Après les hydrogels, le bicarbonate de sodium ou les cétones, la prochaine révolution de la nutrition sportive viendra-t-elle du lactate ? Développé pour les cyclistes professionnels et déjà convoité par une équipe du World Tour, un nouveau gel énergétique mis au point par une start up espagnole promet d’ouvrir une voie métabolique inédite. Si les premiers essais concernent le vélo, cette innovation pourrait intéresser les adeptes du trail, de l’ultra-trail et, plus largement, tous les sports d’endurance où chaque gramme de carburant compte. D'autant qu’à son se trouve Aitor Viribay Morales, directeur mondial de la performance sportive chez Salomon.
À quelques jours du Tour de France, une innovation made in Spain commence à faire parler d'elle. From Lab to Field (FLF) - société basée près de Bilbao réunissant des spécialistes de la physiologie de l'exercice, de la physico-chimie et des sciences alimentaires - a annoncé au début du mois le développement d’un nouveau gel énergétique contenant du lactate. Ce produit, n’est pas encore commercialisé, mais l’entreprise en a déjà fabriqué une première série de plusieurs dizaines de milliers de gels. Sept équipes du World Tour ont tenté de s’en procurer pour le Tour de France de cet été. Mais l’une d’elles a été plus rapide que les autres et a acheté l’intégralité de la production afin d’être la seule à y avoir accès ! De quoi alimenter toutes les spéculations.
A l’origine de FLF, Aitor Viribay Morales. Ex responsable scientifique de l’équipe cycliste INEOS Grenadiers, le Basque occupe aujourd’hui le poste de directeur mondial de la performance sportive chez Salomon. Dans le cadre de ce projet, il s’est associé à des chercheurs en sciences alimentaires du Basque Culinary Center ainsi qu’aux chefs du restaurant basque étoilé Mugaritz, nous comprendrons vite pourquoi. Le résultat ? Il est encore trop tôt pour le dire. Mais après les récentes innovations en nutrition sportive – on pense notamment aux boissons énergétiques à hydrogel ou au bicarbonate de sodium, - tous les yeux sont tournés vers ce qui est annoncé comme la prochaine grande révolution.
Pourquoi le lactate ?
Le lactate traîne derrière lui une histoire complexe. Au début du XXe siècle, les physiologistes pensaient que « l’acide lactique » était un déchet produit lors des efforts intenses, lorsque l’organisme manquait d’oxygène, et qu’il était responsable de la fatigue musculaire ainsi que de la sensation de brûlure dans les muscles. En réalité, l’acide lactique ne circule pas dans notre organisme. Il se dissocie en deux composants : les ions hydrogène et le lactate. Les premiers sont bien responsables de certains effets délétères ; le second est, au contraire, bénéfique.
Il existe même tout un courant de recherche, connu sous le nom d’hypothèse de la « navette du lactate » (lactate shuttle), développé par le physiologiste de l’Université de Californie à Berkeley George Brooks, qui attribue au lactate un rôle central et multiple dans le fonctionnement de l’organisme. Il constitue un carburant, au même titre que les lipides ou les glucides, mais pas n’importe lequel : c’est le carburant privilégié des muscles, du cœur et du cerveau. Il peut circuler d’une partie du corps à une autre, là où il est nécessaire. Le lactate agit également comme une molécule de signalisation, indiquant à l’organisme quel type de carburant utiliser à un moment donné et pouvant même favoriser certaines adaptations à l’entraînement.
Tous ces bénéfices ont été étudiés à propos du lactate produit naturellement par les muscles lors d’un effort intense. Dès lors, pourquoi ne pas en consommer directement ? Principalement parce qu’il est pratiquement impossible à avaler, un peu comme les cétones il y a une dizaine d’années. C’est précisément là qu’intervient la collaboration de Aitor Viribay Morales avec les spécialistes de l’alimentation et les chefs cuisiniers.
La manière exacte dont FLF est parvenue à résoudre ce problème reste confidentielle, les demandes de brevet étant toujours en cours. « Pour faire simple, nous avons utilisé des propriétés chimiques et physiques afin d’“apprivoiser” notre ami l’acide lactique », nous a expliqué le chercheur. « Sur le plan chimique, nous avons découvert une méthode permettant de le tamponner avec une très grande efficacité. Sur le plan physique, nous avons mis au point une matrice qui le rend digestible et agréable à consommer. »
L’idée d’utiliser du lactate comme carburant n’est pas nouvelle. Depuis une trentaine d’années, plusieurs équipes de recherche ont testé différentes formes de supplémentation, sans démontrer de bénéfice clair sur les performances. L’originalité du projet espagnol réside ailleurs : avoir réussi, selon ses concepteurs, à rendre le lactate suffisamment digestible et appétent pour pouvoir être consommé pendant un effort d’endurance.
Que fait exactement ce nouveau gel ?
Selon le webinaire de lancement, le nouveau gel ExoLactate de FLF contient 40 grammes de glucides et 5 grammes de lactate. Les concepteurs estiment que la dose idéale de lactate pendant un effort d’endurance se situe entre 10 et 25 grammes par heure. L’idée est que le lactate fonctionne comme une voie énergétique distincte et parallèle à celle des glucides.
