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Paul Bonhomme en ski de pente raide
  • Aventure
  • Snow Sports

Paul Bonhomme réussit son projet « dingue » : ouvrir 10 lignes de ski de pente raide cet hiver

  • 30 mai 2021
  • 7 minutes

Sylvie Sanabria Sylvie Sanabria Longtemps allergique à toute forme de sport, Sylvie se révèle sur le tard marathonienne, adepte du yoga et s’initie même au surf et à la voile. En 2018, elle co-fonde Outside.fr dont elle prend la direction éditoriale. Elle est basée à Paris et dans les Cévennes.

10 pépites !  C’est 10 nouvelles lignes que le skieur de pente raide franco-néerlandais vient d’ouvrir en cinq mois. Un projet « dingue, improbable, certainement irréalisable», expliquait-il à son lancement, qu’il a bouclé vendredi avec l’ouverture de la face sud-ouest du Täschorn, en Suisse, en compagnie de Vivian Bruchez, avec qui, justement le 4 janvier dernier, il ouvrait « Le jardin secret », une ligne de 650 mètres sur la pointe de Blonnière, dans les Aravis, première d’une éblouissante série. Du ski extrême - 500 mètres minimum, 50° minimum – mais Paul Bonhomme, ne parle pas de record. Pas son truc. Ce père de famille de quatre enfants, parle, lui, « d’exploration » dans une certaine éthique et esthétique. Et toujours de plaisir, dans cette montagne qui lui a « sauvé la vie », avoue-t-il.

Un simple post de Paul Bonhomme sur Instagram hier, pour annoncer le bouclage de son "10x project" qu’il y a encore deux semaines il n’était pas sûr de pouvoir finir avant la fin de la saison : « Avec l’ouverture de la face sud-ouest du Täschorn hier avec Vivian (Bruchez, ndlr) le projet des 10 inconnues est fini... La ligne baptisée « X » fait 950 m de haut pour une cotation proposée à 5.4/E4 ... Ces 5 derniers mois auront été assez intenses. J'ai dû m'adapter en permanence à la montagne, j'ai dû apprendre à la lire, à l'écouter, à me mettre à son rythme. Et elle m'a rendu beaucoup de bonheurs. Il y a tellement de personnes que j'ai à remercier ! Tellement de vibration, de passion et de force ... Les premiers auxquels je pense sont les habitants des vallées des Aravis, du Valgaudemard, de Vésubie, du Vénéon, de l'Embrunais, du Val Maira, du Val Vény, du val de Bagnes, du Valais et de l'Oberland ... merci à vous toutes et tous, continuez de préserver, d'aimer, de chérir vos belles vallées. » 

https://youtu.be/SiTNg7pyJ58

Interviewé par Outside ce matin, Paul est encore « sonné » : « Cela représente beaucoup plus que ce que j’aurais cru, je regarde doucement en arrière et je me rends compte des milliers d’heures passées à analyser, chercher, fouiller pour prendre les bonnes décisions... cela va me prendre du temps à digérer je pense. Ce n’est pas juste un objectif, c’est près de 7 mois à ne pas faire d’erreurs ... » Avait-il d’autres options possibles que le Täschorn vendredi ?  "Non, il nous fallait du sud stabilisé, plutôt de l’Ouest pour le soleil qui allait chauffer vite et ce fut le cas, on a respecté un timing réglé au compas : 5h pied de la face, entre 8 et 9 h au sommet pour être de retour au pied avant que le soleil ne tape trop : à 11h nous étions au pied, à 11h30 les pentes ont commencé à purger ... » Et de conclure : » Tu as là l’exemple des 5 derniers mois : tout le temps être dans des choix qui, petit à petit t’amène sans risque de retour au pied des pentes" . 

