Huit mois autour du monde, 27 000 milles sans assistance satellite, sans moyen de communication moderne et sans GPS. C’est le dernier défi que s’est lancé Marie Tabarly, 39 ans, à la tête du mythique voilier Pen Duick VI qui fête ses cinquante ans cette année. Accompagnée d’une équipe composée à 70% d’amateurs, comme l'exige la course, elle mène actuellement l’Ocean Global Race, un tour du monde en équipage avec escales parti le 10 septembre. Portrait d’une navigatrice qui a su dépasser le simple statut de "fille de" pour inscrire son nom dans l’histoire, entre performance et projets environnementaux, dont l’Elemen'Terre Project, créé en 2021 pour sensibiliser le public aux grands enjeux écologiques et sociétaux de notre temps.
"Humainement, je reviens de très très loin. Il y a encore cinq ans, je ne me voyais pas capitaine d’un bateau" racontait récemment sur Arte Marie Tabarly, la fille d’Eric Tabarly, emporté par la mer d’Irlande en 1998, aujourd’hui en tête de l’Ocean Globe Race. "Je ne pensais pas faire ça professionnellement, et encore moins en communauté avec des gens pendant huit mois […] Ce n’est pas que je ne supportais pas les humains. Mais il y a un amour et une confiance en soi qu’il me fallait développer". Ce qu'elle a fait avec succès.
Partie le 10 septembre de Southampton, au Royaume-Uni, Marie fête sur l’Ocean Global Race les 50 ans du bateau de son père, le Pen Duick VI, un ketch (voilier à deux mâts dont le mât arrière est plus petit que le mât avant, contrairement aux voiliers "goélette") en aluminium de 22 mètres, commandé en 1973 par Eric Tabarly, sur lequel il avait remporté la Transat anglaise en solitaire de 1976.
"Ça fait trois ans qu’on prépare cette course" explique la navigatrice. "On a parcouru 18 000 milles en un an, dans des vagues et un courant impressionnants. On a navigué au large de New York, on est redescendu par les Bermudes. Avec 55 nœuds de vent au près. J’ai pu mettre l’équipage dans des conditions très difficiles. Et puis on a passé du temps à préparer le bateau, du mieux possible. On a remplacé tout ce qu’on pouvait remplacer, fiabiliser tout ce qui pouvait l’être et travaillé sur le confort. […] J’ai envie de courir avec ce bateau autour du monde parce que je le trouve phénoménal. Et même si c’est un bateau qui a une histoire, aujourd’hui, c’est mon histoire avec ce bateau, je vis le moment présent". Et sur cette course, ses objectifs sont clairs : finir ce tour du monde, avec tout le monde à bord, en battant les scores de Pen Duick VI lors de son tour du monde de 1981, à l’occasion de la Whitbread (3065 h 42 min 43 s), l’ancêtre de l’Ocean Globe Race. Le tout en finissant première de sa catégorie en temps réel.

À bord, le règlement de la course impose 70 % de marins amateurs pour se rapprocher de l’esprit de la Whitbread. "J’aurais pu aller chercher les copains de copains mais je voulais aller voir plus loin" se souvient Marie Tabarly. "J’ai alors mis une annonce sur Facebook avec un texte qui fait un peu peur pour bien raconter ce à quoi il fallait s’attendre. Je demandais aux personnes intéressées d’envoyer une vidéo de 2 minutes, un CV et une lettre de motivation. […] Au total, j’ai reçu 170 candidatures. J’en ai retenu 60 pour faire des entretiens en visio et 38 sont venues naviguer avec moi. Après les navigations, 18 personnes ont été sélectionnées et 16 ont décidé de partir pour ce tour du monde. Il y a autant d’hommes que de femmes. Et quatre professionnels complètent l’équipage. À bord on sera 12. Trois professionnels seront en permanence avec moi et le reste de l’équipage tournera […] L’équipe est très jeune. Beaucoup ont entre 23 et 26 ans. Mais c’est super intéressant. Ils sont très ouverts, ils ont une grosse conscience du monde qui les entoure et portent tous un projet sociétal ou environnemental pendant ce tour du monde". Des valeurs qui comptent pour la navigatrice engagée dans la défense des océans et l’amour du monde animal.


