À Moe’s Valley, dans le sud de l’Utah, plus de 430 passages de bloc et une centaine de voies pourraient bientôt disparaître. Un bras de fer oppose depuis des années grimpeurs, environnementalistes et promoteurs, avec un choix impossible : accepter la construction d’une autoroute pour sauver le site… ou le voir transformé en lotissement. Une situation qui n’est pas sans rappeler d'une certaine façon celle de Médonnet, en Haute-Savoie.
À l’ouest de St. George, aux portes du parc national de Zion, dans l’Utah, une vallée discrète déroule ses blocs de grès rouge et ses sentiers sablonneux. Moe’s Valley, un nom qui résonne chez les bloqueurs, un spot pionnier et ultra-accessible. Plus de 430 passages de bloc et une centaine de voies d’une longueur (sport et trad) : de quoi grimper toute l’année, sous un ciel qui offre 300 jours d’ensoleillement. Même en été, grimpeurs et vététistes viennent grimper ou rouler tôt le matin avant qu’il ne fasse trop chaud. En gros, un Eldorado, raconte Todd Perkins, l’un des ouvreurs historiques. « Je crois être la première personne à avoir commencé à faire du bloc là-bas à la fin des années 80 », dit-il. On lui doit des dizaines d'ouvertures. Puis sont arrivés d’autres grimpeurs, dont Isaac Caldiero, vainqueur d’American Ninja Warrior, qui a encore fait monter le niveau.
« La plus grande particularité de Moe’s Valley, c’est que c’est vraiment du bloc exceptionnel, de niveau mondial, et tellement proche de la ville », explique Supe Lillywhite, grimpeur local et gérant de la boutique spécialisée The Desert Rat. Année après année, Moe’s Valley est devenue l’une des capitales du bloc de l’Ouest américain, un compromis unique : du monde, mais pas trop ; des blocs pour tous, du 5 au 8 ; et la ville à moins de 2 km. Un sacré avantage qui, depuis quelques années, vire à la malédiction. Car l’urbanisation ne cesse de gagner du terrain et Moe’s attire les convoitises des promoteurs.

Un lotissement de plusieurs centaines de maisons
La parcelle où se trouve Moe’s Valley appartient à la Utah Trust Lands Administration (SITLA), organisme public chargé de maximiser les revenus fonciers pour financer l’éducation en Utah. Sa ligne directrice : valoriser le foncier. Peu importe l’usage, tant que ça rapporte ! Forcément, Moe’s est devenue une opportunité pour les promoteurs qui planchent sur un vaste lotissement baptisé Tonaquint. Conséquence : les blocs pourraient être détruits ou encerclés par des maisons, rendant l’accès quasi impossible.
« Ce serait déchirant de perdre le site », s’inquiète Supe Lillywhite. L’Access Fund, l’organisation nationale de défense des sites d’escalade, ajoute : même si tous les blocs n’étaient pas bulldozés, l’accès serait compromis.

Et si sauver Moe’s nécessitait… une autoroute ?
Ce qui complique tout, c’est le projet d’une nouvelle autoroute à quatre voies : la Northern Corridor. L’État veut la faire passer au nord de Moe’s, sur des terres gérées par le Bureau of Land Management (BLM).
Deux options sont sur la table à ce jour. Mais aucune n’est idéale. Soit accepter l’autoroute pour sauver Moe’s, ce qui voudrait dire que le BLM cèderait le terrain de l’autoroute. SITLA échangerait la Zone 6 (Moe’s Valley) contre des terrains publics protégés. 6 800 acres ( 2751 hectares) seraient intégrées à la Red Cliffs Desert Reserve & NCA, et la Zone 6 serait protégée pour 20 ans, avec compensation écologique. Un scénario que l’Access Fund soutient… faute de mieux.
Deuxième option : refuser l’autoroute. Le BLM refuserait le passage. SITLA garderait le terrain. Le lotissement de Moe’s Valley serait lancé. Et un gros hic : à ce jour, aucune alternative viable pour le tracé routier n’est identifiée !
Katie Goodwin, d’Access Fund, résume ainsi la situation : « Personne n’a trouvé une solution qui sauve à la fois Moe’s Valley et le tracé de l’autoroute. On est entre le marteau et l’enclume. » Un vrai dilemme, d'autant que Moe’s Valley n’est pas qu’un terrain de jeu pour les grimpeurs.
La Zone 6 constitue le milieu de vie de la Mojave desert tortoise, tortue protégée depuis 1990. De même, les Gila monsters, des lézards venimeux, ainsi que plusieurs fleurs endémiques, notamment la Dwarf Bear Poppy, y sont menacés. Les associations (Access Fund, SUCA, SLCA) rappellent qu’il s’agit là de l’un des secteurs les plus densément occupés par les tortues sur l’ensemble de leur territoire. Et si le lotissement voit le jour, la tortue perd définitivement son espace vital.

