Quand le ski-alpinisme est devenu un sport de sprint et de règles, Nadir Maguet a pris le large. Quitter l’armée, s’éloigner de l’équipe nationale, réinventer son rapport à la montagne : à 32 ans, l’athlète italien du team La Sportiva assume une trajectoire atypique, entre records alpins, ultra-trail… et un rêve obsédant nommé Cervin.
Il n’a pas battu le record de Kilian Jornet. Pas encore. Mais il s’en est approché comme personne avant lui. En juillet 2023, Nadir Maguet boucle l’aller-retour depuis l’église de Breuil-Cervinia jusqu’au sommet du Cervin en 2 h 57. Soit cinq minutes de plus que le record établi par le Catalan en 2013 (2 h 52). Une marge infime à l’échelle d’une montagne aussi exigeante. « Mais même sans le record, ce jour-là a été un succès », nous confie l’athlète italien dans un français presque parfait. « J’ai ressenti un mélange de peur, de joie, de regrets. Je suis sorti la tête haute, conscient que ce rêve ne s’était pas évaporé. » Cette tentative dit beaucoup de sa trajectoire : moins une obsession du chrono qu’un besoin viscéral d’aller au bout d’une histoire personnelle avec la montagne qui remonte à très loin.



En montagne, la découverte de la liberté absolue
Nadir Maguet n’a jamais suivi une trajectoire rectiligne. Enfant, il passe d’un sport à l’autre : ski de fond, biathlon, VTT, football. « Je suis fait comme ça. J’ai toujours eu beaucoup de passions. Faire une seule chose pendant longtemps, ça m’ennuie. » Très tôt, cette dispersion apparente devient une force. Le ski-alpinisme lui offre un terrain de jeu total – montée, descente, technique, engagement – et une liberté immédiate. « Quand j’ai commencé, ce qui me fascinait, c’était la liberté : aller en montagne, découvrir de nouveaux sommets, passer par des arêtes, sauter, skier dans des paysages sauvages. »
Le trail running, il y vient très naturellement. Sur ces deux terrains, été comme hiver, il va très vite exceller. Pendant des années, il enchaîne la Coupe du monde, intègre l’équipe nationale italienne, puis l’armée. Un cadre structurant, mais de plus en plus contraignant. Jusqu’au déclic. Et le grand saut.

Quand le ski-alpinisme perd son âme
« Je ne retrouvais plus l’amour du sport. Le ski-alpinisme est devenu olympique : des parcours courts, très balisés, beaucoup de drapeaux, du sprint, des montées imposées, des manipulations obligatoires, des virages contrôlés. Non, ce n’est plus le ski-alpinisme avec lequel j’ai grandi. Au début, on allait en montagne pour explorer. Même en course, il y avait des arêtes, de la technique, de l’engagement. Aujourd’hui, on a perdu une grande partie de ça. Et avec les Jeux olympiques, la politique est arrivée. Des gens prennent des décisions pour leurs propres intérêts, pas forcément pour le bien du sport. » Pas le genre de Nadir.
L’athlète est un homme entier. Ses choix en témoignent. Il quitte l’armée et l’équipe nationale italienne de ski de montagne. Pas simple pourtant : « Ce ne sont jamais des décisions faciles. Mais parfois, dans la vie, il faut suivre sa passion, pas seulement la voie la plus confortable », explique-t-il. Et, pour assurer ses arrières, il devient guide, retrouve « la passion de ma montagne », loin des circuits balisés.
« C’est là que je me sens à ma place. Et c’est là que je me vois quand j’aurai fini ma carrière d’athlète professionnel. » Mais pour l’heure, il surfe sur les performances dans plusieurs disciplines, fort du soutien de ses sponsors. « Aujourd’hui, en ski-alpinisme, si tu n’es pas dans l’armée, c’est très difficile de vivre du sport. Il y a moins de pratiquants, moins de ventes, donc moins de budget pour les athlètes. À l’inverse, le trail – surtout l’ultra – se développe énormément. Les marques investissent, il y a plus d’opportunités », dit-il, pragmatique.