"Les chevaux m’ont permis de me reconnecter au monde"
Son enfance, Marie Tabarly l'a passée à bord du Pen Duick VI. "Depuis toute petite, je rêve devant les exploits de Florence Arthaud, Peter Blake et Kersauson, d’autant que je les croisais très régulièrement" se souvient la navigatrice. "Mon père ne faisait pas partie de la liste : c’était mon père, pas un aventurier parmi les autres. Et je me suis toujours dit que j’arriverais à vivre moi aussi des moments forts. Mais les détails, je ne les ai pas pensés : les aventures se sont organisées spontanément, et j’ai choisi celles qui me rendaient heureuse. J’aimerais que chacun puisse faire de même : le monde se porterait sûrement mieux !"
Mais une fois son bac en poche, la jeune Marie a ressenti le besoin de s’éloigner de ce milieu. À 19 ans, elle a quitté la Bretagne pour Rambouillet et le Haras de La Cense. Une école internationale consacrée à l’enseignement de l’éthologie équine et à l’éducation, où elle a exploré avec passion la subtile relation qui unit depuis plus de cinq mille ans l’homme et le cheval. Après une formation de trente mois, dont une année passée au Montana en spécialisation « jeunes chevaux » et six mois en Angleterre aux côtés des meilleures spécialistes du dressage, elle est devenue une comportementaliste équine reconnue, installée à Gouesnac’h, une commune du Finistère Sud.
En parallèle, Marie s’est également occupée de la partie équestre de l’expédition Pangaea montée par l’explorateur Mike Horn en Mongolie. "À une époque, les chevaux m’ont permis de me reconnecter au monde" souligne-t-elle. "Je m’entends toujours très bien avec eux, mais il fallait que j’aille voir ailleurs, que je m’ouvre à d’autres horizons. […] Du fait de mon nom, je sais que je serai toujours attendue au tournant, tout le temps. Cela a pu me causer des tas de problèmes, mais aujourd’hui, à presque 40 ans, je prends les choses différemment. J’en suis fière et je ne le changerais pour rien au monde. De toute façon, je ne vis pas dans le regard de l’autre. Mon seul problème, c’est de savoir ce que mon équipage pense de moi et s’il me fait confiance".
L’année 2018 marque un tournant pour la navigatrice qui s’est lancée dans un tour du monde avec escales, à la barre du Pen Duick VI. Portée par son association The Elemen’Terre Project, créée pour "sensibiliser le public aux grands enjeux environnementaux et sociétaux de notre temps", cette expédition lui permet de faire revivre ce voilier mythique, devenu "une résidence itinérante autour du monde, un lieu de rencontre, de réflexion et de partage". Sa première escale a eu lieu au Groenland, au départ de Lorient, avec le skipper Franck Cammas et le peintre Jacques Godin. Puis le bateau a descendu l’Atlantique avant de partir pour l’océan Indien et de rallier le Pacifique. En septembre 2018, Marie est partie pour l’Islande avec la multi-instrumentaliste Émilie Quinquis, son époux Yann Tiersen, l’apnéiste Leina Sato et le photographe sous-marin Jean-Marie Ghislain. "Nous avions plein d’autres projets, mais comme tout le monde, nous avons pris le Covid de plein front…" déplore-t-elle. "En 2020, nous avons quand même fait un tour des îles du Ponant, en Bretagne, en cinq étapes. Avec des productions artistiques et des tables rondes publiques, autour du Zéro Déchet, du Zéro Carbone, du Zéro exclusion et du Zéro polluant agricole".

"Mes équipiers amateurs embarquent tous avec un projet sociétal"
Novembre 2021. Marie Tabarly était au départ de la Transat Jacques-Vabre avec Louis Duc, un marin de talent qu’elle connaît depuis des années. C’est sa première traversée de l’Atlantique en course. Résultat ? Une fort honorable quatorzième place (sur 158 ) mêlant éthique et savoir-faire nautique. De quoi poursuivre l’oeuvre de son père en navigant sur son bateau. Ce qui ne l’empêche pas de choisir ses propres combats.
Preuve de son engagement, la navigatrice avait ajouté un critère de sélection pour courir avec elle sur l’Ocean Globe Race cette année : présenter un projet en adéquation avec le programme Elemen’Terre Legacy. "J’ai toujours aimé mettre des thématiques sur mes courses pour fédérer mon équipage, par autre chose que le seul fait de naviguer ensemble" explique Marie Tabarly. "Pour cette course, j’ai choisi de poser la question de l’héritage : celui que les entreprises vont laisser sur leur territoire, celui que chacun d’entre nous reçoit et celui que nous léguerons. Elemen’Terre Legacy, que j’ai créé en 2022, a pour but de récolter des fonds auprès d’entreprises partenaires pour financer ‘du temps dehors’ dans les collèges bretons, et si possible au-delà".
"Mes équipiers amateurs embarquent tous à bord avec un projet sociétal ou environnemental autour du devenir de la planète" précise-t-elle. "Deux d’entre eux vont prendre des mesures de salinité tout autour du monde à des fins d’échantillonnage scientifique ; une autre réfléchit aux moyens de pérenniser les bateaux de course amateurs ; une quatrième se penche sur un guide pour la mixité entre les générations dans les communes rurales ; une autre encore, architecte de métier, va observer la vie à bord pour questionner notre façon de vivre à terre ; un sixième veut déposer des cahiers partagés dans les universités des villes où nous accosterons ; deux personnes, infirmiers de profession, veulent construire un projet autour du soin des autres et du monde… Les problématiques sont diverses et très larges. D’une part parce que je n’aime pas les cases, et d’autre part parce que je déteste ne pas voir les choses dans leur ensemble. Or, en ce qui concerne notre planète, tout est lié. Avec le réchauffement climatique, nous sommes à H-1 d’une catastrophe. Donc on peut soit se dire que c’est fichu et rouler en 4x4, soit garder un peu d’espoir grâce à une partie de la nouvelle génération qui arrive et qui est hypersensibilisée à ces questions. J’ai voulu profiter de mon réseau et de la course pour mettre en avant la deuxième option".
Suivez en direct la progression de Marie Tabarly sur l’Ocean Globe Race ici
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