Il existe un précédent à cette approche. Il y a une vingtaine d’années, les scientifiques pensaient que l’organisme ne pouvait absorber qu’un maximum d’environ 60 grammes de glucides par heure, les transporteurs chargés de faire passer les glucides de l’intestin vers la circulation sanguine étant alors saturés. Ils ont ensuite découvert que différents types de glucides empruntent des transporteurs totalement distincts. Ainsi, en combinant par exemple glucose et fructose, il est possible d’augmenter l’absorption jusqu’à 90 grammes par heure, puisqu’ils utilisent deux systèmes de transport différents.
Le lactate repose sur un principe comparable, puisqu’il emprunte un troisième type de transporteur. Avec deux types de glucides plus du lactate, il devient donc possible d’exploiter trois voies de transport distinctes afin d’apporter encore davantage d’énergie à l’organisme.
Le lactate présente également d’autres avantages potentiels. Le glucose et le fructose doivent d’abord être transformés par le foie avant de pouvoir être utilisés comme carburant, ce qui implique un délai d’environ 15 à 30 minutes après leur ingestion. Le lactate, en revanche, rejoint directement la circulation sanguine et commence à être utilisé en moins de cinq minutes. Une fois dans le sang, son comportement dépend toutefois du contexte physiologique, explique Aitor Viribay Morales.
Si l’effort est réalisé à faible ou moyenne intensité, en dessous du seuil, l’apport supplémentaire de lactate réduit le recours aux glucides et favorise l’utilisation des graisses comme source d’énergie. Au-dessus du seuil, en revanche, lorsque l’oxygène devient plus rare, le lactate change de rôle : il favorise la combustion des glucides et freine celle des lipides, les glucides étant plus efficaces sur le plan énergétique lorsque l’oxygène est limité. Autrement dit, selon le chercheur, le lactate présenterait un avantage quelle que soit l’intensité de l’effort.
Est-ce que cela fonctionne vraiment ?
Du moins, c’est la théorie. Aitor Viribay Morales est le premier à reconnaître que les travaux scientifiques consacrés au lactate exogène sont aujourd’hui extrêmement limités, voire quasiment inexistants. Lui et ses collègues ont soumis un article scientifique actuellement en cours d’évaluation, tandis qu’ils testent ce gel en laboratoire et auprès d’athlètes professionnels depuis maintenant 18 mois.
Au cours du webinaire, il a présenté des données préliminaires montrant les effets du gel sur l’oxydation des glucides et des lipides. Il a également dévoilé les résultats d’un test de temps jusqu’à épuisement réalisé chez sept cyclistes, lors d’un effort d’environ vingt minutes. A vélo, la prise de lactate semble améliorer légèrement le temps jusqu’à l’épuisement, mais de manière irrégulière.
La condition témoin apparaît en bleu. Les résultats sont intrigants, avec une amélioration moyenne d’environ 8 %. Mais cette moyenne est largement influencée par deux participants ayant enregistré des gains spectaculaires de plus de 20 %chacun. Il est donc difficile d’en tirer des conclusions solides.
En s’appuyant sur l’ensemble de leurs essais, le chercheur estime, avec beaucoup de prudence toutefois, que sur une ascension comme l’Alpe d’Huez, qui dure environ 45 minutes, le lactate pourrait permettre de gagner 60 à 80 secondes.
Contacté par Outside, un cycliste professionnel qui teste ce gel depuis six mois, aussi bien à l’entraînement qu’en compétition, affirme avoir consommé jusqu’à quatre gels par heure, soit un total de 160 grammes de glucides et 20 grammes de lactate, sans rencontrer le moindre problème digestif. Selon lui, lors d’un test à l’aveugle, personne ne serait capable de distinguer ce nouveau gel d’un gel énergétique classique à base de glucides, tant le goût et la texture sont similaires. Il pense que le produit apporte un bénéfice, tout en reconnaissant qu’il est extrêmement difficile d’en être certain dans les conditions toujours très variables de l’entraînement et de la compétition.
Cette situation rappelle beaucoup celle des cétones, qui faisaient fureur dans le peloton il y a une dizaine d’années. Les raisons théoriques de penser que les cétones pouvaient constituer un « supercarburant » ne manquaient pas. La réalité s’est révélée plus complexe. Elles n’ont pas été totalement discréditées et continuent d’être utilisées par certains athlètes, mais leur intérêt s’est avéré bien plus nuancé qu’on ne l’imaginait au départ. Les chercheurs continuent d’ailleurs à explorer de nouvelles pistes, notamment leur utilisation pour aider à prévenir le mal aigu des montagnes. Lors de son webinaire, le chercheur a lui-même estimé qu’il faudra probablement plusieurs années avant de comprendre précisément les différents mécanismes d’action du lactate exogène dans l’organisme.
Les gels devraient être commercialisés auprès du grand public d’ici la fin de l’année, à un tarif décrit par Aitor Viribay Morales comme « comparable à celui des gels haut de gamme actuellement disponibles ». Il invite au demeurant les chercheurs intéressés à collaborer afin d’évaluer scientifiquement ces nouveaux gels.
Pour l’instant il est impossible de trancher, et la prudence est de mise. Il ne reste plus qu’à observer attentivement le prochain Tour de France, tenter d’identifier l’équipe qui utilisera ces nouveaux gels, et voir si les performances sont à la hauteur des promesses, avant, peut-être, que les adeptes des ultras s’y intéressent.
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