Le 20 février 2025, quelques mois avant son départ pour le Népal et l’ascension du Jannu Est, Nicolas Jean réalisait en solo auto-assuré et à la journée Chauve qui peut, la voie la plus dure de la face nord de l’Olan (3 564 m). Une ascension hivernale exigeante, conclue par une nuit au sommet, qu’il a longtemps choisi de garder pour lui. Un an plus tard, « maintenant que ça a un peu reposé et que j’ai pu en profiter avec mes amis, il est peut-être temps de partager ça avec d’autres personnes », nous confie-t-il lors d’un long entretien.
Pendant près d’un an, Nicolas Jean a gardé son ascension solitaire de l’Olan dans la confidence. Comme un bon vin qu’on laisse décanter et que l’on garde jalousement pour ses proches. « Je n’avais pas spécialement envie d’en parler », explique-t-il. « J’avais déjà fait plusieurs solos dont je n’avais jamais parlé, donc j’ai continué sur ma lancée. » Puis le temps a fait son œuvre : « J’ai pas mal hésité… et aujourd’hui je me sens prêt. »
Ce 20 février, à l'aube, Nicolas Jean arrive en haut du socle menant à Chauve qui peut [ED, 500 m, 7a / A1], dans la face nord de l’Olan. Il fait encore nuit, le vent souffle, le ressenti approche les –10 °C. Devant lui, 500 mètres de paroi verticale qu’il s’apprête à gravir en solitaire.

La face nord par excellence
Revenir à l’Olan, c’est retourner « sur mes premiers pas, là où j’ai fait ma première grande course d’envergure », confie l’alpiniste. La directe de gauche, réalisée aux côtés de son ami Julien Savy il y a près de dix ans, en août 2016. Entre-temps, Nicolas Jean a parcouru d’autres massifs, multiplié les courses difficiles et réalisé plusieurs solos auto-assurés, mais l’idée de revenir à l’Olan s’est imposée naturellement.
La voie Chauve qui peut, ouverte en 2011 par Matthieu Detrie et Pierre Labbre, restée peu parcourue jusqu’à récemment, coche toutes les cases : une ligne raide, directe, exigeante, qui trace son itinéraire au cœur même de la face. « C’est une très belle voie, assez soutenue, qui raye la face. » Le bon compromis entre engagement et difficulté. Et puis, ajoute-t-il, « j’aime beaucoup les Écrins. Cet endroit éloigné de tout, plein de lumière, de glace, où tu ne vois personne ».
C’est « la face nord par excellence, chargée d’histoire. » Si elle est gravie en été dès le début du XXᵉ siècle, dans les années 1930, elle reste longtemps considérée comme impraticable en hiver : trop instable, trop exposée, trop loin. Il faut attendre mars 1960 pour qu’une première tentative aboutisse. René Desmaison, Georges Payot, Fernand Audibert et Jean Puiseux réussissent alors la première ascension hivernale, au terme d’un engagement lourd, mené sur plusieurs jours avec camps et bivouacs, dans des conditions extrêmes. Depuis, les tentatives restent rares, les répétitions peu nombreuses. En février 1989, Christophe Moulin réalise la première ascension hivernale en solitaire de la classique voie Couzy-Desmaison, dans la face nord-ouest, un engagement audacieux, symbole d’un alpinisme poussé à son extrême. D’autres tentatives hivernales marquantes, comme celles de Lionel Daudet en 1993 ou de Christophe Mora, n’atteindront pas le sommet, rappelant combien la face nord de l’Olan demeure une entreprise rare.
Même si ce n'est pas comparable aux Grandes Jorasses, « c’est l’endroit où tu vas pour savoir où t’en es » assène-t-il.

Tester mes limites
Avant la face nord de l’Olan, Nicolas Jean avait déjà goûté à l’exercice, à trois reprises, en solo auto-assuré. « J’avais fait une voie dans la face nord de l’aiguille Pierre André [2812 m], chez moi [en Ubaye], qui est une ancienne voie avec un peu d’artif que des militaires avaient ouvert. Et l’année d’après, j’avais fait une voie d’artif dans le Verdon. Et l’année encore d’après, j’avais fait le pilier des temps maudits à Ailefroide [ED, 1000m]. »
Des ascensions, sans bruit, qui ont progressivement façonné sa manière d’aborder la montagne. « Physiquement et techniquement, je savais que j’avais de la marge », précise-t-il. L’enjeu n’était pas tant la difficulté que la manière de l’aborder.
Pour Chauve qui peut, l’idée était d’aller vite, léger, à la journée. Une seule corde, pas de corde de hissage, pas de réchaud, pas de nourriture supplémentaire, pas de matelas. Juste l’essentiel. Un duvet pour un bivouac au sommet, deux litres d’eau, et de quoi grimper et s’assurer. « Mon but, c’était de tester mes limites, faire un peu plus dur que ce que j’avais fait à l’Ailefroide, et surtout beaucoup plus rapidement. »

