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Jorassiques Pâques
  • Aventure
  • Alpinisme & Escalade

Jorassiques Pâques : quatre jours de survie pour une ouverture en face nord des Grandes Jorasses

  • 13 avril 2026
  • 6 minutes

La rédaction Outside.fr Marina Abello Buyle

Il aura fallu, selon les mots d’Arthur Poindefert, « un peu de souffrance, énormément de concentration et une bonne dose de survie » pour mener à bien ce rêve d’alpiniste. En ce lundi de Pâques, après quatre jours suspendus dans la face nord des Grandes Jorasses, Arthur Poindefert, Kilian Moni, Hugo Peruzzo et Pierre Girot atteignent la pointe Whymper (4183 m) et signent une nouvelle voie de 1100 mètres cotée M7 A3. Son nom : Jorassiques Pâques.

Ils ont entre 23, 25, 25 et 28 ans et partagent, depuis deux ans, les exigences du Groupe Excellence Alpinisme National (GEAN) de la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM) : Arthur Poindefert, « l’étincelle d’un mauvais briquet » à l’origine de cette idée un peu folle, Kilian Moni, l'homme qui perd un implant dentaire en pleine paroi mais continue sans broncher, Hugo Peruzzo, qui perce son portaledge gonflable sous la neige tout en se disant encore « à la limite du confortable », et Pierre Girot, décrit par ses compagnons comme un véritable roi de l’artificiel. Leur cordée n’en est pas à son coup d’essai, puisqu’elle s’est déjà illustrée sur d’autres ouvertures de voies, notamment à la Dent du Géant l’été précédent, et sur une voie de 370 mètres cotée 8a+ libérée ensemble au contrefort du Moine, dans le massif du Mont-Blanc. 

Arthur, à l’origine du projet, n’a d’ailleurs jamais envisagé de changer « son équipe qui gagne » : « Je m’étais imaginé une équipe de rêve avec des profils très différents, chacun avec sa carte à jouer dans l’aventure. Les quatre ensemble, on a une polyvalence qui faisait qu’on pouvait vraiment s’imbriquer parfaitement, explique-t-il. C’était l’occasion de récidiver avec la même équipe de copains. »

Ouvrir une voie dans une face saturée

Ouvrir une voie dans la face nord des Grandes Jorasses aujourd’hui n'a rien d'intuitif, tant il devient difficile d’y tracer une ligne sans croiser une voie existante. Pourtant, c’est précisément ce qui a attiré Arthur : « Dans notre cursus, on est amené à réfléchir à ce qui nous fait rêver en montagne, à ce qui nous donne envie, à ce qui nous motive ; moi, j’avoue que le côté exploratoire, le fait d’ouvrir de nouvelles voies et d’aller chercher dans le massif des choses encore à faire, comme les anciens à l’époque de Bonatti ou de Messner, c’est quelque chose qui me faisait rêver », confie-t-il. Et j'ai envie de pousser un peu ma pratique. Et donc depuis deux ans maintenant, j'essaie d'aiguiser un peu mon regard à ça. »

Direction non pas les parois, mais la bibliothèque. C’est à l’automne, en épluchant les anciens topos conservés à la bibliothèque de l’ENSA, l’une des plus riches en matière de documentation alpine, et conscient que les ouvrages récents, aussi complets soient-ils, laissent parfois dans l’ombre des itinéraires anciens ou peu documentés, qu’Arthur tombe sur un espace entre deux itinéraires majeurs, la Directe de l’Amitié et la Bonatti-Vaucher. « La face nord des Grandes Jorasses, c’est celle qui me faisait le plus rêver, mais je n’imaginais pas que ce soit possible, parce qu’en travaillant dessus, je voyais bien qu’il y avait déjà énormément de choses de faites…et pourtant, en cherchant, j’ai fini par distinguer un petit espace qui pourrait permettre d’utiliser un bastion particulièrement raide et déversant, mais qui, vu aux jumelles depuis le bas, laissait penser que ça pouvait peut-être passer », raconte-t-il.

S’en suit alors un « travail d’imagination » et de repérage aux jumelles depuis le refuge du Couvercle, en face : « aux jumelles, on distinguait des fissures, mais je ne savais jamais vraiment si c’était réel ou si mon esprit me jouait des tours », admet-il. À force d’observations, de photos et de projections mentales, la ligne finit néanmoins par prendre forme. Elle sera découpée en cinq sections. 

4 jours, 4 copains et un paquet de bonbons

Après une première incursion en décembre, interrompue dès le deuxième jour par une corde coincée qui les contraint à faire demi-tour, la cordée repart au printemps pour une seconde tentative. Dans leurs sacs bouclés la veille à 23 heures, quatre jeux de friends, une quinzaine de pitons et de birdbeaks, cinq cordes (trois dynamiques et deux statiques) et un paquet de bonbons à partager, le tout pesant entre 80 et 100 kilos.

