A l’heure où nous sommes confrontés à l’épidémie de Covid-19, l'idée de vivre en autarcie dans les bois, loin des foules et des magasins, ne semble pas si mauvaise aux yeux de certains. Or, c’est précisément ce que fait l’Anglaise Lynx Vilden depuis des décennies, tout en enseignant le retour à la « vie primitive ».
Parvenir jusqu’à Twisp, ville située dans la Methow Valley, dans l'État de Washington, au fin fond des Etats-Unis, est déjà toute une histoire. C’est là qu’en novembre 2019 j’ai rencontré Lynx Vilden, une Britannique de 54 ans qui, pendant la majeure partie de sa vie adulte, a vécu totalement en marge de la civilisation. La route, particulièrement glissante en cette période de l’année, ne fait rien pour calmer mon appréhension face à ce qui m’attend : une expérience de trois jours de "vie sauvage", en tête-à-tête avec Lynx. Pour m’y préparer, peu de détails. On m'a simplement dit qu'il fallait m'attendre à des températures un peu rudes et à des marches ardues. "Portez de bonnes chaussures", m'a dit Lynx. Et, "apportez de la viande."
Je suis enceinte de quatre mois et sujette en ce moment à de soudaines crises de somnolence. Une sieste au bord de la route transforme mon retard d'une heure en deux heures. J'envoie un SMS à Lynx pour la prévenir. Ce n'est que plus tard que je me rends compte à quel point ça n’a aucun sens : elle n'a pas de téléphone portable ni de WiFi.
Il y a encore une dizaine d'années, Lynx ne possédait ni carte de crédit ni adresse fixe. Ses domiciles précédents - un tipi en Arizona, des yourtes dans le Montana et au Nouveau-Mexique, un abri contre la neige dans la toundra lapone - n'avaient ni électricité ni eau courante. Mais tout a changé lorsqu'elle a reçu un modeste héritage, au décès de sa mère en Grande-Bretagne. De quoi s'acheter un terrain isolé de deux hectares à une douzaine de kilomètres de Twisp. Aujourd'hui la modernité, sous la forme de prises de courant et d'un évier, est à portée de sa main, grâce à des panneaux solaires et à un puits, installés par les anciens occupants du lieu. Ce qui ne veut pas dire que Lynx l'adopte pour autant.
Un abri au plus profond des bois
Lorsque j'arrive enfin dans sa propriété, en début d'après-midi, elle m'accueille dans son avant-poste boisé, vêtue de peaux de bêtes cousues à la main. Elle chauffe sa cabane en rondins de 80m2- également l'œuvre des anciens propriétaires – à l’aide d’un poêle à bois. Pour s'éclairer, elle a un faible pour la douce lumière de la lampe à suif, de la même façon qu'elle préfère l'eau recueillie dans la rivière à celle qui coule de son robinet. Au sol, un futon sur le sol, mais il est surtout utilisé par sa fille de 26 ans, lorsqu’elle vient lui rendre visite. Lynx Vilden préfère dormir à même le sol, dans un abri qu'elle a construit au plus profond des bois.

Lynx Vilden (nom qu'elle s'est choisi à son arrivée aux Etats-Unis) n'a rien de la baba cool classique, adepte du retour à la terre. Mince et blonde ado punk, elle a grandi dans la banlieue couleur béton de Londres, avant de devenir l’improbable porte-flambeau du « patrimoine sauvage de l'humanité ». Son objectif principal n'est pas simplement de survivre dans la nature, mais de "vivre comme les sauvages" et de montrer aux autres comment adopter ce mode de vie.
Depuis deux décennies, cette Anglaise dirige des programmes immersifs, les "Stone Age projects". Après inscription, ses groupes d’étudiants - une quinzaine de personnes – sont conviés à Twisp ou sur d'autres sites plus éloignés. Notamment à White Clouds, dans l’Idaho, Jokkmokk, en Suède, ou encore dans les Rhodopes, en Grèce, pour apprendre à maîtriser l'allumage du feu, la construction d'abris, la fabrication d'arcs et de chaussures.