Résumée en quelques mots, c’est toute la philosophie d’un skieur de pente raide parmi les plus impressionnants de sa génération, qui, lorsqu’on lui demande de se présenter explique simplement qu’à 45 ans il est marié, père de 4 enfants et mène de front sa vie de famille, son métier et ses nombreux projets de skieur de pente raide et d’« ultra-montagnard ».  « Mais pas en skieur pro. Je ne gagne pas ma vie avec ça, je suis guide de haute montagne », dit-il. « J’ai des sponsors, mais ils ne me donnent que du matériel, je tiens à garder ma liberté d’action ».  Une liberté qu’il savoure d’autant que rien ne le prédestinait à répondre à l’appel des cimes. Tant son parcours semble sinueux et semé d’embuches. 

Paul Bonhomme en ski de pente raidePaul Bonhomme en ski de pente raide

"C'est en montagne que j'ai trouvé mon équilibre"

Né en 1975 aux Pays-Bas de parents néerlandais, il arrive en France à l’âge de quatre ans. Du plat pays, il passe à la banlieue parisienne. « La montagne me paraissait très loin alors, inaccessible », raconte-t-il. Je n’ai jamais pensé y faire quoi que ce soit jusqu’à mes 17-18 ans. ». Des vacances à la montagne en famille lui ouvrent d’autres horizons mais c’est en salle, avec l’escalade, qu’il découvre ce qui, plus de 10 ans plus tard, deviendra une passion et un mode de vie, mais pas sous l’angle de la compétition que, déjà, il n’aime pas. 

Il tente le monitorat de ski, mais échoue aux tests techniques. « J’aimais bien encadrer les gens, mais l’univers du ski de piste ne me convenait pas », explique-t-il.  Il envisage alors une formation d’éducateur spécialisé, il y renonce vite.  « Je n’avais que 19 ans. Je n’étais pas assez mur pour ça, c’était trop dur ». Il faudra un retour vers la montagne, à Briançon, où il vit alors de travaux de maçonnerie, pour qu’il devienne guide de haute montagne, à 30 ans. « Guide, en fait, ce n’étais pas ma décision, à l’époque la situation était difficile avec mon  ex-femme. Un jour elle m’a lancé : Pourquoi tu ne ferais pas guide ? Je me suis dit : pourquoi pas ?

Et quelque part, ce milieu m’a sauvé la vie. Entre la séparation de mon couple et la mort au Pakistan de mon frère, accompagnateur de montagne, j’aurais pu mal tourner. La dépression et l’alcoolisme me guettaient. Mais une fois mon diplôme en poche, je me suis demandé : qu’est-ce que je fais maintenant ? Je souhaitais changer le monde, je l’ai toujours dit, mais c’est compliqué quand tout ce qu’on sait faire, c’est aller en montagne. J’avais envie de montrer aux gens pourquoi j’y trouvais un équilibre.

Je me suis beaucoup cherché, et avec du recul, je me rends compte que je n’ai jamais été passif. C'est juste que lorsque que je décidais une chose, une autre voie commençait à se dessiner. Je l’empruntais alors, pour tomber parfois dans une impasse. J’ai toujours essayé de fonctionner comme ça. Je vais voir où la vie m’amène. Parfois ça marche, et parfois pas. Mes parents sont des voyageurs, ouverts sur le monde, je suis un curieux de la vie. Il faut le rester, éviter d’être borné, et travailler dur pour réussir ce que l’on veut. Il en va de même sur le 10x project ».

Paul Bonhomme en ski de pente raidePaul Bonhomme en ski de pente raide

"Pas grave si je n'arrive pas à faire les 10"

Depuis six ans déjà Paul Bonhomme cherche à montrer une autre facette de la montagne, à donner plus de sens encore à ses projets. En mars dernier, émerge l’idées d’ouvrir de nouvelles lignes : skier des faces jamais faites auparavant. Mais la pandémie le coupe dans son élan. Il faudra le deuxième confinement pour que l’idée fasse son chemin « un matin, en se réveillant », se souvient-il. De deux à trois, il se fixe l’objectif d’en faire dix. L’idée ? : « Découvrir de nouveaux endroits, pas trop loin de chez moi, en France, Suisse et Italie, en évitant d’en faire deux dans la même vallée. Sans objectif de vitesse, je ne cherche pas la rapidité, mais tout simplement de me sentir dans mon élément. Je voudrais éviter de parler de record. J’en fais aussi, mais ce n’est pas ce qui m’intéresse. J’insiste sur l’aspect exploratoire de l’histoire. Chercher des cartes, trouver des infos sur les massifs, sur qui l’a déjà fait ou tenté. Puis y aller, trouver le bon créneau, la bonne météo, la bonne nivologie. Toute cette préparation, c’est 80 à 90% du projet.

