Cette affaire, c’est un peu l’histoire de l’arroseur arrosé. Après avoir contesté le record de vitesse de Nicolas Hojac et Philipp Brugger parvenus en avril dernier à gravir en un temps record la trilogie de l’Oberland bernois - l'enchaînement des faces nord Eiger-Mönch-Jungfrau - voici que Stephan Siegrist, détenteur de la marque avec Ueli Steck depuis 2004… se voit maintenant accusé par les premiers d'avoir réécrit le récit de sa propre ascension et d'en avoir dissimulé des informations capitales ! De quoi remettre en cause sa performance. Et alimenter beaucoup de commentaires dans le milieu de l’alpinisme
Triste bataille que celle qui se tient depuis quelques semaines au pied de trois sommets emblématiques des Alpes suisses, l’Eiger (3 967 m), le Mönch ( 4 110 m), et le Jungfrau (4 158 m) dont l’enchaînement des faces nord compose une trilogie bien connue des alpinistes, la trilogie de l’Oberland. Un exploit réalisé en 2004 en un temps record (25 h) par les Suisses Stephan Siegrist et Ueli Steck, décédé depuis sur le Nuptse (7 861 m).

Plus de vingt ans plus tard, un autre Suisse, Nicolas Hojac et son compagnon de cordée, l’Autrichien, Philipp Brugger, entreprenaient de relever le défi, ou plutôt, comme ils l’expliquent dans un documentaire consacré à leur projet, de « finir le projet de ces deux alpinistes ». A savoir faire tomber le temps d'ascension en dessous des 24 heures.
Ces deux-là ne sont pas des débutants. Nicolas Hojac, 33 ans, a gravi l’Eiger par la face nord à 18 ans, et il détient depuis 2015 le record de vitesse encordé sur cet itinéraire, avec Ueli Steck. Quant à Philipp Brugger, 34 ans, grimpeur de vitesse et traileur, il est à l’origine de plusieurs premières ascensions au Pakistan.

La deuxième tentative sera la bonne
En 2022, Hojac et Brugger se lancent. Las, après le Mönch, Brugger est malade. Leur sécurité est en jeu. Ils renoncent. En 2023, les conditions ne sont pas bonnes. 2025 sera finalement l’année de leur deuxième tentative. Et de leur réussite. Le duo explosera le record en gravissant les trois faces nord en 15 heures et 30 minutes. Soit 9h30 de moins que le temps établi en 2004 (25 heures ) par Ueli Steck et Stephan Siegrist.
Une performance qu’ils doivent à une préparation et à un repérage minutieux. Attaquée à 1h du matin, via l’historique voie Heckmair, la face nord de l’Eiger est avalée en 5 heures et 43 minutes. Une pause express de cinq minutes suffit au duo avant de redescendre pour enchaîner avec le Mönch, via la voie Lauper, qu’ils atteindront à 10h55, après avoir été un peu freiné par un relais manquant. S’ensuit le Jungfraujoch après pause de 25 minutes, le temps de manger un cornet de frites. Le 3e et dernier sommet, culminant à 4 158 mètres, est atteint à 16h30.
Les deux alpinistes ne manqueront pas de rendre hommage aux pionniers qui les ont inspirés, car ils ont fidèlement suivi leurs traces. Si Ueli Steck n’est plus là pour recueillir leurs remerciements, son camarade Stephan Siegrist, se charge, lui, de commenter l’exploit. Furieux, l’alpiniste de 52 ans remet en cause leur performance en alléguant que leur temps n’est pas comparable au sien. Le duo helvético-autrichien n’aurait pas respecté les mêmes règles de chronométrage, car son chrono aurait été arrêté durant les pauses.
Mais ce serait presque un point mineur comparé à une autre accusation. Sur le 3e et dernier sommet, la Jungfrau, ils auraient choisi la voie Lauper, un itinéraire « moins légitime » que le couloir Y (ou Ypsilon Couloir), plus direct et plus engagé, emprunté, selon lui, en 2004.
Informations modifiées, détails "omis"... l'exploit de Siegrist- Steck remis en cause
Chez leur sponsor commun, l’affaire fait du bruit. Siegrist exige un rectificatif du communiqué de presse publié en avril dernier. Le sponsor essaye de régler l’affaire en famille, mais le conflit va fuiter et sera largement commenté des deux côtés de la frontière. En Suisse par le magazine spécialisé Lacrux. Et en Allemagne par Bergsteigen.
Traces GPS, vidéos et photos à l’appui, Nicolas Hojac et Philipp Brugger ripostent immédiatement. Et prouvent leur bonne foi : de toute évidence, ils ont respecté les voies classiques empruntées par leurs aînés. Mieux, ils expliquent qu’ils ont consulté au préalable le seul survivant, Siegrist, lui-même. Confondant.
Et plus encore quand, piqués au vif par ces fausses accusations, le duo Hojac-Brugger poursuit son enquête et met en évidence que, pour étayer son réquisitoire, Siegrist n’a pas hésité au printemps à modifier sur son site internet les informations concernant son ascension de 2004. Alors que partout, dans son livre, comme sur son ancien site internet, il explique avoir emprunté la voie Lauper, il y affirme désormais avoir gravi le couloir Y, une ligne plus directe et engagée classée EX (extrêmement difficile).
Ajoutons encore une révélation, et non des moindres, et on comprend pourquoi l’affaire fait aujourd’hui autant de bruit. Lors de leur enchaînement de 2004, Siegrist et Steck auraient reçu l’aide de deux alpinistes qui leur auraient descendu une corde de 50 mètres pour les sortir de la face de la Jungfrau. Petit détail que Siegrist a reconnu, mais qui, curieusement, est resté caché pendant 21 ans. Steck n’est plus là pour s’expliquer, mais les évidences sont là. Cette assistance est contraire à l’éthique des ascensions de vitesse exigeant une autonomie totale. A ce stade, on peut donc parler de fraude, conclut Hojac, très remonté et convaincu que Siegrist ne l’a attaqué que par pure jalousie.
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