Gaëtan Vidal ? C’est Chris Mccandless mais aussi Jack London qui l’ont amené à prendre la route sur son gravel pour filer au fin fond de l’Alaska. Un périple de 1100km et 12 000 D+ qui lui a appris que dans le parc sauvage du Dénali, on ne rigolait pas avec la météo. Dernier vainqueur de notre concours « Retour d’aventure », il nous livre ici son récit et ses photos, car ce gars du sud est photographe pro quand il ne s’occupe pas de la brasserie artisanale qu’il a monté du côté de Causses et Veyran, un petit village situé à la limite du parc naturel régional du Haut Languedoc. Le parfait bikepacker, quoi !
Dès son plus jeune âge, Gaëtan Vidal est initié à la nature par ses parents et tout particulièrement par son père, aujourd’hui disparu. Ensemble il passe les fins de semaines dans le parc naturel régional du haut Languedoc où son grand-père s'était bâti une petite maison au milieu de la forêt.
Son bike trip en Alaska, effectué du 31 août au 21 septembre 2023, n’est pas sa première aventure. À 33 ans, il a déjà réalisé un trip solo en bikepacking à l'automne 2021 : 1000 kilomètres en Colombie Britannique au départ de Vancouver. Il lui arrive assez régulièrement de partir seul ou avec un ami vadrouiller avec vélos et sacoches dans l’arrière-pays languedocien. Son rêve ? Participer ( peut-être en 2025) au Tour Divide, cette fameuse course bikepacking au Départ de Banff / Canada qui traverse les états Unis pour finir à Antelope Wells à la frontière Mexicaine.
En attendant, il planifie déjà son prochain voyage. Car, explique-t-il, si l’Alaska ne l’a pas fondamentalement changé, cela lui a permis d’apprendre et de penser. « On passe beaucoup de temps sur le vélo. L’occasion de développer mon esprit créatif et ma patience et de m’émerveiller aussi devant la nature. Finalement quand on évolue dans ces conditions là, on se contente de peu de choses, on retrouve un espèce de rythme de vie primaire, ou l’on donne beaucoup d’importance à des choses qui nous paraissent banales dans nos vies de tous les jours ».
31 août 2023 : Notre avion est prêt à décoller. Nous partons vers l’Alaska, oles « terres » ou « grande péninsule » en langue Aléoute. Un territoire qui a fait rêver tant d’explorateurs, la dernière frontière comme l’appellent ceux qui y habitent.
Mais revenons 5 ans en arrière...
2018 : je découvre l’Alaska lors d’un voyage sac à dos. Motivé par le récit de John Kraukauer à propos d’un dénommé Christopher Mccandless désirant quitter la société pour vivre dans le bush, je pars camper plusieurs jours dans l’arrière pays du Parc National de Denali ; j’y vis des choses fantastiques.
A partir de ce moment-là, c’est comme si, au fond de mon coeur, une fissure s’était formée dans un barrage. Et petit à petit cette fissure s’est élargie et a fini par exploser… Depuis, j’ai gouté aux joies du gravel, puis à celle du Bikepacking : ce fut l’amour fou. Mais une idée commençait à germer dans un coin de mon esprit, j’ai donc pris une carte, tracé un itinéraire et fixé une date. Le rendez-vous était pris, j’avais acté mon retour en Alaska.
La ruée vers l’or du Klondike est une page de l’histoire qui me fascine, l’esprit aventurier, le romantisme de ces pionniers n’hésitant pas à tout planter pour partir dans le grand nord avec comme seul but, y trouver le métal précieux. C’est en ouvrant un vieil ouvrage sur les premiers balbutiements du cyclisme en Alaska que me vint le désir de tenter cette aventure. Edward Jesson avait réalisé en 1900 une traversée le menant de Dawson City, dans le Yukon, à Nome sur les côtes de la mer de Béring en Alaska. Un sacré périple à l’époque.