Je m’y suis particulièrement entrainé dès le mois d’octobre, en avalant de gros dénivelés et en travaillant sur un pan que je me suis construit chez moi. Ce projet, c’est le résultat de 20 ans d’expérience en montagne. Je n’aurais pas pu le faire à 30 ans. Pas question de la survaloriser, mais il faut savoir lire la montagne, la carte des vents, interpréter la météo, trouver les pentes sur les cartes. Puis reste la partie ski elle-même. Pas si évident car, il y a tant de lignes déjà ouvertes que celles qui restent sont forcément difficiles.

Comment je les choisies ? Je note mes idées, mets parfois seulement une photo de côté, et je vérifie sur l’appli IGN si ça correspond. J’en ai ainsi listé une trentaine avec le soutien parfois de la communauté des skieurs, en France comme en Italie, qui m’en suggérait. Et toujours j’ai été sidéré par l’engouement des locaux. Eux qui habitent au pied de ces montagnes les connaissent peu, mais ils sont enchantés de voir quelqu’un les descendre à ski. 80% des lignes du 10x project, sont arrivées au fur et à mesure de mes découvertes, parfois seulement deux ou trois semaines avant de les faire. Difficile d’en valoriser une plus qu’une autre. J’ai fait des lignes de plus de 1600 m, j’ai fait un 4000. Mais la difficulté m’intéresse peu, toutes ont une histoire particulière. Je cherche ce que je vais pouvoir écrire dessus.

Paul Bonhomme en ski de pente raide

"Je m'interdis de prendre des risques"

Au départ, je m’étais dit que si j’en avais cinq ce ne serait pas mal, et que, si je n’arrivais pas aux dix, ce n’était pas grave. C’est la différence entre un record et un projet. Pour un record, tu as un objectif défini, qui va t’imposer un rythme et un protocole. Mais en montagne, c’est dangereux. Car à la fin ce n’est pas nous qui décidons, Ce sont les conditions de la montagne. Donc je me mets en conditions pour être prêt quand la montagne sera OK.

Au final, je n’ai pas eu de mauvaise surprise. Je ne sais pas si je visais juste ou si j’ai eu de la chance, mais je ne me suis jamais fait peur. J’ai toujours été là au bon moment. Je m’interdis de prendre des risques, j’ai quatre enfants et mes parents ont déjà perdu un fils. Ce n’est pas l’adrénaline qui me motive. J’ai en tête le destin de Vincent van Gogh qui est allé trop loin dans sa peinture et dans sa folie. Je ne veux pas finir comme lui, fou.

En pente raide, je suis très sûr de moi.  Je ne dis pas ça pour craner, mais on est obligé d’être sûr de soi. Reste que certains virages, je ne les prends pas. Ça m’est arrivé de faire demi-tour. Il faut être sûr de soi dans l’action mais se poser des questions avant. Je crois très peu à la chance. Je m’en méfie tout le temps. Et si la peur t'empêche d’agir, la méfiance t’ouvre les yeux pour décider si tu peux faire ce virage, ou non. Alors la chance, c’est comme l’aléatoire, il faut que ce soit très petit, comme le risque. Et si on compte dessus, elle devient une mauvaise amie, surtout quand pour moi l' équilibre repose sur des projets, bien sûr, mais aussi sur deux autres piliers, mon métier et ma vie de famille. Au final, je suis quelqu’un comme tout le monde. C’est important de le dire aux gens : ayez des projets. Le plus dur, c’est de tenir debout ces trois piliers. On n’a pas besoin d’être une rock star pour faire des choses sympas". 

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