Une première tentative avortée
Une fenêtre météo s’ouvre autour de la mi-février. Le 14, aidé par trois amis – Lou, Léo et Ugo –, Nicolas Jean monte au refuge de Font-Turbat avec tout le matériel, tiré sur une petite luge en plastique. « Le but était de monter le lendemain dans la face pour faire le socle, de laisser mon matériel au pied des difficultés, de redescendre au refuge, et le 16, de tenter l’ascension en non-stop. »
Mais le 16 février, les conditions ne sont pas au rendez-vous. Le doute s’installe. « Je ne le sentais pas. J’avais l’impression que les conditions météo n’étaient pas optimales. Il restait pas mal de neige dans la face, il faisait froid — plus froid que ce que j’aurais espéré. »
À ce moment-là, « tu es seul à prendre les décisions. Il n’y a personne pour te dire “ça va le faire” ou, au contraire, “évidemment, il ne faut pas y aller”. La prudence prend alors le dessus. Tu cherches sans doute des excuses, ou des raisons, pour renoncer quand les marges se réduisent. Tu veux que tout soit optimal. J’ai donc décidé de ne pas y aller. »
Avec le recul, il reconnaît que la décision aurait peut-être été différente à deux, selon le compagnon de cordée. Mais en solitaire, « il faut être vraiment sûr de soi, être à fond. Sinon, avec le moindre doute, ça ne marche pas. » Il choisit donc de laisser son matériel au pied des difficultés et de redescendre, sans renoncer pour autant, parce qu’il « espère ne pas en avoir fini avec cette montagne ».



Le socle
Une météo plus clémente s’annonce pour le 20 février. Le 19, Nicolas Jean est de retour au refuge de Font-Turbat avec Mickaëlle, sa compagne. Le lendemain, il fait encore nuit lorsqu’il quitte le refuge à 3 h 05 et s’attaque au socle qui, en hiver, n’a rien d’une formalité. Deux cascades de glace d’abord, puis un couloir de neige, avant que le terrain ne redevienne mixte. « L’été, on passe un peu à gauche. L’hiver, on est obligé de passer dans les cascades. » Long de près de 500 mètres, il constitue la première partie de la face. Un terrain qui, l’été, se traverse rapidement, mais qui, en hiver, est peu protégeable. « Il y avait de la neige sur des dalles de rocher. Ça m’a coûté en énergie et en temps. »
Des longueurs autour de 4+, 5, que Nicolas avait partiellement équipées lors de la première tentative. « Quand j’ai posé mon matos et que je suis redescendu, j’ai fait un rappel dans le premier ressaut de glace avec une mini-corde et un escaper [système de rappel débrayable]. Et le deuxième ressaut, j’ai laissé ma corde. » Un choix qui lui permet, ce matin-là, de s’assurer dans les passages les plus raides, avant de basculer définitivement en solo. Arrivé au sommet du premier ressaut, il décroche la corde, la jette au pied de la paroi. À partir de là, « c’était parti. »
Le jour commence à poindre, mais la face reste à l’ombre. Il fait beau, froid, le vent est bien présent, le ressenti approche les –10 °C. C’est ici qu’il faut basculer. Enlever les chaussures de montagne, retirer les crampons et chausser les chaussons. « Dans les Écrins, je n’ai pas le niveau pour grimper en crampons. À chaque fois que j’ai fait des hivernales, je les ai grimpées en chaussons. Les prises sont souvent rondes, moins adhérentes. En crampons, je trouve ça vraiment difficile, beaucoup plus que le granit du Mont-Blanc. »
Il sort la corde, installe le système d’auto-assurage, organise les friends, prépare les longueurs à venir. Une transition longue, minutieuse, exposée au froid. « Le temps de tout mettre en place, je suis congelé. » Malgré cela, il ne doute pas. « Je ne me pose pas la question de redescendre. Je suis préparé. Même si j’ai froid, je sais que c’est un bon jour. »



Chauve qui peut
Au-dessus du socle, il reste environ 500 mètres de difficultés, répartis sur dix-sept longueurs selon le topo — dix-huit pour Nicolas Jean, qui ne peut pas enchaîner certaines sections comme en cordée. Le crux est annoncé en 7a. Plus haut, un 6c+ obligatoire et une longueur cotée 7b, qu’il choisira de tirer en A1. Une escalade soutenue, parfois traversante, qui demande précision.
La première longueur s’élève en 5c. Puis viennent 6a, 6a, 6b+, 6a+. Le rocher est plus sec que lors de la tentative précédente. « Les conditions étaient quand même meilleures. » Le rythme s’installe. Nicolas Jean connaît le topo par cœur. « Je ne l’ai quasiment pas sorti de la journée. »
En sixième longueur arrive le premier vrai test : un 7a technique, réputé délicat à protéger. Lors de la première tentative, la fissure était encombrée de neige. Cette fois, elle est propre. « Ça faisait partie des gros doutes. Mais là, il n’y avait plus de neige et ça s’est super bien passé. » Il est autour de midi. « Mentalement, j’étais vraiment bien ce jour-là. Physiquement, ça allait encore. »