Sur les vélos, les roulements et les pneus gelaient, mais ils étaient peut-être moins chers à acheter et à entretenir qu'une équipe de chiens. Le jeune Max Hirschberg, 19 ans, choisit donc d'utiliser un vélo lorsqu'il rejoint la ruée vers l'or en 1900. Son journal donne un aperçu fascinant de son équipement :
Le jour où j'ai quitté Dawson, le 2 mars 1900, était clair et net, 30° C en dessous de zéro. J'étais vêtu d'une chemise en flanelle, d'une lourde salopette doublée de polaire, d'un lourd manteau mackinaw, d'une parka de forage, de deux paires de chaussettes en laine lourdes et de chaussures hautes en feutre, d'une casquette en fourrure que j'ai tirée sur mes oreilles, d'un embout de nez en fourrure, ainsi que de gants de gant en fourrure. Sur le guidon du vélo, j'ai attaché une grande robe de fourrure. Attaché aux ressorts, à l'arrière du siège, se trouvait un sac en toile contenant une chemise lourde, des chaussettes, des sous-vêtements, un journal dans un revêtement imperméable, des crayons etplusieurs blocs d'allumettes au soufre.
C’est toujours stressant d’empaqueter son vélo avant un trip : toujours peur d’oublier quelque chose, ou a contrario de prendre un truc qui restera au fond du sac tout au long du périple. Après avoir récupéré un carton gracieusement offert par mon magasin de cycle local, je fais une partie de Tetris avec mon SALSA et mes sacoches en priant pour que le colis arrive en un seul état à Anchorage, car oui, avec les compagnies aériennes on ne sait jamais dans quel état va se trouver le vélo une fois arrivé à destination, si toutefois il y arrive..
Pour poursuivre sur le matos, pour cette itinérance je suis parti avec mon salsa Cutthroat, GRX 600 36T 11/42, pneus René Herse en 44mm, sacoches Tailfin à l’arrière, Cedaero au cadre et Jack the Bike Rack à l’avant. Ce Setup me plaît, je ne l’ai jamais testé dans le passé, mais ça à quand même de la gueule.
Marine, ma tendre et douce, m’accompagne la première semaine du trip. Pour elle c’est une grande première. Nous lui avons loué un vélo à l’entrée du Parc National de Denali où dans un premier temps nous allons rester, avec la volonté de se connecter à une nature aussi effrayante que réconfortante. Cette année, la route qui serpente à travers le parc est ouverte jusqu’au Mile 40. Au delà, il est impossible d’y circuler à cause de glissements de terrain, et des travaux sont en cours, mais Jusqu’au Mile 40, il y a déjà pas mal à faire, une belle diversité de paysage, et trois campgrounds encore ouverts pour une paire de semaines.
Côté camping, il faut s’imaginer des campements rustiques au beau milieu de la toundra, des espaces aménagés entre les sapinettes pour poser sa tente, les seules commodités sont des toilettes sèches et des lockers pour y stocker la nourriture, car il est hors de question de laisser trainer de la bouffe dans la tente. Ici, nous sommes en territoire Grizzlys et les règles de sécurité sont très strictes à ce sujet.




Dans l'ombre de Chris Mccandless
C’est le grand jour ! Nous voilà tous les deux sur nos vélos, je rêve de ce moment depuis un bon bout de temps, La journée est idéale, ciel bleu et dégagé, du soleil et pas de vent. Nous avons prévu de rouler une quarantaine de bornes, histoire de nous imprégner du paysage et profiter du temps, la météo pouvant être très aléatoire en ce mois de septembre. Je ferme les yeux et laisse l’odeur de résine m’envahir.
Les premiers kilomètres sont les plus difficiles, on prend 400 D+ sur les 15 premiers kilomètres avant de redescendre vers la rivière. Malgré la fin de la saison touristique, quelques voitures circulent encore dans le parc. Une fois le pont de la rivière Savage traversé, le bitume laisse place à la piste, nous poussons une porte vers un autre monde, avec l’impression d’être enfin seuls. Sur notre route, nous croisons les premiers tétras du Canada. Devant nous, comme posé sur l’horizon, le mont Denali : blanc, majestueux, spectaculaire. Son sommet se perd dans les nuages. Ce soir-là, nous dormons tout près de la rivière Sanctuary.