Une fois formés, et après avoir cousu leurs propres peaux de daim et échangé leurs brosses à dents contre des bâtonnets, les élèves ont la possibilité de partir avec leur initiatrice dans une forêt voisine pour une durée pouvant aller jusqu'à 30 jours sans interruption. Ils campent, chassent, cherchent des racines, et passent de longues heures dans l'intimité de cette tribu très soudée.
Son programme pédagogique est établi en fonction de son inspiration du moment. Avant que n’éclate l’épidémie de Covid-19, elle envisageait de partir pour la Mongolie. Au final, cet été, elle devrait proposer la construction de kayaks dans les îles San Juan dans l’État de Washington, aux États-Unis.
Une fois déterminés le lieu et les compétences à développer pour y survivre en pleine nature, Lynx Vilden entreprend de réunir un groupe d’étudiants. Faute d’ordinateur dans sa propriété, elle se rend à la bibliothèque municipale ou au centre communautaire de Twips, et contacte son réseau par mail, afin de vérifier si son projet intéresse.
Alors que d'autres écoles de survie peuvent facturer des milliers de dollars pour des programmes similaires dispensés sur une ou deux semaines, la survivaliste ne vise pas forcément le profit. Ses stages d’introduction d'une semaine coûtent 600 $, quant à ceux de trois mois, en immersion, ils sont facturés 2 500 $. Sans compter qu’elle accorde des réductions, voire la gratuité totale à ses amis et anciens étudiants, en échange de menus services ou de trocs.
Ce qu'elle propose est une boîte à outils en vue d’atteindre une autonomie complète, à la fois comme antidote et comme alternative radicale au rythme effréné et à l’obsession du numérique contre lesquels beaucoup d'entre nous s'insurgent, sans pourtant vraiment parvenir à y résister.
Des lits de peaux et de branches
Il se fait tard, Lynx et moi abandonnons alors la cabane confortable pour son abri dans la forêt. "J'aime dormir en contact avec la terre", m’explique-t-elle, dans un anglais très british. À travers la pauvre lumière de ma lampe frontale, j'essaie de suivre ses longue enjambées le long d'un sentier invisible, courant à travers les conifères et les arbres à larges feuilles.
Dans l’obscurité, je crains de la perdre de vue quand j'aperçois enfin un dôme de terre s'élevant à un mètre ou deux du sol. Pour y accéder, une petite porte en bois. Je dois m'accroupir pour pénétrer dans ce qui se révèle être une sorte de grotte, véritable ventre douillé, taillé à même la terre. À l'intérieur, Lynx attise les braises pour qu'elles rugissent avant que nous nous installions dans nos lits faits de peaux et de branches de pin.
Ce qui séduit les gens dans "l'âge de pierre", m'explique-t-elle alors que nous nous nous installons devant le feu, c’est que vous devez faire avec ce que vous avez autour de vous, avec les matériaux disponibles dans votre environnement immédiat. "Cela libère quelque chose dans l'esprit quand vous réalisez que vous n'êtes pas contraint d'aller acheter un outil qui va vous faciliter la vie." Cette dépendance directe aux éléments cultive "une profondeur de connexion avec toutes les nuances de la nature qui nous entoure", poursuit-elle. "Vous pourriez ne voir là qu’une tige d'herbe ratatinée. Mais moi, ce que je sais, c'est que sous la terre, il y a une racine comestible qui a un goût de noisette. Vous ne cessez jamais de poursuivre votre apprentissage". La vie sauvage, explique-t-elle, nécessite bien souvent de réapprendre à voir et à entendre. "Nos sens ont été engourdis par la lumière et le bruit incessants de la vie urbaine. Cela nous endort", dit-elle. "En devenant aussi apprivoisés et domestiqués, nous perdons quelque chose de très humain."
