4 240 km de sentier le long de la côte ouest américaine, depuis le Mexique jusqu’au Canada, Des passages à plus de 4 000 m d’altitude. Le Pacific Crest Trail est un mythe, peuplé de personnages haut en couleur. Parmi eux, les « angels », ces anges gardiens qui depuis des décennies apportent secours et réconfort aux 4500 randonneurs qui tentent l’aventure chaque année. Gratuitement. Enfin, c’était la règle. Car l'arrivée dans le circuit du géant de la location saisonnière commence à tout changer.
Les randonneurs du Pacific Crest Trail - ou Chemin des crêtes du Pacifique - ont longtemps compté sur la gentillesse de parfaits étrangers pour les aider à traverser les tronçons difficiles. Sur ce chemin long de 4 240 kilomètres, des « anges » remplissent des caches d'eau, ouvrent leurs portes aux randonneurs en quête d’une douche et font volontiers la navette en fin de parcours pour les déposer à la gare ou l’aéroport le plus proche,
Mais l’explosion de la fréquentation du sentier américain au cours des dix dernières années a conduit certains des plus célèbres bénévoles à refermer leurs portes ou à monnayer leurs services.
Pourquoi un tel revirement chez ces « trail angels », connus pour leur légendaire hospitalité envers les randonneurs ? Alors que l’épidémie de Covid-19 a freiné le départ de la saison de trekking 2020 aux États-Unis, l’intérêt pour ce sentier hors norme, lui, n’a cessé de monter en flèche au cours des vingt dernières années. En 2000, on ne recensait que 131 parcours terminés d’un bout à l’autre, soit quand même 4 à 5 mois de marche. En 2018, 1 177 randonnées achevées ont été enregistrées. Un record. Cette passion grandissante pour le PCT laisse apparaître un problème imminent : le trafic de randonneurs sur les sentiers augmente plus vite que la capacité des hôtes bénévoles à les accueillir.

17 fois plus de randonneurs en 13 ans
Barney « Scout » Mann et Sandy « Frodon » Mann sont deux figures emblématiques des anges du PCT. En 2006, ce couple commence à accueillir des randonneurs chez lui à San Diego, l’une des étapes du parcours. Rapidement cette escale devient incontournable. Or, après avoir hébergé des marcheurs chez eux pendant des années, Scout et Frodon ont décidé que 2020 serait leur dernière saison.
Lors de leur première année en tant qu’hôtes bénévoles, 17 randonneurs ont profité de l’accueil du couple. En 2019, ils étaient 1 200. « En 2007, on reprenait du service quand on le voulait pendant la saison, on pouvait décrocher de temps et temps et faire une pause entre deux arrivées. Aujourd'hui, c'est impossible. Le « réseau d’anges » était très différent, on était capables de gérer le nombre de personnes à cette époque », explique Scout.
Scout et Frodon ont donc décider de préparer leur retraite. « Entre faire la navette entre les randonneurs et le terminus de bus, récupérer à l’aéroport ceux qui divisent leur trek en plusieurs tronçons, ça demande du temps et des efforts. La saison des voyageurs exige une immersion totale. Pour nous, il est temps de passer le relais.»

Les « anges » sont fatigués
Et ils ne seraient pas les seuls à se poser des questions. « On a remarqué que certains « anges du sentier », très impliqués, se sentent contraints de repousser leur retraite de quelques années. Mais cela devient au-delà de leurs capacité. Et à force, ces gens se fatiguent et se lassent".
D’autant, expliquent-ils, qu’au cours de leurs nombreuses années dédiées à l’accueil des randonneurs, ils ont vu le profil des candidats au PCT évoluer. Autrefois, les personnes qui s’y attaquaient, en vrais « loups solitaires » n’avaient pas peur de passer cinq mois seuls dans la nature. Mais la popularité croissante du sentier a changé son atmosphère. « En fait, j’ai l’impression que l’esprit d’aventure s’est un peu perdu. Les gens viennent plus pour s’amuser », explique Scout.
Reste que certaines choses ne changent pas. Scout et Frodon ont vu transiter dans leur salon une quantité effarante de randonneurs. Mais tout s’est toujours bien passé.« Plus de 6 000 personnes ont séjourné chez nous, et on ne nous a jamais rien volé, jamais ».
Sans compter que le couple a noué de solides amitiés avec de nombreux marcheurs passés chez eux. De ces échanges avec eux, pour beaucoup non américains, ils ont tiré une fabuleuse expérience humaine. Mais il est évident que le changement est en marche. Selon Scout, nous assistons à une évolution du PCT : « Les refuges des anges ont toujours été des sites emblématiques du sentier. » Mais ce modèle est dépassé.

