Il a connu le Festival des Templiers à ses débuts quand il ne réunissait que quelques centaines de coureurs. L' édition 2026, qui s'est achevée hier, en comptait 13 000. Trente et un ans plus tard, Francis Roux, 70 ans, est devenu l'une des figures familières de ce rendez-vous majeur du trail français. Éleveur engagé sur le Larzac, coureur infatigable et bénévole de la première heure, il raconte une course qui a changé d'échelle, un territoire qu'il n'a jamais cessé de défendre et les convictions qui ont façonné sa vie.
« Avec moi, vous n’êtes pas dans l’élite », prévient Francis Roux en riant. L’éleveur, à la retraite depuis trois ans, n’a peut-être jamais gravi de podium, mais son nom est bel et bien inscrit dans l’histoire des Templiers. Au ravitaillement de la Salvage, sur le plateau du Larzac, entouré d’une bande de copains avec lesquels il prête main-forte à la course depuis des décennies, il est dans son élément. « Il connaît les organisateurs, Odile Baudrier et Gilles Bertrand, les habitués de l’épreuve, les chemins qui sillonnent ce territoire où il a posé ses valises en 1982. Il connaît aussi toutes les discussions qu’il a fallu mener pour que les coureurs puissent continuer à traverser les terres agricoles, malgré les réticences de certains paysans, pas toujours ravis de voir débarquer des milliers de sportifs sur leurs parcelles.
Cette année, pourtant, Francis n'a pris le départ d’aucune course, la semaine dernière. « Je crois que c’est la première fois que je ne participe pas », confie-t-il. Une absence qui lui pèse, même s’il sait qu’il n’a guère le choix. À 70 ans, après le remplacement de ses prothèses de hanche et une opération des cervicales au printemps, qui l’a laissé deux mois sans voix en raison d’une paralysie d’une corde vocale, il doit se résoudre à laisser son corps récupérer. « Je ne suis pas près de recourir, quand même. », reconnaît-il, bien que l'idée de revenir soit déjà bien installée dans un coin de sa tête. « L'année prochaine, il faut que je reparte. Je serai au départ, c’est sûr ! »
Plus de 30 ans aux Templiers
C’est à 35 ans – « tard ! » – que Francis Roux s’est mis à courir. « Par pari, vous savez comment on fait ! » confie-t-il. Le pari en question, boucler les 100 kilomètres de Millau, qui fêtaient alors leur 20e édition. Il termine l’épreuve et y prend goût, puisqu’il y revient à neuf reprises. Lorsque les Templiers voient le jour, en 1995, la course passe presque devant chez lui. La première édition se déroule à Sainte-Eulalie-de-Cernon, au pied du plateau du Larzac. « On était 350, et je suis arrivé 150e. J’étais plus jeune ! », se souvient-il en riant. Francis s’attaque ensuite à plusieurs reprises aux 80 kilomètres des Templiers. « Mais à un moment ou à un autre, je ne passais plus les barrières horaires, et donc j’ai raccourci un peu. » raconte-t-il. Raccourcir, donc, en se tournant vers le Marathon du Larzac. Pas une mince affaire, tout de même, mais toujours pour la même raison : « Parce que c’est chez moi. » Il n’en faut pas beaucoup plus pour comprendre ce qui l’attache à cette histoire. L’an dernier, il a partagé l’épreuve avec ses trois filles. « C’était le sommet !»
Une course qui a changé d’échelle
« On dit que c’est le trail originel. Mais c’est vrai ! Il n’y avait pas beaucoup de trails comme ça en France, à l’époque. » Au fil des années, Francis a vu la course grandir à une vitesse qui le surprend encore. Après Sainte-Eulalie-de-Cernon, les Templiers déménagent à Nant, puis à Millau, « et là, ça a explosé. » La course unique des débuts a laissé place à un festival qui compte aujourd’hui dix-huit épreuves et attire près de 13 000 coureurs. « Ils viennent de toute la France, je n'en reviens pas. Moi, je n’aurais pas idée d’aller courir à Dunkerque. Ça fait loin ! » Un salon du trail s’est ajouté à la fête. « Tout se vend, c’est impressionnant. » relate le doyen. Lui qui connaît les Templiers depuis l’époque des petites équipes de bénévoles voit surtout défiler un public différent de celui des premières éditions. « Beaucoup de gens ne sont pas comme moi, ce sont des gens qui ont les moyens. Quand je vois le parking, il y a des Mercedes, des Porsche, il y a même des noms de voitures que je ne connais pas. … » (...). « Au fur et à mesure, ça s’améliore. Et donc, dans l’amélioration, comment dire… ça devient un peu business quand même. On a beau dire, mais c’est vrai. L’organisation, c’est quand même une entreprise. Il y a sept ou huit permanents embauchés. ». Et d'ajouter : « Maintenant, on (les bénévoles) a l’impression qu’on s’est fait 'acheter'. On a des chaussures, un sweat, un petit coupe-vent, un sac… C’est fou, quoi. » Il n’en admire pas moins le chemin parcouru. « C’est super bien organisé, tout le monde trouve ça sensationnel, et puis on a des paysages tellement beaux... Moi, je suis un peu nostalgique. Mais je comprends. J’en ai déjà organisé, des courses. »
À La Couvertoirade, cité templière du Larzac, Francis a lui aussi voulu créer son propre trail, à son échelle, sur les chemins de son village. Il organise ainsi le Couvertrail’Raid, dont il dessine lui-même les parcours. Deux distances, 12 et 29 kilomètres, environ 300 coureurs et une cinquantaine de bénévoles, tous des copains. « Ce n’est pas le même acabit ! Mais ça suffit. » reconnaît-il, « On fait beaucoup de hors-piste, on passe par des endroits où plus personne ne va après, même si maintenant, avec leurs GPS, ils arrivent à tout marquer. Moi, je ne sais pas faire ça… » Aux bénévoles, pas de tee-shirts ni de coupe-vent, mais à l’arrivée un petit sac avec deux fromages des Bergers du Larzac. Tout se joue sur la convivialité. Les vainqueurs de chaque catégorie reçoivent un lot de produits biologiques de la région, d’une valeur de 20 à 30 euros. « Ça, ça me plaît ! Ce n’est pas dans toutes les courses qu’on a ça ! » dit-il avec fierté. Et puis il y a le repas du soir, bio « évidemment », préparé par Francis lui-même : ratatouille avec les légumes de son jardin, grillades et fromage de brebis.
