C’est un coup de gueule que pousse une fois de plus Marc Batard. Longtemps recordman de vitesse de l’ascension du Toit du monde sans oxygène, l’alpiniste n’a jamais mâché ses mots. Et ce n’est pas à 73 ans qu’il va pendre des pincettes pour dénoncer les dangers auxquels sont de plus en plus exposés les porteurs et guides népalais dans les expéditions himalayennes. Et tout particulièrement ceux qui traversent sans répit la redoutable portion de l'icefall du Khumbu, passage obligé vers le sommet de l’Everest. C’est pour eux notamment qu’il y a six ans il a entrepris de sécuriser une voie alternative, nettement plus sure. Un projet très avancé, dont il pourrait venir à bout cet automne… si le gouvernement népalais veut bien mettre la main à la poche. Pas gagné, mais le Français a des arguments, et des appuis, nous explique-t-il depuis Katmandou.
Quand il y a six ans Marc Batard décide de renouer avec la montagne, après une vingtaine d’années consacrées à la haute-montagne, de nombreuses ascensions, et une pause dédiée à la peinture, son constat est accablant : trop de porteurs meurent encore au cours d’expéditions occidentales. Notamment sur l’Everest, dans l’icefall du Khumbu. Un couloir de glace meurtrier constitué d’immenses séracs et de crevasses de plus de 50 m de profondeur, en perpétuel mouvement, aggravé par le réchauffement climatique. Depuis les années 50, plus de 45 personnes y ont trouvé la mort. Dont 16 sherpas pour la seule année 2014. Un bilan qui ne peut que s’alourdir quand on sait qu’on se presse au pied de l’Everest. « Plus de 500 permis d'ascension ont été délivrés cette année par les Népalais. Et ce n’est pas l’obligation de faire un 7 000 m népalais au préalable qui va freiner les gens. Ça va juste être encore une belle aubaine pour le business des agences ! Il est très clair qu'il y a de la corruption, comme chez nous, parce qu'on parle de la corruption du Népal, mais en France, il y a vachement de corruption. »
"On interdit aux Sherpas de donner des interviews"
Mais business is business, même si la surfréquentation ne fait qu’augmenter les risques. Notamment pour les Népalais, insiste Marc Batard. « Un touriste ne fait qu’un aller-retour dans cette cascade de glace », mais les Sherpas, eux, en font cinq, six, parfois dix par expédition. Donc ils ont nettement plus de chances d'y rester. Beaucoup d'entre eux en sont conscients, mais ils ont peur d'en parler. Je n’ai pas tellement communiqué sur ça jusqu’à présent, mais on interdit aux Sherpas de donner des interviews aux journalistes. Pour les besoins de mon film, la suite de « L’Everest en partage », réalisé par Théo Livet, on a quand même pu parler au chef des "icefall doctors" [des experts qui ouvrent et sécurisent cette zone dangereuse en début de saison pour les expéditions commerciales ]. Il a bien compris l’intérêt d'une voie alternative. Il dit que ça vaut le coup de sécuriser, parce que l’icefall, c’est dangereux. Mais les Népalais subissent la pression des grosses agences comme Seven Summits ou Elite Exped, l’agence de Nims [Dai]. C'est une catastrophe, ce business ! C'est une catastrophe ! » s’insurge-t-il.
Or, rappelle-t-il, il n’y a pas de fatalité. L’alpiniste a en effet repéré une alternative proche d’une voie ouverte dans les années 80, par l’expédition d’un Français, Raymond Renaud. C’est cette voie, baptisée la voie Sundaré Sherpa - Marc Batard, qu’il a entrepris d'équiper il y a cinq ans. Il y a déjà consacré trois expéditions. De quoi ouvrir et sécuriser trois des quatre murs principaux en freinant l’accès. Arrivée le 31 mars à katmandou avec une équipe de 14 personnes, dont 7 cordistes expérimentés, Marc Batard espérait boucler ce chantier ce printemps. Mais l’expédition a dû stopper, faute de temps, la météo ne s’y prêtant plus.
Le budget pour finir ? "150 000 US$, soit 10 permis pour l'Everest !"
80% de la voie est désormais équipée de cordes et en via ferrata. Reste un dernier mur de 100 mètres maximum, moins vertical que les autres. « En trois semaines, avec quatre ou cordistes français, des bénévoles et quatre Sherpas, bien payés, eux, on peut le sécuriser », explique l'alpiniste. « Symboliquement, il ne restera plus qu'à faire la boucle pour concrétiser l'itinéraire complet. On le fera ça au printemps... si le gouvernement népalais s'engage financièrement. Mais seulement s’il s’y engage. J’ai déjà trouvé pas mal d'argent, mais il faut que les Népalais s’investissent un petit peu plus. Sinon, je laisserai tomber ! Ça ne leur coûterait que l’équivalent d'une dizaine de permis. Sur plus de 500 délivrés, ce n’est pas une grosse somme, disons dans les 150 000 US dollars ».
Pour plaider sa cause auprès du ministère du tourisme, Marc Batard peut compter sur kaji Sherpa. Devenu un héros en 1998 quand il gravit l’Everest depuis le camp de base sans oxygène, en vingt heures et vingt-quatre minutes, battant ainsi de deux heures le record établi dix ans plus tôt par…Marc Batard, le Sherpa fait partie des mieux placés pour pousser le dossier du Français. « Il est vraiment motivé. Il a vraiment envie de faire des trucs pour le Népal. C'est quelqu'un de très modeste. Et c'est surtout lui qui a fait avancer les choses », explique Marc Batard. C'est grâce à lui notamment qu’en avril dernier j'ai eu un papier officiel [autorisation d'ouvrir et d'équiper la voie alternative ]
Mais que compte-t-il faire si le gouvernement continue de faire la sourde oreille ? « J’arrête ! », dit-il. « Et ce qui va se passer, c'est qu'au premier accident grave qu'il y aura dans la cascade de glace – et c’est malheureusement fort possible : s'il y a une secousse sismique, il va y avoir 40, 50, 60 morts ! - on risque fort de se rappeler de ma proposition et de me dire : « ça nous intéresse de finir d'équiper votre voie ! ».
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