui se sont écoulés depuis la disparition. Je doute que ce soit jamais le cas — malgré l’analyse d’un expert en dérives qui évoque la possibilité que le Celebration arrive sur les côtes de la Nouvelle-Guinée dans deux ans. Je crois que le bateau — ou son épave — repose au fond du Pacifique, ainsi que mon père, avec ses dernières coordonnées pour seule pierre tombale.

Par le feu ou par noyade

J’ai passé des heures et des heures à tenter d’imaginer sa fin. Peut-être qu’il pleurait, le cœur brisé en pensant qu’il ne reverrait plus jamais sa famille. Ensuite, soit il a mis le feu aux ponts en teck, soit il a coupé un tuyau de prise d’eau de mer afin d’inonder le bateau et le faire couler.

Si jamais il a opté pour une de ces possibilités, c’est sans aucun doute parce que le manque de sommeil l’avait rendu fou, le persuadant que c’était le seul moyen d’échapper aux pirates de son imagination, le seul moyen de les empêcher de le tuer. Pour autant qu’on sache, il n’avait pas d’arme à bord, il s’est donné donc la mort par le feu ou par noyade.  Je ne peux que me demander s’il est resté debout sur le pont pendant que les flammes s’élevaient autour de lui…

L’une des plus célèbres énigmes dans le monde de la voile est le cas de Donald Crowhurst, un Britannique qui a participé en 1968 au Golden Globe Challenge, la première course autour du monde en solitaire sans escale, et n’est jamais rentré chez lui. Il prit la mer le 31 octobre – date qui coïncide avec le départ de mon père de San Diego — et navigua pendant 243 jours en mer avant de succomber à la folie. Son bateau et son journal de bord ont été retrouvés à la dérive au milieu de l’Atlantique. Il laissa un manifeste de 25 000 mots avec des spéculations sur la nature du cosmos et les raisons qui le poussaient à quitter ce monde.

John Leach, chercheur au laboratoire de Médecine et Science des Environnements Extrêmes de l’Université de Portsmouth en Angleterre, marin passionné et ancien psychologue militaire spécialisé dans le SERF (Survie, Evasion, Résistance et Fuite de prisonniers et otages) décrit les difficultés de la survie en situation d’isolement : « Vivre dans sa propre tête n’est pas une mauvaise option, pourvu que ça ne glisse pas dans la psychose".

Quand j’ai raconté à John Leach le cas de mon père, il m’a expliqué comment un esprit peut s’égarer : "Dit de façon simple, la psychose est un effondrement de la réalité. Lorsqu’on se trouve en situation d’isolement, et qu’on manque d’eau et de sommeil, comme cela semble avoir été le cas, on interprète les informations environnantes pour qu’elles collent au modèle qu’on s’est construit dans la tête. Quelqu’un qui se croit poursuivi, entendra les bruits du vent et des vagues comme le vrombissement d’un moteur."

Richard Carr à la barre aux Bahamas en 1981.
Richard Carr à la barre aux Bahamas en 1981. (Famille Carr)

L’effet cumulé de la privation de sommeil, de la déshydratation, de l’épuisement, des contraintes et des privations sensorielles et perceptives aurait pu entraîner une désorganisation cognitive dont un des symptômes serait sa façon de s’exprimer, « il se passe quelque chose au bout de trois semaines d’isolement que j’ai rencontré trop souvent pour ne pas en tenir compte, dit le Dr Leach. Même des gens sans antécédents psychiatriques s’effondrent psychologiquement, et commencent pour la première fois à songer au suicide."

On ne peut nier que mon père manquait d’expérience pour aller au bout de cette aventure, mais il se devait d’essayer, faute de quoi il aurait passé sa vie à se demander ce qu’il aurait pu vivre, et à regretter ses choix. C’est dur de se dire que quelqu’un devait mourir de cette façon. Mais on ne peut que se poser la question : quand on a caressé un rêve toute sa vie durant et que le temps presse, que ferions-nous ?

Il s’est battu sans relâche pour concrétiser son projet. Quelque chose brûlait en lui qui l'a poussé à dépasser ses limites. Et pendant quelques jours au moins, il a pu naviguer avec bonheur, le vent dans le dos

Comme tout aventurier, mon père ignorait comment finirait ce voyage. Il a dû prendre le large pour le savoir.

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