Alors, pourquoi revenir aux Templiers après près de trente ans ? « Moi, c’est les copains. On bosse comme des fous, et puis c’est bien, on est ensemble. Quand tu participes pendant trente ans et que tu es bénévole pendant trente ans, on se connaît tous. Pour ma part, je me suis régalé pendant des années. Donc, de participer, d’aider, c’est un juste retour des choses. Et puis c’est la montagne, c’est sur mon plateau. Moi, je veux partager mon pays. » Entre les organisateurs des Templiers et les éleveurs du plateau, Francis joue ainsi, depuis des années, un rôle d’intermédiaire qu’il n’a pas vraiment cherché, mais qu’il assume volontiers. « Il y en a, parmi les paysans, qui n’aiment pas ça. C’est du sport de masse pour eux, et pas écolo. Tous ces traileurs qui passent par leurs terres, à un moment, c’est trop de monde. » Sur le Larzac, ajoute-t-il avec un sourire, « on est un peu spéciaux, des caractériels, certains sont raides, raides ! Je me suis fait engueuler quelquefois ». Lui essaie « de calmer le jeu et d’amadouer tout le monde. » Les voitures qui encombraient autrefois les petites routes autour du ravitaillement de la Salvage ont laissé place à un dispositif de stationnement sur le camp militaire, complété par des navettes qui acheminent les visiteurs sur sept kilomètres. Les ravitaillements sont désormais bio, souligne-t-il, signe que l’organisation cherche aussi à faire « des efforts dans tous les sens. Finalement, Il faut essayer de faire des compromis. »
« Le Larzac m’a ouvert les yeux »
Au début des années 80, après une décennie de lutte contre l’extension du camp militaire du Larzac, le territoire se prépare à accueillir de nouveaux paysans et à préserver sa vocation agricole. Toulousain de naissance, Francis Roux a grandi du côté de Rodez, il saisit l'occasion. « J’ai entendu dire qu’il y avait des fermes qui se libéraient sur le plateau, que Mitterrand avait décidé que le camp militaire ne s’agrandirait pas. On était jeunes, on venait de sortir du BTS agricole, et on est tombés au bon moment. » En 1982, Francis arrive ainsi sur le plateau, sur la ferme du Salvetat, qu'on lui donne en gérance. « Je suis arrivé avec une 4L, deux gamins, et ma femme, évidemment ! » Il y restera près de quarante ans. D’abord associé à un autre agriculteur, il livre son lait de brebis à Roquefort, avant de se tourner vers l’agriculture biologique et de rejoindre la coopérative des Bergers du Larzac. Une fierté, et surtout une façon de faire coïncider son métier avec les convictions qui se forgent au fil des années. « Je n’étais pas militant avant, hein. J’étais footballeur, et puis c’est tout. Mais tous ceux qui sont arrivés en 82… On est devenus militants. Quand je suis arrivé sur ma ferme, il y avait des réunions sur le Larzac, ça m’a ouvert les yeux. José Bové, par exemple, c’est un bon copain. », résume-t-il.»
Engagé à la Confédération paysanne, qu’il n’a jamais quittée, Francis rejoint les Faucheurs volontaires dans leurs actions contre les cultures d’OGM. « La vie, l’écologie, le bio, pour moi, c’est plus que dans l’air du temps. C’est ma vie. » résume-t-il. Des convictions qu’il a défendues jusque devant les tribunaux. « J’ai fait quelques procès, oui. » Dernier épisode judiciaire en date : une affaire jugée en 2025, à la suite d’une manifestation sur le viaduc de Millau. « Je n’ai jamais fait de prison, mais j’étais souvent pas loin. Je n’ai jamais rien défoncé. J’ai fait de la garde à vue, ça, c’est sûr ! » raconte celui qui a parfois poussé ses convictions assez loin pour que ses proches lui conseillent de lever le pied. Cette vie militante, il ne l’a pourtant pas menée seul. Il reconnaît volontiers que sa femme a porté une grande part du quotidien familial pendant qu’il était engagé dans ses combats. Elle a ensuite pris, elle aussi, sa place dans la vie publique locale, comme première adjointe au maire de leur commune pendant vingt-quatre ans. « Deux trajectoires différentes, mais dans le même sens. »
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