La perspective d'une "autonomie de l'âge de pierre" et d'un lieu protégé, sorte de sanctuaire où vivre en auto suffisance dans les bois, semble particulièrement attrayante alors que la pandémie de Covid-19 met à nu la vulnérabilité de notre monde hyper connecté et profondément inéquitable.
Reste que malgré toutes les études aujourd’hui disponibles, les détails du quotidien de l'âge de pierre sont encore largement spéculatifs. "Nous essayons d'imiter cette culture, mais nous n'avons pas d'idée précise de son fonctionnement", m'explique Alexander Heathen, ami et ancien élève de Lynx Vilden. "Nous n'avons pas d'anciens qui puissent nous dire comment faire." Aussi le rewilding, le retour à l’état sauvage, exige-t-il une certaine facilité à maîtriser les compétences de survie, ainsi qu'une bonne dose de romantisme. Il contient des espoirs de communautarisme soudé, ainsi que la conviction que côtoyer le risque – du feu, des bêtes, de la chaleur ou des accidents - est une bénédiction pour l'âme et les sens. Il peut aussi être nourri par une certaine nostalgie, la quête d'un passé reculé où reposerait un héritage universel. Notre histoire sauvage est présentée comme une époque où le monde n'était pas encore découpé par les frontières, avant la politique, avant le concept de race, avant même que la notion d'identité ne détermine qui appartient à quoi et où.
Arc ou fusil?
« Il y a des tétras dans le coin », observe Lynx Vilden lors de notre deuxième journée ensemble. Elle me propose de partir à la chasse pour en tirer une pour notre dîner. Ou de nous contenter d'un dîner de dinde sauvage, qu'elle a également aperçue se pavanant sur les rives du ruisseau. Nous nous y préparons donc dans l'après-midi. Le soleil glisse rapidement derrière la montagne, et la forêt environnante commence à projeter des ombres dans un froid grandissant. Elle jette alors un regard sur le fusil qu'elle vient de nettoyer, et un coup d'œil à mon appareil photo. "Mieux vaut prendre l'arc, non ?" demande-t-elle. Nous sommes d'accord sur le fait que c'est certainement l'option la plus « primitive ». De plus, le silence d'une flèche a moins de chances d'effrayer les proies que nous avons l’intention de mettre à notre dîner.

Nous marchons jusqu'à la rivière qui marque la limite de ses terres. Aucun oiseau en vue, mais Lynx rayonne et marche le long du cours d'eau peu profonde en faisant de grands gestes. "N'est-ce pas magnifique", dit-elle. En plein hiver, me dit-elle, il lui arrive de se réveiller, surprise et émerveillée par le silence, comprenant soudain que la rivière est gelée.
Tout à coup, elle se retourne et monte une pente raide pour m’indiquer un autre endroit où les tétras étaient rassemblés il y a peu encore. "On les voit partout jusqu'à ce que vous partiez aller à la chasse", dit-elle d'un air maussade, avant de lâcher une flèche dans la clairière, vide de tout oiseau.
Bison, racines et graisse d'ours
Pas facile d'être un chasseur-cueilleur de nos jours. Vivre en mode sauvage frise l'illégalité. On ne peut éternellement s’installer sur les terres publiques. Les feux y sont souvent interdits et la chasse étroitement encadrée. Lynx Vilden s'y est d’ailleurs retrouvée confrontée en 2008, lorsqu'un fonctionnaire du gouvernement a assisté à l'un de ses cours sous couverture. Elle ignorait son identité jusqu'à ce que, deux ans plus tard, elle soit inculpée pour avoir donné un cours sur un terrain public sans permis et y avoir abattu un arbre. Elle a été interdite d'accès aux forêts nationales de l'Est de Washington pendant un an. "Parfois, les lois de l'homme et les lois de la nature diffèrent", dit-elle. "Mais moi, je choisis les lois de la nature."