« Voyager sans quitter sa maison »
Pour les randonneurs qui poursuivent leur aventure vers le nord de la Californie, une pause au 454ème kilomètre, tout près d’Agua Dulce dans le comté de Los Angeles, est incontournable. C’est là que "Hiker Heaven" ( le paradis des randonneurs, ndlr ), un gite gratuit ouvert depuis 22 ans, fait figure d’oasis. En 1997, Donna « L-Rod » Saufrey et son mari, Jeff, ont commencé à accueillir des randonneurs sur leur petite propriété d’un hectare. Située non loin du PCT, cette halte offre un vrai répit aux marcheurs épuisés par la chaleur qui en ont rapidement fait un lieu iconique du parcours. Là, tout le monde sait qu’on trouve du wifi, de quoi laver son linge et une boîte aux lettres.
Pour L-Rod, devenir un « ange » s’est imposé à elle, une vraie vocation, dit-elle. " Pour moi, ces marcheurs étaient des sortes de nomades « , se souvient-elle. « Je pouvais les aider et ils semblaient vraiment apprécier. » L-Rod, qui a souvent donné un coup de main sur des marathons, a toujours été inspirée par les athlètes d’endurance. Leur détermination, leur façon de dépasser leur propre limite, forçaient son admiration. Elle voulait tout simplement apporter son soutien à des gens dotés de tant de persévérance et de courage.
En 2017, L-Rod a terminé sa propre traversée du PCT. Un parcours qu’elle a réalisé en plusieurs fois, au cours de différentes saisons. Son expérience en tant qu'ange du trail, puis en tant que randonneuse lui ont permis de mieux comprendre la complexité de ce périple. « Bizarrement, la partie service est aussi addictive que la partie randonnée », explique-t-elle. « Accueillir des marcheurs, c'est un peu comme voyager dans le monde entier, sans quitter sa maison. On rencontre tellement de gens d’origines sociales différentes tout au long du trajet. ». Et en ouvrant les portes de sa maison, 22 ans auparavant, c’est une aventure éblouissante qui commençait.
Mais après plus de deux décennies de bons et loyaux services, L-Rod et son mari ont décidé qu’il était temps de fermer ce chapitre - autrefois paradisiaque - de leur vie. Face aux vagues de chaleur, de plus en plus fortes chaque année, et à l’afflux croissant des randonneurs, la situation était devenue trop difficile à gérer pour eux.

Des airbnb à la place des gîtes
« Ces dernières années, nous avons accueilli plus de personnes en une journée que nous en avions reçues lors de notre toute première saison. Les chiffres ont considérablement changé les choses », déclare-t-elle. Le couple a donc décidé de vendre sa propriété à l’automne 2019, car rien n'est plus pareil, explique-t-elle. La façon dont les randonneurs vivent leur parcours sur le PCT n’est plus la même. « Je dirais que c’est la technologie qui a vraiment tout bouleversé. Ça a modifié la manière dont les promeneurs appréhendent le sentier. Pour la plupart d’entre nous, les anciens, l’une des plus grandes frustrations est de voir que ces marcheurs ne connaissent même pas le nom des endroits où ils vont, parce qu’ils lisent tout à partir d’applications sur leur téléphone. Avant, on avait des cartes pour se renseigner sur les différentes sections du sentier, sur son histoire et sa géologie. » Désormais, remarque-t-elle, l’expérience humaine se résume surtout à aller de kilomètres en kilomètres pour atteindre la ville suivante.
Mais L-Rod et son mari n’ont pas réussi à trouver l’acheteur idéal pour leur maison. Le couple voulait quelqu’un à la hauteur pour préserver ce paradis des randonneurs. Ils ont donc commencé à revoir leur plan. « Nous avons alors pensé à la rentabiliser plutôt que la vendre », raconte l’hôte. Les époux ne semblaient plus vouloir gérer "Hiker Heaven", mais, paradoxalement, ils ont transformé le site en location airbnb. Ils entendent donc rénover la propriété, afin qu’elle demeure une escale symbolique du PCT, et qu’elle puisse toujours accueillir les courageux aventuriers. Mais cette fois, seuls les clients arrivés via la plateforme airbnb, auront accès au dépôt de courrier et aux autres petits services autrefois ouverts à tous les marcheurs.
Les anges gardiens du PCT, comme L-Rod et Scout, ont passé des années à offrir leurs services gratuitement aux randonneurs. Leur générosité font partie de la légende du sentier. Mais ces équipes bénévoles ne cessent de constater ces changements. Alors que "Hiker Heaven" se transforme en Airbnb, il n'a pas échappé à L-Rod que le KAO local (Kampgrounds of America, le plus grand réseau de campings privés aux États-Unis et au Canada) se fait rémunérer pour garder le courrier des randonneurs. Et elle sait aussi que Airbnb scrute de près l’augmentation du flux de randonneurs à Agua Dulce.
« Le sentier est plein de plans B »
« L’évolution est la seule constante dans la communauté du PCT », déclare Scott Wilkinson, directeur de la communication et du marketing de la Pacific Crest Trail Association. « Dans le passé il y avait d’autres anges légendaires sur le sentier, puis ils ont disparu, et maintenant ils sont tombés dans l’oubli. Le soutien et la gentillesse qu’ils ont apportés aux voyageurs sont admirables. Il sera difficile de les remplacer, mais je suis sûr que quelqu’un le fera ».
Scott Wilkinson n’établit pas, lui, de parallèle entre les récents bouleversements chez les anges, et l’augmentation du nombre de randonneurs. « Certains parlent d’une recrudescence de randonneurs ingrats, inconscients ou égocentriques, mais j’insiste sur le fait qu’ils ne sont qu’une minorité. La plupart des anges du PCT retiennent les rencontrent extraordinaires qu’ils font avec les randonneurs et les liens forts qui perdurent avec certains d’entre eux ».
Pendant les premières années du PCT, ces anges ont donc joué une rôle clé sur le trajet des randonneurs. Ils resteront un élément irremplaçable de la culture de ce périple. Pourtant, nombreux sont ceux qui semblent préférer aujourd’hui tirer leur révérence, plutôt que de continuer dans des conditions exigeant de nombreuses adaptations. Accueillir des milliers de randonneurs chaque année, c’est tout simplement trop. Mais comme le dit L-Rod, « le sentier est plein de plans B ».
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