Premier soir au camp de base : sous la face nord des Grandes Jorasses, un vaste bloc déversant, situé une cinquantaine de mètres sous le sommet, large d’une vingtaine de mètres et haut d’une trentaine, leur servira de repère tout du long. « Je ne sais pas si tout le monde a la même imagination que moi, mais on voit vraiment parfaitement le nez et les yeux d’un moaï de l’île de Pâques », raconte Arthur. C’est également ce détail qui donnera son nom à la voie, Jorassiques Pâques, trouvé à l'unanimité à la descente. « On se creusait un peu la tête pour oublier le poids des sacs à la descente. »

Jour 1. Le premier jour ramène les quatre compagnons dans les longueurs déjà parcourues lors de la tentative de décembre, jusqu’à atteindre le point où ils avaient dû faire demi-tour. Ils y installent un bivouac suspendu sur leurs trois portaledges. Mais la nuit ne se déroule pas comme prévu : des nuages bas viennent s’accrocher à la paroi, déposant de la neige, Kilian perce l'un des portaledges sans qu’ils en identifient clairement la cause, et perd au passage un implant dentaire en croquant dans une barre énergétique un peu gelée. Le réveil à 5 heures se transforme en grande remise en question du projet : « Le premier matin, on s’est vraiment demandé si on ne devait pas rentrer à la maison ; il y avait plein de petits soucis, pas horribles, mais qui montraient qu’on n’avait pas tous les voyants au vert, explique Arthur. Mais, finalement on s'est dit qu'il y avait le créneau météo, il continuait de faire le beau, et on s'est tous motivés à repartir. »

Au troisième jour, ils atteignent la troisième des cinq zones définies lors de la préparation, sans doute la plus raide et la plus exigeante. Mais les conditions restent précaires : Arthur perce son matelas gonflable, puis Hugo perce à son tour un des portaledges gonflable, éliminant petit à petit tout élément de comfort. Et la météo se dégrade de manière inattendue. « La fin de la journée puis la nuit ont été compliquées, résume Arthur. Un orage a éclaté dans le massif du Chablais et on s’est pris des quantités de neige assez importantes. Il n’y avait rien d'autre à faire que survivre. » Trempés, contraints de partager un unique matelas encore utilisable, les alpinistes passent une nuit difficile, dont ils sortent avec une certitude : dans ces conditions, il ne sera pas possible de prolonger l’ascension au-delà du lendemain.

Il n’y avait rien d'autre à faire que survivre.

« Là, on savait qu’on n’avait plus de joker, qu’on ne pouvait pas passer une nuit de plus dans cet état, explique Arthur. Bien que le bilan matériel s’était considérablement alourdit, avec deux portaledges percés, un matelas inutilisable, un piolet et quelques équipements perdus, et une dent en moins, rien nous empêchait d’aller vers le haut ».

Le fameux visage dans le rocher n’est plus très loin. Encore quelques longueurs permettent de rejoindre le dernier relais de Basique, avant d’emprunter les trois longueurs finales de la voie Bonatti-Vaucher, qui conduisent directement à la pointe Whymper.

« Après quatre jours seuls au monde, sans nous prévenir, des amis du PGHM sont venus nous soutenir moralement dans les dernières longueurs d’escalade en faisant un passage rapide en hélicoptère, durant leur exercice journalier. Hugo n'a pas pu retenir ses larmes. Et nous avons tous eu cette sensation très étrange de vivre quelque chose d’unique, et de le partager pour la première fois depuis quatre jours avec d’autres passionnés. »

Une ouverture dans l’histoire

Quatre mots pour résumer ce projet : « passion, amitié, ambition, et une bonne dose d’exploration ». Arrivés au sommet vers 16 heures en ce lundi de Pâques, après plusieurs jours passés sans voir le soleil, les quatre alpinistes sortent enfin de l’ombre de la face nord des Grandes Jorasses et signent l'ouverture de Jorassiques Pâques, 1100 mètres cotée M7 A3.

Cela faisait plus de trente ans qu’aucune ligne n’avait été tracée dans cette face mythique, et en l’espace d’un an, deux nouvelles voies y ont vu le jour.

Ouverte en grande partie en escalade artificielle, la voie n’en reste pas moins tournée vers l’avenir, avec la perspective, peut-être, d’une ascension en libre. Mais pour la cordée, cette ambition n’était pas envisageable dans le cadre de cette ouverture : « quand il faut déjà quatre jours pour grimper la voie, dans un terrain technique et parfois instable, on ne pouvait pas espérer ouvrir, déchiffrer, redescendre, nettoyer le rocher, et remettre des essais pour enchaîner en libre ; à notre niveau d’engagement, ce n’était pas réaliste, surtout avec les conditions qu’on a eues », explique Arthur.

« C’est un grand aboutissement pour nos jeunes âges ; je n’imaginais pas pouvoir vivre une réalisation comme celle-là aussi tôt » résume-t-il. Quant à la suite, elle reste volontairement ouverte : « je pense que notre rêve, notre aventure, elle est finie. On laissera aux prochains la joie d’essayer de la libérer ».

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