Que peuvent encore faire les grimpeurs américains ?
Jusqu’au 3 novembre, le BLM recueille des commentaires publics pour décider s’il autorise ou non l’autoroute. Les associations encouragent les grimpeurs à écrire au BLM pour soutenir le scénario 1 — défendre l’autoroute pour sauver Moe’s.
Contre-intuitif ? Oui. Mais sans cet échange, Moe’s disparaît. Et la menace est sérieuse.
Vous vous demandez si la SITLA « bluffe » ? Comme l’explique Goodwin de l’Access Fund, le projet immobilier avance déjà sérieusement. En décembre dernier, « un morceau de terrain près de Moe’s Valley a été mis aux enchères et les promoteurs ont déjà commencé le terrassement ». Mais l’échange de terres entre le BLM et la SITLA mettrait fin aux ventes de terrains et aux travaux.
« Sans cet échange, malheureusement, l’avenir de cette zone est très difficile à prévoir », explique Goodwin à Climbing. Certains ont demandé à Access Fund pourquoi ils n’essayaient pas d’acheter le terrain. Mais Moe’s Valley s’étend sur plus de 2 700 hectares, évalués à plus de 550 millions de dollars. Même des organismes nationaux de protection foncière, et encore moins Access Fund, ne pourraient pas se le permettre. Si l’échange échoue, Goodwin dit qu’il restera une petite porte de sortie. Les grimpeurs pourraient essayer de négocier des servitudes de passage et d’acheter des portions de la Zone 6 entre les unités de logement… Rien de très encourageant. Reste que jeter l’éponge à ce stade serait dommage car, on l’a vu ailleurs, la mobilisation des grimpeurs est parfois payante. Notamment en France.
Médonnet, le “Fontainebleau alpin” face aux promoteurs
En Haute-Savoie, le site de bloc du Médonnet (Combloux/Sallanches), souvent décrit comme « l’un des plus beaux de Haute-Savoie », ou « le Fontainebleau alpin », est menacé depuis 2022 par un projet immobilier privé sur terrain foncier sensible. Immédiatement, la communauté des grimpeurs a réagi. Une pétition a réuni plus de 6 000 signatures, et les médias régionaux ont largement relayé l’affaire. Trois ans plus tard, le dossier semble basculer en faveur de la protection du site. Médonnet a été proposé au classement comme site d’intérêt géologique départemental. Le Conseil Scientifique Régional du Patrimoine Naturel Auvergne-Rhône-Alpes a rendu un avis favorable en juin 2024. En mars dernier, la préfecture de Haute-Savoie a clos la consultation publique sur le sujet. C’est l’étape administrative qui précède l’édiction de l’arrêté préfectoral de protection. Ce classement créerait un cadre légal qui freinerait tout aménagement immobilier incompatible.
Pour les grimpeurs, l’affaire semble donc en bonne voie, mais elle n’est pas close. Aussi faut-il rester prudent. On se souvient qu’en 2020, c’est Fontainebleau qui était menacé, dans une moindre mesure, mais suffisamment pour inquiéter les grimpeurs. Ici, pas de projet immobilier, mais un chantier de forage de pétrole. À Nonville, en Seine-et-Marne, à environ 4 à 5 km de la Forêt de Fontainebleau, la société Bridge Energies (ex-Bridgeoil) exploitait déjà des puits. Elle souhaitait étendre son activité avec deux nouveaux puits sur une concession active jusqu’en 2034. Une menace directe pour la biodiversité de la forêt et de sa région, qui a mobilisé des grands noms de l’outdoor comme Patagonia, Beth Rodden, Shauna Coxsey, Tom Randall, Zofia Reych – directrice de Womens Bouldering – et bien d’autres. Une pétition contre ce projet avait réuni 67 422 signatures. Mais en mai 2024, le ministre de l’Industrie a statué : le projet est « conforme à la loi ». Un référé de l’établissement Eau de Paris pour suspension a été rejeté en mai 2024 (tribunal de Melun). "On va continuer à se battre", confiait la maire de Paris au Monde en mai 2024. Les travaux devaient débuter en 2025.
.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