En solo auto-assuré, chaque longueur se grimpe deux fois. Une première fois en tête, puis une seconde en remontant sur corde pour récupérer le matériel. La progression est régulière, mais exigeante. « Dans la journée, tu fais quand même 500 mètres de remontée sur corde. » Le choix d’un matériel efficace — poignée Jumar, Croll dédié — fait la différence. « Il faut que ça dépote. »
Plus haut, la fatigue commence à s’installer. Les traversées deviennent plus complexes à gérer en solo. « Il y avait pas mal de longueurs de traversée, et c’était une galère. » En tête, il faut protéger loin. À la remontée, « tu fais des petits pendules entre les protections. » Rien d’extrême sur le papier, mais en solo, tout prend une autre dimension.
Les deux longueurs en 6c+, puis 6c, concentrent l’attention en fin de journée. Le rocher est parfois moyen, le geste demande de la concentration. Le temps file. Au refuge, sa compagne l’observe aux jumelles. Ils échangent par radio. À 15 h 30, il est sous la pyramide sommitale. L’idée d’un bivouac sur les vires intermédiaires traverse l’esprit. « Je ne savais pas si j’allais dormir là et finir le lendemain. »
À 16 h 55, il sort du 5a. Devant lui, les deux longueurs dures restantes. Il reste un peu de jour. Il continue.
Une fois les deux 6c+ et 6c passés, la difficulté diminue légèrement. À 18 h 40, il atteint une vire en 4a. Il s’arrête, boit, mange, réorganise un peu le matériel. Il doit remettre les chaussures de montagne et les crampons pour la suite. « Il y avait de la neige. »
C’est ici que la décision se joue. Rester là, bivouaquer, finir le lendemain. Ou continuer. Le sommet est proche. « Je me suis dit que c’était un peu bête d’arrêter là. J’étais hyper proche du sommet. » Il baisse le rythme, accepte de grimper plus lentement, mais il continue.
À 20 h 10, il est au relais suivant. Il remet les chaussons pour la dernière longueur en 6a+. La lumière décline. Puis la nuit s’installe complètement. Il progresse désormais à la frontale.
Le topo, il ne le sort toujours pas. « Je le connaissais vraiment par cœur. » Là-haut, l’itinéraire devient plus évident. « À la fin, c’est assez pyramidal. Ça t’amène naturellement au sommet. »
À 21 h 55, Nicolas Jean atteint le sommet de l’Olan.




Le retour sur terre
Au sommet, « j’étais extrêmement calme. Bien fatigué. » La journée a été longue et « j’avais très soif avec aucun moyen de faire de l’eau. Mais je me souviens avoir savouré cette nuit. Je me suis fait un petit matelas avec mon sac et la corde. J’avais juste un duvet. »
Il avait pris seulement deux litres d’eau, et de quoi manger pour la voie, avec quelques réserves pour le soir. « Finalement, c’était une bonne stratégie ». Ça a fonctionné.
À l’aube, il quitte son campement et bascule par l’arête nord car la voie ne descend pas. Suivent beaucoup de désescalade et quelques rappels. « Ce n’est pas assez raide pour faire que des rappels, et en même temps assez raide pour que, si tu tombes, ça se passe mal. »
La descente dure environ trois heures trente, mais il a tout son temps. « Il fallait rester éveillé. »
Sa compagne est montée à sa rencontre un peu au-dessus du point où débouche l’itinéraire de descente. Avant cela, elle avait pris soin de récupérer la corde lancée la veille par Nicolas au pied du socle. Ils redescendent ensuite à ski le long vallon. Nicolas se souvient : « Je n’arrêtais pas de me retourner pour regarder la face. C’était une super expérience. Je m’étais régalé. »

Se confronter à soi-même
« C’était important pour moi de sentir que j’étais capable de faire ça tout seul. J’étais content de me confronter à moi-même, et à moi-même seulement. Là, quand tu arrives au sommet de l’Olan, tu sais que tu y es arrivé par tes propres moyens, sans compter ou te reposer sur un compagnon de cordée, aussi fort soit-il.
Je me suis beaucoup construit avec ces solos, même si je n’en ai pas fait beaucoup. Ça a été des moments forts. Et notamment celui-là. J’étais vraiment content de le faire avant le Jannu Est. »
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