Lynx rêve d’une petite communauté avec laquelle elle pourrait partager le labeur et la splendeur de ces journées. Un groupe de dix à quinze âmes sauvages serait parfait, peut-être parce qu'il relève encore d’un idéal. En effet, même lorsqu’elle parvient à monter des groupes, comme c'est le cas pour ses stages, il est difficile de les faire perdurer. "Trouver des étudiants exubérants, jeunes, les yeux pleins d’étoiles rêvant de vivre en symbiose avec la nature est facile, explique Lynx. Mais une fois cette petite phase de lune de miel terminée, tous se disent : "C'est trop dur".

Les anciens participants avec lesquels j'ai pu discuter ont tous mentionné avoir eu faim, la difficulté à trouver de la nourriture et la fatigue liée à l'insuffisance calorique, notamment ceux qui ont participé à ses premiers stages, il y a deux décennies. Mais les adeptes de Lynx précisent également que son expertise s'est approfondie au fil des ans. Steven Dirven, un ancien étudiant, affirme que son groupe de 2016 a dégusté de "délicieux repas" à base de bison, de farine de gland, de racines, de bulbes et de graisse d'ours, et il insiste, sans aucune ironie, sur le fait que "peu de restaurants peuvent rivaliser avec ce que nous avons mangé". De nombreux étudiants de « l'âge de pierre » de Lynx sont également devenus plus experts et continuent à revenir pour se perfectionner auprès d’elle.
Pour le stage de deux mois prévu cet été dans les îles San Juan, la liste des équipements requis comprend : 10 m de corde en fibre végétale, une alène et une aiguille en os, des sandales en cuir brut, des vêtements tannés à l'écorce et un bâton de colle de sève, ainsi qu'une livre de plantes sauvages séchées, une de viande sauvage séchée et une autre de graisse animale fondue. Un grand nombre de ses élèves, devenus des amis, vivent aujourd'hui dans la vallée de Methow, où ils filent la laine, élèvent des volailles et expérimentent de nouvelles formes de vie en communauté. Cette population est attirée par le monde de Lynx Vilden, délibérément dépouillé de toute distractions. Un univers où tout tourne autour des peaux, des arcs et des récipients sculptés à la main, au rythme des saisons.
"Lynx aime vraiment l'esthétique de la vie à l'âge de pierre, je pense que ça l’apaise", explique l’un de ses anciens élèves. "Dans le monde moderne, notre attention est perpétuellement sollicitée. Alors que dans la nature, ce n’est que symphonie d’éléments se fondant en harmonie ».
Une punk de la banlieue de Londres
De retour dans les bois, la nuit commence à tomber. Lynx Vilden lance sans conviction une dernière flèche avant de nous ramener chez nous. Son humeur s'éclaircit quand je lui rappelle que nous avons la viande qu'elle m'avait demandé d'apporter à la cabane. Les meilleurs steaks que j'ai pu me procurer au marché de Twisp - deux bouts de bidoche d'un gris douteux emballés dans du cellophane- semblent la ravir. Elle mange consciencieusement sa part, arrachant les morceaux avec ses doigts et rongeant patiemment les morceaux les plus durs
Lynx n'avait certainement jamais imaginé que ses jours se dérouleraient dans les bois. En grandissant à Londres avec sa mère, modéliste, et son beau-père, peintre, elle se voyait bien devenir artiste, entre autres. Son adolescence a coïncidé avec l'apogée de la scène punk britannique. Elle s’est teint les cheveux de différentes couleurs et s’est retrouvée baptisée "Loo", (comme "toilette" en anglais, ndlr). "J'aurais pu être bonne à l'école, mais je n'étais pas très motivée", dit-elle. "Je suis sûre que si j'étais née dix ans plus tard, ils m'auraient bourré de Ritalin".
A 16 ans, elle quitte le collège et, après un bref passage à la Chelsea School of Art et une période de dérive à Amsterdam, se retrouve dans le pays natal de sa mère, dans la campagne suédoise. C’est là qu’elle développe cet amour pour la nature qui allait définir sa vie d'adulte.