Les jours passent et ne se ressemblent pas et nous poursuivons notre itinérance jusqu’à la rivière Teklanika. Ce nom doit sûrement vous paraître familier, cette rivière a été le point d’orgue du tragique destin de Chris Mccandless qui s’apprêtait à revenir à la civilisation après avoir vécu plus de 3 mois dans un bus abandonné, perdu dans la nature sauvage. J’aime suivre les cours d’eau, ils sont synonymes de vie. On.y remplit sa gourde, on s’y pose et avec un peu de patience on peut même y observer des animaux sauvages. Le parc compte 30 000 km de rivières et ruisseaux issus majoritairement de la fonte des glaces et du manteau neigeux. Vue du ciel, cet entrelat ressemble à des veines, les veines de la toundra.





Où sont les ours ?
Nos journées sont rythmées par du vélo et de l’observation, beaucoup d’animaux sauvages sont présents ici. Des caribous, des orignaux mais aussi des loups et les ours. Pour les voir, il n’y a pas de secret, il faut être au bon endroit au bon moment. On m’a parlé d’une piste qui serpente au travers de deux versants et qui mène jusqu’à Sable Pass, un col magnifique aux mille couleurs. Nous décidons de nous y aventurer. Le col est plutôt roulant, d’autant que je me suis délesté de toutes les sacoches au camp et n’en conserve qu’une seule où je loge mon matériel photo. Le vent de face souffle assez pour se faire sentir. De part et d’autre de l’étroite piste, je guette un signe, un mouvement inhabituel qui indiquerait la présence d’un grizzly. Greg un natif du coin rencontré la veille m’a orienté vers cet endroit, les myrtilliers et autres arbrisseaux à baies y prolifèrent : un véritable garde-manger pour les ours.
Une poignée de lacets, et se dresse devant nous le sommet du col. C’est ici que tout se joue. Mais la chance ne va pas nous sourire : pas un seul animal en vue. Mais parce qu’il faut provoquer la chance, nous revenons le lendemain et tombons sur ce qui ressemblent à des traces d’animaux sur la terre meuble. Plus on les suit, plus elles s’organisent. Aucun doute, ce sont des empreintes d’ours. Nous ne tardons pas à apercevoir notre premier grizzly, nous restons silencieux et observons ses moindres faits et gestes, il s’agit d'une mère et deux petits sur le flanc de la montagne, maman a bien fait son boulot les deux oursons sont ronds comme des ballons. Puis quelques centaines de mètres plus au nord, sur un autre versant nous apercevons un mâle , je prends le temps de sortir mon téléobjectif de ma sacoche et profite de l’instant. Sur le retour nous croisons la route d’un petit groupe de Caribous.
Les soirées sont courtes au camp. Les journées pluvieuses s’enchaînent et il nous est difficile de faire sécher nos affaires. Une nuit le thermomètre tombe à -7°C. En septembre le beau temps n’aime pas s’attarder par ici, et lorsqu’il est là, il faut en apprécier chaque minute.



En solo sur la Parks Highway
Après une quinzaine de jours d’aventure, le moment est venu d’amener Marine à l’aéroport. Je vais continuer le périple tout seul, direction la frontière Canadienne. J’avais remarqué sur l’« Alaska bicycle Touring guide » (un ouvrage précieux que j’ai mis du temps à ma procurer), une piste qui permet de rejoindre Paxson en traçant droit par la toundra, c’est en réalité une « Highway» dont seulement 30 kilomètres sont goudronnés, le reste étant une piste. Je quitte Denali en milieu d’après-midi, un léger vent de dos m’accueille sur la Parks highway. Mon regard se porte sur les sommets alentours, les premières neiges blanchissent les crètes, l’hiver arrive. Je pousse jusqu’à Cantwell, c’est un point de départ de la Denali Higway, demain m’attend une grosse journée.
C’est par ces températures froides, alors qu’on est au milieu de nulle part, qu’on se rend compte qu’une douche chaude le soir est un grand luxe. Les stations-services trouvées sur le chemin deviennent rapidement mes lieux de vie. Le café y est peu cher et les tenanciers ne sont pas avares en renseignements, j’y fais également mes courses pour la journée et elles font office d’abri les jours de pluie.


