Vingt-six ans après sa disparition dans le naufrage de son voilier, son nom flotte toujours sur les pontons du Havre, gravé sur le bassin d’où, le 26 octobre, va s’élancer la Transat Café L’Or. Le 21 octobre 1999, la course s’appelle encore Transat Jacques Vabre et, en pleine tempête au large des Açores, Paul Vatine, 42 ans, disparaît à la barre de son trimaran Groupe André. Retour sur la trajectoire fulgurante d’un marin modeste, un peu poète, un peu pirate, dont la voix résonne encore à quelques jours du départ de sa course fétiche.
« Jean ! Où est Polo ? Où est Polo ? » Le cri résonne dans les talkies et les haut-parleurs du PC course. Dans la vidéo d’archives de France 3, la voix du sauveteur tremble. On est le 21 octobre 1999. Le trimaran Groupe André, engagé sur la Transat Jacques Vabre, vient de chavirer au large des Açores, dans une mer démontée. À bord, deux hommes : Paul Vatine et Jean Maurel. Le premier tenait la barre quand la vague a retourné le bateau ; le second dormait à l’intérieur. Quand il réussit à s’extraire par la trappe de survie, Paul a disparu. La mer est en furie : dix mètres de creux, quarante à cinquante nœuds de vent, des rafales à soixante-cinq. Les conditions sont dantesques, même pour ces marins, parmi les plus aguerris.
Au PC course du Havre, le message d’alerte retentit à 7 h 45. La balise Sarsat du bateau s’est déclenchée, signalant un chavirage. Les premiers à se dérouter sont Marc Guillemot et Jean-Luc Nélias, à bord de La Trinitaine. Après vingt heures de navigation à rebours, ils arrivent sur zone, entre la côte portugaise et l’archipel des Açores. Le trimaran est retourné, la mer rugit. « Plus on se rapproche, plus on confirme qu’il n’y a qu’une personne sur un flotteur », se souvient Marc Guillemot. « On reconnaît Jean. On crie “Polo ! Polo !”, et il nous répond : “Polo…” ». Un moment tragique, qu’on peut revivre via le podcast Les grandes histoires de la Transat Café L’Or.
Paul ne sera jamais retrouvé. Il avait 42 ans. Jean Maurel, son coéquipier, recueilli par un porte-conteneurs, répétera plus tard cette phrase devenue légendaire : « C’est la compétition qui a tué Paul, et la compétition, c’est parfois une vraie connerie. »
À l’époque, pas d’AIS, pas de balise satellite continue
Sur cette Transat 1999, partie du Havre le 17 octobre, tout avait mal commencé. Dès les premières 24 heures, Alain Gautier et de Michel Desjoyeaux chavirent au large du Cotentin, mais ils en sortent sains et saufs. Quatre jours plus tard, la mer ne laisse pas la même chance à Vatine.
Les trimarans Orma de l’époque — 18 mètres pour un peu plus de 2 tonnes — sont de purs engins de vitesse, sans aucune assistance électronique. Ils volaient sur les crêtes des vagues, mais n’avaient ni carènes de redressement ni assistance météo satellitaire. Pas d’AIS non plus, pas de balise satellite continue, de Skype 24/24, de tracking GPS à la minute, ni de visio avec sa femme et ses enfants. « Y’avait rien de tout ça, se souvient l’attaché de presse de Vatine, Denis Van Den Brick, interviewé par Voiles et voiliers. Les communications passaient par radio SSB, les bulletins étaient rares, toutes les cinq-six heures quand tout allait bien, et les systèmes d’alerte rudimentaires. À l’époque, il y avait de l’inconnu (…) Il y avait un mystère dans cette traversée de l’Atlantique qui n’existe plus aujourd’hui ».
Sans compter que la route est longue : plus de 5 500 milles pour les multicoques, jusqu’à Carthagène en Colombie. L’idée est que toutes les classes arrivent groupées, mais la météo en décide autrement. « Ce sont des transats difficiles, avec un risque vital, expliquait déjà Vatine avant le départ. Les gens imaginent mal la dureté de la mer : cinq, six, dix mètres de creux, quarante nœuds de vent, de jour comme de nuit. »
Un marin venu sur le tard à la mer
Paul Vatine n’était pas né marin. « Un petit Havrais pas bien riche, qui tenait très fort la main de son papa menuisier », écrivait Libération à sa mort. C’est avec la MJC du Havre qu’il tire ses premiers bords : il a vingt-trois ans, mais il est doué et passionné. Très vite, il rejoint les équipages de Philippe Jeantot, Mike Birch et Éric Tabarly. Il est à bonne école. Son ascension est fulgurante. En 1985, il remporte la Course de l’Europe avec Jeantot, Desjoyeaux, Jourdain et Bernot. En 1986, il s’aligne pour la première fois en solitaire sur la Route du Rhum, à bord du trimaran Nems Luang. Huit ans plus tard, il entre dans la légende.
En 1993, il gagne la première édition de la Transat Jacques Vabre en solitaire, après plus de 4 000 milles. Il récidive en 1995, en double avec Roland Jourdain. En 1997, il termine deuxième. Trois podiums en trois éditions, toujours au départ de sa ville natale, où il est devenu un héros. « C’était sa course, son territoire, son histoire », confie Marc Guillemot.
En 1999, il repart avec un nouveau sponsor, Groupe André, et un co-skipper, Jean Maurel. Quelques semaines avant le départ, il se marie avec Mireille, sa compagne de toujours, « pour la mettre à l’abri en cas de problème », dit-il. Comme s’il pressentait la suite. Quelques jours avant la course, il confiait à L’Humanité : « J’ai perdu trop d’amis en mer. Et quand j’entends dire que Tabarly a eu une belle mort, je dis non. J’aurais préféré le voir finir ses jours tranquillement auprès de sa femme et de ses enfants. Moi, je ne veux pas mourir en mer. Je veux vivre sur terre. »
À sa disparition, celui que, sur les pontons, on surnommait Paulo avec affection, laisse un grand vide. « C’était un marin atypique, au parler direct, à l’humour franc et à l’esprit un peu pirate », se souvient Denis Van Den Brick. Vatine n’aimait ni la hiérarchie, ni les grands discours. Il préparait ses bateaux avec minutie, mais refusait de dépendre de la technologie. Pour lui, la course au large restait une aventure humaine avant tout. La mer le transcendait, lui offrait aussi le frisson de la compétition. Compétition dont il se méfiait. Il redoutait les duos : « En double, on y va à fond comme avec un équipage de six. On a la vitesse, la cadence… et à un moment, on va trop loin. La course en double n’est sécurisante qu’intellectuellement. »
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