« L’Arctique est en sursis » alerte Matthieu Tordeur - premier Français à avoir rallié le pôle Sud en solitaire, sans ravitaillement en 2019 - peu de temps après avoir annoncé l’annulation de son expédition en solitaire vers le pôle Nord prévue mi-avril. Un scénario qui ressemble à s'y méprendre à celui vécu par l’explorateur français Vincent Colliard en 2023. Mais en quoi consistait ce projet ? Pourquoi a-t-il été annulé ? Et comment se fait-il qu’il soit de plus en plus difficile d’accéder à la base de Barneo, hub logistique à la plupart des expéditions vers le pôle Nord ?
« J’étais prêt » nous raconte l'explorateur, forcément déçu. « J’avais mes thermos remplis avec de l’eau chaude dans mon traineau. On avait eu un briefing nous disant que l’on allait être déposés sur la banquise. Et finalement, ça ne s’est pas fait ». Car l’expédition de Matthieu Tordeur n’aura pas lieu. Pas cette année du moins. La faute à l'état de la banquise, nous explique-t-il. Son projet ? « Pôle Noir ». Car « vu qu’il est libéré de sa glace, l’océan devient plus sombre. Mais aussi parce que le noir de carbone [des résidus de la combustion des énergies fossiles, ndlr] assombrit la glace ».

Pourquoi t’être lancé dans une expédition en Arctique ?
Étant déjà allé en Antarctique par le passé, j’ai eu envie de voir l’autre côté. Le pôle Nord, en plein milieu de l’océan Arctique. Et ce, pour plusieurs raisons. Déjà parce que je prends pas mal la parole sur ce qu’il se passe dans les pôles. Voir ce qu’il se passait sur place, c’était un moyen pour moi d’avoir une forme de légitimité supplémentaire sur ce sujet-là. […] Ca fait longtemps que j’essaie de partir faire cette expédition au pôle Nord.
Il faut savoir que c’est au milieu d’un océan gelé, et que c’est difficile d’accès. Parce que la banquise est de plus en plus fragile avec le réchauffement climatique, ce qui complique évidemment toutes les expéditions qui peuvent avoir lieu là-haut. C’était déjà difficile à l’époque de Jean-Louis Etienne en 1986. Ça l’est encore plus aujourd’hui. Et puis, parce qu’aujourd’hui peu d’opérateurs logistiques peuvent assurer la sécurité là-haut. À moins d’avoir à sa disposition un brise-glace – ce qui n’est pas ma philosophie.

En quoi consistait ton projet ?
Je voulais partir d’une base dérivante, Barneo. Elle est installée tous les mois d’avril à côté du pôle Nord. L’idée était d’aller rallier le pôle Nord géographique, l’axe de rotation de la terre, et de revenir à cette base. […] Vivre sur la banquise pour mieux appréhender ce terrain que je ne connais pas très bien. Je connais bien le milieu polaire. Mais je n’ai encore jamais fait d’expéditions sur l'océan Arctique. […]
J’avais également établi un programme de collecte de ce que l’on appelle le noir de carbone. Des résidus de la combustion des énergies fossiles – des pots d’échappement, des feux de forêt qu’il y a eu au Canada par exemple, des industries, des usines. Tout cela émet des micros particules de carbone qui se déposent partout. À Annecy, à Paris, à New York. Mais aussi sur la banquise. Et comme ces microparticules sont sombres, elles ont la propriété de capter les rayons du soleil. Ce qui accélère la fonte de la banquise.
Et comme c’est une zone difficile d’accès, il y a encore assez peu d’échantillons prélevés. Je m’étais donc mis au service de l’Université américaine de Boulder pour faire des prélèvements de noir de carbone sur place afin de connaître la quantité de noir de carbone autour du pôle Nord et la provenance de la pollution. Je devais également faire des prélèvements d’algues sous-marines. Ces algues se collent sous la banquise. Le but était de savoir à quel point elles vont être affectées sa disparition. C’était une opération un peu plus lourde puisque je devais forer la glace.
Quelles sont les raisons de l’annulation de ton aventure ?
Barneo, c’est une base temporaire. Il faut comprendre que lorsque l’on est sur l’océan Arctique, rien n’est fixe. Parce que tu es sur de la banquise, de l’eau de mer gelée, qui elle, est elle-même soumise à la dérive, aux courants, à la fonte. Et tous les mois d’avril, un camp y est installé. […] Il est monté avec succès depuis 2002. Il accueille des marathoniens, un tourisme un peu de niche et très luxueux avec des gens qui se rendent au pôle Nord pour boire du champagne, et des touristes plus aventuriers qui vont prendre un guide. Pour ma part, j’étais indépendant sur la banquise.
Sauf que ça fait six ans que la base n’a pas été opérationnelle. D’abord en raison d’un conflit avec l’Ukraine, dès 2018. Parce qu’historiquement, la base est gérée par des logisticiens de nationalité russe. S’est ajoutée à cela la pandémie. Et puis, le conflit russo-ukrainien. Mais cette année, c’est différent. On nous a dit que la glace soutenant la piste d’atterrissage construite sur Barneo a craqué sur douze mètres. Et ensuite on nous a dit que la piste était littéralement détruite. Et que ça prendrait trop de temps d’en reconstruire une autre dans les temps. Ils ont donc pris la décision d’annuler la saison.

Comment as-tu réagi à cette annonce ?
Comme on n’avait pas de nouvelles très positives depuis plusieurs jours, nous disant que la banquise avait craqué, etc., je m’y attendais un petit peu. Sachant qu’une saison, c’est très court. Quand on a appris qu’on n’allait pas pouvoir y aller, c’était juste de la résignation, de la déception. Parce que ce genre de projet est lourd à mettre en place. C’est pas mal d’argent, des partenaires, des sponsors. Du temps aussi. Parce que ces expéditions, c’est ce que je fais à plein temps. […] Et puis, je m’étais également engagé avec un programme de télévision, on voulait tourner quinze minutes pour une émission. Car au-delà de l’aspect scientifique, j’avais aussi la volonté de partager cela au plus grand nombre via un reportage.
C’est décevant, mais il n’y a pas mort d’homme. Il y aura d’autres expéditions. […] Je ne fais pas une croix sur ce projet-là. J’espère un jour aller au pôle Nord. Peut-être que ce sera d’une autre manière. Mais je ne vais pas baser tous mes projets professionnels et de communication là-dessus. Parce que le pôle Nord, c’est devenu tellement incertain qu’il faut, je pense, se concentrer sur d’autres expéditions. Et d’autres géographies polaires.
L’an passé, Vincent Colliard avait dû renoncer au pôle pour des raisons géopolitiques. Il semble de plus en plus difficile d’aller dans cette zone…
Oui. Et ce que je comprends de tout ça, c’est que la banquise commence à être sacrément fragile. Le futur des expéditions au pôle Nord est compromis. Car aujourd’hui, l’état de la banquise ne permet peut-être plus de faire atterrir des petits avions. Et cela veut dire qu’il faudrait être un peu plus créatif dans la manière de visiter ce pôle Nord. Si c’est encore possible, dans les prochaines années, de le faire. Via des moyens plus maritimes par exemple. Ou peut-être avec l’usage, non pas d’avions, mais d’hélicoptères, qui ne nécessite pas la construction d’une piste d’atterrissage aussi longue. Chose est-il que l’Arctique est en sursis. Tous les scientifiques et les glaciologues s’accordent à dire que l’Arctique sera libre de glace l’été, en 2050. D’ici vingt-cinq ans.
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