En quête d'un Lodge au milieu de nulle part
La Denali Highway ou Alaska Route 8, est un axe non goudronné reliant Paxson à Cantwell, 217 km de long, autant de kilomètres loin de tout. Le long de la route, seulement trois lodges qui ferment à la fin de la saison touristique, c’est à dire au mois de septembre, c’est à dire maintenant. Autrement dit, il ne vaut mieux pas qu’il arrive un pépin car on y est totalement seul ! Cette piste se faufile au travers des montagnes centrales de la chaîne d’Alaska. Elle croise les rivières Copper, Tanana et Susitna et offre des vues spectaculaires sur les monts Hayes, Hess et Deborah. Quand le ciel est dégagé on arrive même à apercevoir les Montagnes Chugach et Wrangell... Je reste très vigilant car la moindre inattention risque de me heurter à l’un des nombreux nids de poules qui émaillent la chaussée. Rares sont les voitures, seuls quelques pickups conduits par les chasseurs d’orignal et de Grizzly.
Des ours, j’espère en croiser, à vrai dire je suis un peu là pour ça, depuis que mon père nous a quitté, ils sont en quelque sorte ma thérapie. Je croise un sympathique couple de bikepackers local qui roule en sens inverse. Ils m’indiquent un lodge ou passer la nuit à plusieurs miles de là. Je n’ai pas fait trente bornes que j’ai la sensation d’en avoir une centaine dans les pattes tant les paysages ne cessent de changer à chaque coup de pédales. J’aperçois quatre corbeaux qui ne volent pas très haut. Selon les légendes des premières nations, ce sont les esprits de la forêt. Et j’ai souvent entendu de la bouche des locaux que lorsque les corbeaux volent ensemble au-dessus d’un point précis, c’est qu’un our est peut-être dans les parages. Quand on sait que les forêts alentours en sont peuplées, un sentiment difficilement explicable s’empare de vous. On les regarde d’une autre manière, on y pénètre sur la pointe des pieds.

Rescued !
Arpenter la piste seul me donne la sensation de suivre les traces des pionniers. Ceux qui m’ont tant fait rêver dans les récits de Jack London. Le long du chemin, Je partage mes moments de solitude avec les tétras du Canada. Mais il se met à pleuvoir, puis les premiers flocons arrivent. Je suis à 800 mètres d’altitude et au fur et à mesure que je grimpe, les paysages blanchissent. Arrivé à 940 mètres, les pneus en 44 montrent leurs premières limites. J’ai du mal à distinguer les traces de roues des 4x4 passés par ici. L’épaisseur de la neige rend la route pénible à parcourir, j’ai comme la sensation de ne pas avancer, de rester cloué au sol.
Je repense à ce couple de bikepackers croisé quelques heures auparavant et à ce fameux lodge dont ils m’ont parlé. Je ne vois rien, ça fait pourtant un bon bout de temps que je roule. J’ai de plus en plus froid, des idées noires surgissent. Je regarde ma montre, dans une heure et demie il fera nuit. Les chutes de neige ne sont pas prêtes de cesser et le jour décline à vue d’œil. Je me rends compte qu’il faut que je prenne une décision rapidement. Je ne veux pas prendre le risque de planter ma tente ici et quand bien même, je n’arriverai sûrement pas à monter le camp, je suis glacé jusqu’au plus profond de mes os. Les chaufferettes glissées dans mes gants le matin ne font plus leur effet. J’ai peur. Je stoppe mon vélo quelques minutes, réfléchis calmement, je n’ai qu’une seule option, croire en ma bonne étoile.