« Plus jeune, j’étais trop focalisé sur la performance pure »
Dans cette trajectoire mouvante, une constante : La Sportiva, son sponsor depuis treize ans. « On a grandi ensemble. Dans une marque, il y a un chemin. Ça donne une vraie satisfaction personnelle. » Le partenariat dépasse largement le cadre de la compétition. Nadir est impliqué dans le développement produit, notamment sur les chaussures de ski-alpinisme.
Il cite volontiers la Kilo XTR, le modèle qu’il utilise le plus aujourd’hui, en particulier comme guide. « J’ai donné beaucoup de retours : chaussage, confort, rigidité, sensations. Ce n’est pas une chaussure pensée uniquement pour la performance, mais pour de vraies sorties, parfois avec des skis plus larges, quand la montre n’est pas la priorité. » Son regard a évolué avec l’expérience : « Quand j’étais plus jeune, j’étais trop focalisé sur la performance pure. Aujourd’hui, je sais qu’un bon produit dépend de son usage final. Une chaussure doit être bonne pour beaucoup de monde, pas seulement pour les athlètes d’élite. »

Une évolution dans son approche qui ne lui déplaît pas. Au contraire. Cet athlète qui se caractérise par la polyvalence continue de naviguer entre les disciplines – ski-alpinisme, trail, records d’ascension – et même les formats. Sans surprise, on le voit en 2024 franchir un nouveau cap avec un projet de près de 80 km, une traversée alpine engagée, presque dix heures d’effort. « C’était mon premier vrai pas vers l’ultra. Les courses longues te poussent à aller chercher des choses plus profondes, plus personnelles », dit-il. Et pour 2026, la suite semble déjà dessinée. À son programme, la Transvulcania (70 km), le Lavaredo (50 ou 80 km), et surtout la CCC. « C’est un projet ambitieux. J’ai besoin de me tester sur cette distance, de voir comment je réagis sur un effort aussi long. »
Se « tester » ? Voire. L’italien ne cache pas qu’il n’y va pas en observateur, mais pour le podium. « L’adrénaline, l’envie de gagner, ça fait partie de ma nature. Quand je prends un départ, c’est pour donner 100 % de moi. Tu dois avoir faim ! », dit-il. Et « trouver un équilibre entre beaucoup de choses ». Cet équilibre, il le cherche encore. À Torgnon, son village natal de 500 habitants, dans la vallée du Cervin où il habite encore, il a ses repères : la famille, la montagne omniprésente, et ce chien avec lequel il court en balade, plus qu’à l’entraînement. « Ce sont de petites pièces du puzzle, mais elles comptent énormément. Tu t’en rends compte surtout quand elles ne sont plus là. »

Le record du Cervin toujours en ligne de mire
Un puzzle fragile qu’il travaille à consolider en vue de son ultime projet, celui qu’il ne perd pas de vue : le record du Cervin, « plus important que toutes les compétitions au monde. » Pour préparer sa tentative de 2023, Nadir y est monté près de quinze fois. Pas pour battre un record, mais pour comprendre la montagne, dit-il. Il ne compte plus les levers de soleil, les nuits en refuge, les heures passées à reconnaître les passages les plus délicats, par tous les temps. « Je connais chaque pierre. J’ai vécu là-haut des moments incroyables, j’ai rencontré des gens, partagé des choses très fortes. Mais la première fois, j’ai peut-être mis trop de pression. J’ai brûlé beaucoup d’énergie. Si je réessaie, ce sera plus tranquille. » Le rêve reste intact : « Si je ne me blesse pas, j’y retournerai. »
Il faut croire Nadir, celui que, dans le milieu, on surnomme « The Magician » ou « Maghetto », diminutif italien affectueux. « C’est comme ça que mes amis m’appellent depuis toujours. Mon entraîneur disait ça parce que je n’étais pas toujours très sérieux, pas toujours un modèle… mais quand il fallait faire quelque chose de spécial, j’y arrivais. » Un surnom à son image : imprévisible, et capable de l’impossible.