A 21 ans, un boy-friend convainc la jeune Anglaise de partir pour les États-Unis. Direction Wenatchee, dans l’État de Washington, à deux heures au sud de son domicile actuel. Elle n'avait jamais vu de véritable nature sauvage auparavant. C'est aux États-Unis qu'elle a changé son nom pour celui de Lynx et a pris le nom de famille Vilden, qui signifie "sauvage" ou "sauvage" en suédois. Elle y découvre la randonnée, mais se souvient qu’elle était alors "paresseuse" et n'aimait pas porter un sac à dos. "Comment les gens faisaient-ils donc avant ? Nous n'avions pas de sacs à dos", dit-elle avec mépris. "Comment faisions-nous du feu ? Que mangions-nous ? À cette époque, je me demandais souvent : "Que faisions-nous avant ?"
Des études de médecine sauvage
Lynx a commencé à apprendre à identifier les plantes afin de pouvoir les cueillir et s’en nourrir lors de ses randonnées. Par hasard, elle tombe sur le guide de Tom Brown Jr, célèbre pisteur. Elle s'inscrit illico à un cours d'une semaine à son école de pistage, dans le New Jersey. Le dernier jour, se souvient-elle : "Je suis sortie de la tente, je me suis allongée sur le sol et je me suis dit : "J’ai trouvé. C'est ce que je veux faire. Je veux apprendre à me connecter avec la terre et partager cela avec les gens. C'était le début de mon voyage".
Passionnée par les vertus curatives des plantes, Lynx poursuit alors ses études d'herboristerie et de médecine sauvage à la Reevis Mountain School, dans l’Arizona. Un jour, m'a-t-elle dit, un type est arrivé, monté sur un mustang. "Il avait de longues tresses et une barbe fournie, je me souviens avoir pensé que c'était l’homme que j'allais épouser. Et c'est ce que j'ai fait." Ensemble, ils parcourent le pays dans un vieux bus scolaire, le mustang attaché à l’arrière, dans une remorque à chevaux. Lynx tombe rapidement enceinte.
Sa fille, Klara, n’a que deux ans quand son histoire d'amour s'effiloche. Lynx et Klara partent alors dans le Montana où elles passent les dix années suivantes dans une yourte. Lynx élevant seule son enfant à la maison. Elle tanne des peaux et fait de l'artisanat et, l'été, enseigne à la Boulder Outdoor Survival School, dans le sud de l'Utah.
Mais à 12 ans, Klara choisit d'aller vivre avec son père dans l'État de Washington afin, dit-elle, "de suivre une éducation plus structurée et de fréquenter des gens de son âge". "Lynx n'était pas prête à changer son propre style de vie, mais elle a compris et soutenu ma démarche", m’a expliqué Klara. "Je ne lui en ai jamais voulu. Même si elle et moi avons des aspirations différentes, je me sens vraiment soutenue, quelle que soit ma voie." Reste que la décision de laisser partir sa fille a été difficile pour Lynx. Aussi s’est-elle rapprochée d’elle en s’installant à Twisp.
Lynx compte pas mal d’amis, dispersés dans la vallée de Methow, mais elle n’est pas à l’abri de coups de blues. Les nuits, en particulier, peuvent être "assez dures", dit-elle. Et les journées très solitaires. Lorsque personne ne peut la déposer à la ville, elle n’hésite pas à se rendre à pied jusqu'à Twisp River Road, à attendre qu'une voiture passe et veuille bien l'emmène en ville pour aller à la bibliothèque ou faire quelques achats. Mais il arrive que la route reste désespérément vide, ne lui reste plus alors qu’à faire demi-tour et à rentrer à pied.
En mal de confession, Lynx me raconte un soir que son dernier amant l'a rejetée. Elle se demande à voix haute si elle n’est tout simplement pas douée pour les relations humaines mais en conclut, après réflexion, que non, si ça n’a pas marché, c'est que son amour était trop fort, bien plus grand que ce que la plupart des hommes peuvent supporter.