Mes chaussures sont trempées et le froid commence à pénétrer mes orteils. Au loin une lumière, mon esprit me joue-t-il des tours ? Le faisceau lumineux s’intensifie, ce sont les phares d’un pick up, je me plante au milieu de la route et lui fais signe de s’arrêter, il ralentit, puis stoppe. A bord, deux personnes, le conducteur baisse la vitre et me demande si tout va bien. 'A combien de kilomètres se trouve le prochain lodge ?' Il me regarde d’un air bizarre et me rétorque qu’il n’y a pas de lodge ouvert sur cette route, il n’y a rien jusqu’à Paxson et que je ferai mieux de monter avec eux car vu la neige, ça pourrait devenir dangereux pour moi. Je m’exécute.
Georges et Georgia sont grecs et vivent en Alaska depuis 1984, ils ont une pizzeria a Anchorage et pendant son temps libre, Georges arpente les routes de l’intérieur du pays pour chasser l'orignal. Je ne les remercierai jamais autant de m’avoir aider. Que penseraient les Edward Jesson et Hirschberg de ma décision ? Ils me riraient sûrement au nez, et ils auraient raison. Mais l’automne est capricieux en Alaska, la météo hasardeuse et j’en paye les frais. Ici il n’y a pas de normes.


Savoir changer de plan
Le réveil a un goût bizarre, j’ai passé la nuit dans un Motel de Cantwell et je mets en route la cafetière mise à disposition dans la chambre. Mes affaires sont sèches et il me reste encore quelques chaufferettes. Il faut que je revoie mon itinéraire, car quand rien ne se passe comme prévu et qu’on ne peut pas tout contrôler, il ne reste plus qu’à improviser. La journée s’annonce merveilleuse, pas un nuage à l’horizon, mais pourtant demain la neige devrait refaire son apparition. Je suis tenter de reprendre la direction de Paxson par la Denali Highway mais après pas mal d’hésitations, j’écoute la voix de la raison, celle de Georges. Je revois donc ma route, je vais mettre le cap sur Fairbanks via la Parks Highway.
Je scinde le parcours en deux parties. Je ferai mon premier arrêt à Nenana, petite ville de 5000 âmes assez connue. Lors de l'hiver de 1925, lorsqu'une épidémie de diphtérie frappa le village isolé de Nome, en Alaska, un relais d'attelages parvint à livrer un sérum essentiel depuis Nenana après une course de plus de 1 000 km. Depuis, cette ville idéalement située entre Fairbanks et le Park National de Denali vit du tourisme.
Libre et léger mon gravel, les heures s’enchaînent. La monotonie des routes principales commence à m’ennuyer mais pour le moment je n’ai pas le choix, je ne peux pas bifurquer vers le sauvage, je continue de pousser sur les pédales sur la bande d’arrêt d’urgence, un challenge de tous les instants. Vis, clous, bris de verre et morceaux de ferraille en tous genres m’obligent à rester constamment attentif. J’ai prévu une chambre de rechange, mais j’espère ne pas avoir à m’en servir. Je dois avancer et rejoindre le plus rapidement TOK, après moins de voitures et plus d’aventure devrait m’y attendre.
Je me fixe un objectif de 100 à 150 kilomètres par jour afin d’arriver à Beaver Creek, un village situé juste après la frontière canadienne au Yukon. J’y ai rendez-vous avec Charles, un ami de longue date, Mon poste de pilotage est moins fluide que d’habitude, mon coté rêveur aura eu raison de mon pneu avant. Il pleut fort et je bifurque dans un chemin à la recherche d’un arbre sous lequel je pourrais remplacer ma chambre tranquillement. Voire recevoir un peu d’aide. Car sur un vélo, on paraît plus accessible. Souvent lors d’un arrêt à la station service, les gens n’hésitent pas à venir me parler et à scruter ma bécane. Au début je faisais le timide mais à présent je me prête volontiers à une discussion.