Les plus belles randos à ski autour du Cervin
de Nadir Maguet
Ces sorties, l’enfant du Cervin les a toutes faites. Né dans la Vallée d’Aoste, descendant des deux côtés de familles installées là depuis des lustres – ce que son prénom ne laisse peut-être pas entendre –, Nadir Maguet habite depuis toujours dans le petit village de Torgnon. Tout autour s’étend un vaste terrain de jeu et d’entraînement dans lequel on peut tracer des centaines d’itinéraires. Voici ses préférés, des grands classiques et d’autres un peu moins connus. À envisager à la demi-journée ou à la journée, selon les options. Voire en enchaînement pour les plus aguerris. La plupart relèvent du ski de randonnée, mais certains supposent un très bon niveau de ski et sont plutôt à classer en ski-alpinisme (baudrier, corde et crampons de rigueur). Il n’a pas de topo précis en tête, mais recommande l’excellente appli Peakvisor.
La plus technique : la traversée du Furggen
Au pied du Cervin, une sortie avec une vraie dimension alpine conduisant jusqu’au sommet du Furggen (3 492 m). « Là, il y a une vieille station de remontées mécaniques, une belle descente t’y attend, avec un passage très raide au début qu’un très bon skieur pourra faire, sinon, mieux vaut miser sur un rappel. On peut aussi prendre les remontées (3 365 m), puis aller du côté suisse et faire toute l’arête de la droite vers la gauche, de Cervinia vers le Furggen, jusqu’à la remontée suisse du Furggsattel.»
Nadir classe clairement cette sortie en ski-alpinisme, réservée à un skieur de niveau « très bon » / « expert », sinon, il recommande de prendre un guide.
La « classique » plus accessible : col du Breuil
Moins engagée que la première, cette sortie de ski de randonnée peut partir de Cervinia. « On évolue toujours dans la partie des moraines située au-dessous du Cervin, on est au plus près de la montagne. Et, au col (3 271 m), on a toute la vue vers Zermatt, c’est superbe ».
Plus long, de niveau « medium/ difficile » : le col de Vaufraide, avec option Château des Dames (3 489 m)
Départ juste avant Cervinia, depuis un lac, à 1 950 m. « C’est un couloir orienté nord, donc on y trouve souvent de la bonne neige », précise Nadir. Il s’agit là de sorties de ski de randonnée assez longues et de difficulté moyenne pour des skieurs déjà expérimentés. Pour l’option Château des Dames, selon les conditions, cela peut nécessiter l’usage d’un piolet et de crampons.
Son spot « coup de cœur » : Cheneil (vallée de Valtournenche)
C’est « un des lieux les plus beaux du secteur », selon Nadir. « On est loin des remontées, dans un amphithéâtre de montagne, c’est très tranquille ». Par ailleurs, on y trouve plusieurs itinéraires : des sorties courtes et faciles, mais aussi des variantes plus longues pour les plus entraînés.
Niveau : « accessible » pour les itinéraires « faciles », mais les autres demandent « déjà un peu d’expérience ».
Un classique, le Monte Vallet
« Un autre bel itinéraire plus bas : le Monte Vallet, un grand classique du ski-alpinisme. On part du village de Promiod, vers 1 200 m. C’est facile, mais hors-piste, donc il faut être à l’aise. La vue est magnifique sur toute la vallée d’Aoste, le Cervin et le mont Rose. Il faut y aller quand la neige est bonne, car le bas prend beaucoup le soleil.
Un « 4 000 facile » : le Breithorn à skis
« Un des 4 000 les plus accessibles. Grâce aux remontées mécaniques, on peut partir du Plateau Rosa (autour des 3 500 m), ce qui te laisse un peu plus que 300 m de montée seulement. C’est vraiment facile ».
Une vie de montagne, en quelques repères
Ski-alpinisme
Double champion du monde ISMF en relais (par équipes)
2019, Villars-sur-Ollon (Suisse)
2021, La Massana / Comapedrosa (Andorre)
FKT
Gran Paradiso (4 061 m) — Up & Down
12 juillet 2020 : 2 h 02 min 32 s (Pont – aller-retour)
Kilomètre vertical
Championnat d’Europe de skyrunning 2019
Kilomètre vertical : 37 min 28 s
Records d’ascension — projet « Trois grands sommets alpins«
Piz Bernina (Biancograt) : 11 juillet 2022, 2 h 44 min 13 s
Ortler (Hintergrat) : 21 juillet 2022, 1 h 43 min 12 s
Grossglockner (Stüdlgrat) : 5 septembre 2022 , 1h30 min 23 s
Trail running
TOR30 — TORX® Passage au Malatrà : Vainqueur 2024 en 2 h 45 min 37 s
Val d’Aran by UTMB® — PDA (~52 km) : Vainqueur 2025 en 4 h 52 min 06 s
Pour en savoir plus sur le modèle La Sportiva Kilo XTR, visitez www.lasportiva.com.
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