Le rêve d'avoir son clan
A ce stade, je me demande ce qui empêche Lynx de céder à la facilité du confort et de la société moderne et de se rapprocher de la périphérie de la ville ? Mais elle m'explique qu’au contraire elle serait plutôt tentée de se retirer plus encore du monde. "Est-ce que je veux m'enliser davantage dans un système qui m'asservit ? Pas vraiment. Parfois, j'ai envie de dire "j'emmerde tout" et de m'éloigner de la société, de partir vivre dans les montagnes et ne plus en descendre », dit-elle. Alors, qu'est-ce qui l'en empêche ? Elle répond sans détour : "Je ne le ferai pas à moins d'avoir un clan."
Le dernier après-midi, Lynx et moi partons en randonnée jusqu'à une crête voisine. Elle avance d’un pas ferme, apparemment inconsciente des branches qui, à son passage, me fouettent le visage. Son comportement, tout comme son mode de vie, est un mélange de rudesse et de poésie. Au cours de mon séjour chez elle, elle s’est parfois montrée brusque, presque impatiente, lorsque je nourrissais le feu avec le mauvais petit bois.
Arrivées au sommet, la vue est panoramique. Lynx mâche un morceau de viande séchée et boit de l'eau à l’aide d'une gourde creuse avant de se lever pour poser pour moi. Elle est très consciente de la beauté cinématographique de son environnement et de la silhouette saisissante qu'elle y découpe. "Capuche ou casquette ?". "Fusil ou arc ?" demande-t-elle, en désignant d’un signe de tête mon appareil photo.
En parallèle, elle semble prendre un vrai plaisir au travail patient qu'exige son mode de vie. Lentement, elle taille du bois avec le bord cassé d'une pierre pour fabriquer des flèches pour son kit. Elle travaille patiemment les peaux de cerf pour obtenir du daim souple, et surtout elle aime faire du feu. Mais si Lynx fait de son mieux pour conserver un mode de vie primitif, elle n'en reste pas moins un produit du XXIe siècle sur bien des plans. Après avoir essayé pendant des années de se fixer dans une seule région, elle se partage maintenant entre l’État de Washington, le nord de la Suède, la vallée de la Dordogne, et des incursions occasionnelles ailleurs dans le monde.
Ce type de nomadisme est pour le moins éloigné des schémas migratoires des chasseurs-cueilleurs traditionnels, qui évoluaient en fonction des saisons et des troupeaux en quête de nourriture. En effet, s'il y a une faille majeure dans le personnage paléolithique de Lynx, ce n'est pas qu'elle utilise parfois une brosse à dents en plastique achetée en boutique ou qu'il lui arrive de craquer pour une pizza. Ce n'est pas son penchant pour la lecture des classiques à la lueur de la bougie (lorsque je lui ai rendu visite, c'était « Tess D'Urbervilles » de Thomas Hardy) ni son recours aux vieux ordinateurs du Methow Valley Community Center pour vérifier ses e-mails, ni encore son goût pour PowerPoint (elle aime faire des diaporamas pour présenter ses projets).
Non, ce qui fait d’elle un être humain résolument contemporain, c’est sa fascination pour le vaste monde et sa capacité à sauter dans un avion pour l'explorer, n’hésitant pas pour l’occasion à renoncer à ses peaux de daim. Elle rit de l'ironie qui l'amène à parcourir le monde pour enseigner aux gens comment faire un feu en frottant deux bouts de bois. Mais invariablement, le désir de bouger l'emporte sur ses instincts de nidification, et elle répond à l'appel de l'errance.
Lynx Vilden considère que son travail se situe à une échelle multigénérationnelle. Sa grande vision est de créer une réserve pour les humains sauvages, de la même manière que des territoires sont protégés au profit de la flore et de la faune indigènes. Les principes de la biologie de la conservation devraient s'étendre aux "humains qui veulent se reconvertir", dit-elle. "Nous ne pouvons probablement pas devenir sauvages, mais nos enfants et nos petits-enfants pourraient le devenir si nous avions un endroit pour le faire".
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