Une chapelle pour abri
La veille j’avais repéré sur la carte un petit hameau où camper. Situé au bord d’un lac, l’endroit est paisible et dispose d’une petite chapelle en bois pour les quelques habitants. La porte du saint édifice est ouverte, je rentre silencieusement. Dans la petite pièce, quelques bancs et, sur un côtés, un petit drapeau américain. Un carnet fait office de livre d’or sur la table posée à l’entrée. Je le feuillette et tombe sur quelques lignes écrites seulement trois jours avant mon passage par un cycliste. Il a passé la nuit à l’intérieur, C’est bon, j’ai trouvé mon refuge pour aujourd’hui. Blotti dans mon sac de couchage, je ne dors pas en paix, un comble dans la maison de Dieu. Demain je partirai avant le jour, à la frontale. Au matin, mon petit rituel se met en place. Je m’éjecte tant bien que mal de mon sac de couchage. Les yeux encore à moitié fermés, je parviens à m’habiller, range mes affaires, plis le camp, craque quatre chaufferettes (2 pour les mains, 2 pour les pieds) et je clipse ma chaussure droite sur la cale, puis la gauche, et c’est parti.
Une routine pas des plus déplaisantes, et malgré le froid je trouve un certain plaisir à prendre le départ. Sur la route je vis au jour le jour, avec pour seul objectif un point géographique sur une carte. Je ne peux anticiper cette part d’inconnu qui s’apprête à défiler sous mes roues. Je n’écoute pas de musique à vélo, je préfère les bruits de la nature, le cri d’alerte d’un tétra en contre-bas de la chaussée ou celui d’un corbeau perché sur une épinette, ils me rassurent.

Cigare avec un disciple du Che
Alors que je roule à bon rythme en direction de la frontière, j’entends un petit moteur qui ne m’est pas familier. Je suis maintenant en mesure de reconnaitre les grondements des grosses cylindrées américaines. Mais ce bruit là, je ne le connais pas, c’est le moteur d’une petite bécane. Je la sens se rapprocher et se caler à ma hauteur, je tourne la tête et un drôle de type commence à me parler avec un sacré accent latin.
C’est un argentin, Alejandro, 32 ans , il est parti de Cordoba sa ville natale il y a 6 mois , son rêve étant de rejoindre la dernière frontière avec son 125 centimètre cube à qui il a donné le surnom de « poderosa betsy » en hommage à la moto que le Che avait lors de son voyage en Amérique latine.
On décide de se retrouver au lac de « l’homme mort », une vingtaine de kilomètres plus loin, nous y poserons les tentes. Ce soir c’est mon dernier bivouac, demain je vais passer la frontière canadienne pour rejoindre Charles et continuer le voyage à bord de son Camper. En attendant je profite de la soirée avec mon camarade de route, un festin nous attend : macaroni lyophilisés, conserve de haricots mexicain et soupe de nouilles chinoises ! Nous partageons des anecdotes au bord du feu, fumons un cigare et réchauffons nos âmes avec une flasque d’un alcool anisé qu’Alejandro trimballait dans les sacoches de sa machine. Les heures défilent, et soudain le ciel entre en mouvement : nous assistons au spectacle de la nuit boréale, une danse d’adieu. Nous ne pouvions rêver mieux.

Envie d’en savoir plus sur le périple de Gaëtan Vidal ?
Son vélo
Un Gravel Salsa Cutthroat, équipé de pneus René Herse 44mm et de pédales mixtes Crank Brother, d’un rack avant Jack the bike rack et d’une sacoche de cadre Cedaero.
Sacoche arrière Tailfin
Son bivouac
- Tente Samaya
- Sac de couchage Marmot (T° confort -4°c), limite à certains endroits du rajouter un sac à viande
- Réchaud : Jet Boil
- Matelas Sea to Summit
Dans ses sacs
- GPS Wahoo
- Appareil photo Sony
- Téléobjectif Sony 200-600
- Bear Spray
- Cuissard long
- Gants
- Kway
- Casque
- Gilet réfléchissant
- Banane Rapha
Comment accéder au parc du Denali ?
Gaëtan est parti d’Anchorage en train jusqu’au Denali National Park.
Où dormir (enfin, peut-être)
Si vous êtes plus chanceux que Gaëtan, voici les lodges sur la Denali highway, ouvertes l’été, où vous pourrez reprendre des forces.
ALPINE CREEK LODGE situé au miles 68 depuis PAXSON
MCLAREN LODGE situé au mile 42 depuis PAXSON
Ses conseils pour bien prendre la route
- Acheter des chaufferettes au supermarché et en placer une dans chaque gant et chaque chaussure le matin avant chaque départ, un bonheur face au froid.
- Envelopper des habits dans un sac plastique avant de les mettre dans les sacoches pour éviter les mauvaises surprises les jours de pluie.
- Ne pas se surcharger en nourriture et acheter au fur et mesure du voyage.
- Tenir un journal de bord.
- Et surtout ne pas prendre à la légère le terrain sur lequel on se trouve !
Dans sa petite bIbliothèque ( à la maison !)
Max Hirshberg : Max Hirschberg a traversé l'Alaska à vélo au printemps 1900. À l'époque de la ruée vers l'or en Alaska, de nombreux prospecteurs, comme Hirschberg, utilisaient des bicyclettes plutôt que des traîneaux à chiens, car les bicyclettes étaient moins chères et plus rapides. Juste à l'est de Nome, il dérape sur de la glace éblouissante et brise une chaîne. Incapable de pédaler plus longtemps, Hirschberg trouve un bâton, l'enfile dans sa grande parka et construit une voile pour attraper le vent qui souffle en direction de Nome. "Parfois, le vent était si fort que j'étais obligé de rouler dans de la neige molle pour arrêter ma course folle", écrit-il. "Sans ma chaîne, je ne pouvais pas contrôler la vitesse de mon vélo. Cependant, je suis finalement arrivé à Nome, le 19 mai 1900, sans autre incident. J'avais fêté mon vingtième anniversaire pendant le voyage ».
L’ouvrage sur les premiers balbutiements du cyclisme en Alaska mentionné dans le récit s’appelle "Wheels on Ice" édité par Terence Cole et paru en 1953.
On y apprend qu’Edward Jesson a prospéré à la fin des années 1800 et au début des années 1900 dans l'extrême nord-ouest de l'Amérique du Nord. À cette époque, la ruée vers l'or coïncidait avec l'invention de la "bicyclette de sécurité", le premier modèle de vélo moderne à chaîne. Cette bicyclette n'avait pas de vitesses, mais ses pneus étaient gonflés, ce qui permettait d'amortir les inévitables cahots de la route. Avec l'une de ces bicyclettes, Jesson a pédalé 1 600 km à travers le Yukon et l’Alaska. Son histoire commence au Klondike, sur les rives de la rivière Klondike, qui rejoint le fleuve Yukon à Dawson, dans le Yukon canadien, juste à l'est de la frontière avec l’Alaska.
Alaska Bicycling touring guide : un livre écrit par Pete Praetorius et Alys Culhane. C’est la bible pour tous bikepackers souhaitant s’aventurer sur les routes d’Alaska. On y trouve des cartes de routes, les points d’eau accessible, les commerces, le dénivelé des routes principales et secondaires d’Alaska, distances etc ...
Jack London est pour moi une référence, les ouvrages m’ayant le plus marqués sont les suivants : L’appel de la forêt / construire un feu / le vagabond des étoiles / croc blanc.
Sa bliothèque idéale
Voyages en Alaska / John Muir
Dans les forêts de Sibérie / Sylvain Tesson - L’axe du loup / Sylvain Tesson.
Dersou Ouzala / Vladimir Arseniev
A lire aussi :
Mes années grizzly / Doug Peacock - L’ours Bleu / Lynn Schooler
Wheels on ice / Terence Cole
Les derniers Grizzlys / Rick Bass
Et, pour le suivre, rdv sur instagram : @denali_studio_
Comment participer au concours « Retour d’aventure »
Parce que les meilleures histoires sont encore et toujours le témoignage d’aventures ou de mésaventures vécues, Outside organise « Retour d’aventure » , un appel à tous les talents qui désirent partager leurs expériences outdoor. Ce concours, sans limite de date et ouvert à tous, est destiné à faire émerger des témoignages inédits – textes, photos, dessins ou vidéos – d’explorateurs de tous âges et tous horizons. Les récits sélectionnés par la rédaction seront publiés sur notre site et leur auteur bénéficiera d’un abonnement à vie à Outside.fr.
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