Dans moins d’un mois le Français Luc Boisnard va entreprendre d’évacuer les déchets accumulés depuis des décennies au camp de base du Makalu ( 8481 m). Après l’Everest en 2010, c’est la deuxième opération de ce genre pour ce grimpeur accompli, aujourd’hui à la tête d’une entreprise de travaux acrobatiques. Elle s’inscrit dans un projet plus ambitieux encore : dépolluer huit des quatorze plus hauts sommets de la planète d'ici 2032.
Son quotidien, ce serait plutôt les éoliennes, les tours vertigineuses et les centrales nucléaires, où celui qui un temps s’est rêvé guide de haute montagne, exerce aujourd’hui en tant qu’expert en travaux sur cordes. En 1992, lorsque ce passionné de canoë kayak d’eau vive et de grimpe monte Ouest Acro, il a 22 ans et fait tout dans sa société, du terrain à la compta. Aujourd’hui il est à la tête de 120 salariés, mais n’en n’oublie pas son amour pour la montagne. A quelques jours de son départ pour le Népal, le 6 avril, où il va œuvrer pendant 56 jours, Outside l’a rencontré.


En 2010, vous avez récolté une tonne de déchets sur l’Everest. C’est beaucoup, c’est peu aussi au regard de la pollution sur le sommet le plus haut du monde. Comment envisagez-vous cette prochaine expédition sur le Makalu?
On évalue à 100 tonnes environ les déchets accumulés sur le massif de l’Everest. C’est une estimation peu précise, il n’y a pas de relevé exact, mais elle donne une idée du problème, certains déchets, émergeant de la glace avec la fonte des glaciers remontant à 1920 …
Or d’autres sommets de plus de 8000, sont victimes de leur succès et subissent les mêmes dommages. Mon expérience sur l’Everest, qui a fait de moi le premier Français à réaliser ce type d’opération, m’a familiarisé avec le Népal. Dans la foulée, j’ai donc décidé de m’attaquer à tous les sommets népalais de plus de 8000 m. Soit 8 des 14 sommets les plus hauts de la planète.
Mon inspiration ? Noguchi Ken, le jeune Japonais revenu de son ascension de l’Everest en 1999 avec huit tonnes de déchets, dont 400 bouteilles d’oxygène vides !
Le Makalu n’est « que le 5e plus haut », mais je l’ai choisi pour rendre hommage à l'alpinisme français . Ce sommet, surnommé la « Pyramide noire » a été gravi pour la première fois par deux Frenchies en 1955. C’est aussi l'un des plus techniques, très physique. Vu mon âge (50 ans, ndlr), autant commencer par celui-ci, j’espère y récolter entre 3 et 5 tonnes de déchets, avant de m’attaquer aux autres à raison d’une expédition tous les deux ans.
Le Lhotse (8516 m) pourrait s’imposer ensuite, mais son camp de base est le même que pour l’Everest. Donc à voir si nous le traitons et comment. J’envisage aussi le Kangchenjunga ( 8586 m), et bien sûr le Cho Oyu (8201 m), un des plus accessibles et donc un des plus pollués aussi par les alpinistes. Viendra aussi l’Annapurna ( 8091 m), mais tout dépendra de la cartographie des déchets que va y réaliser un ami, et du retour d’expérience après l’expédition sur le Makalu.


Quels enseignements avez-vous tirés de votre première expédition sur l’Everest ?
Tout d’abord j’y ai acquis une équipe. Sensiblement la même cette année qu’en 2010. Une vingtaine de personnes au total, dont le chef d’expédition, un Sherpa qui a déjà fait 7 fois l’Everest. Sur le camp de base, les déchets sont ramassés à la main, parfois même à la petite cuillère. On trouve de tout, des bouts de cordes, des tentes, des duvets et beaucoup de bouteilles de gaz et d'oxygène, jugées inutiles par les alpinistes, une fois vides. Tout est redescendu à dos d’hommes. Impossible d’opérer autrement, à 5500 mètres, les hélicos ne passent plus.
Fort de notre expérience sur l’Everest, nous allons mieux recycler les déchets. Les matériaux ferreux sont récupérés par les Sherpas qui les recyclent et en tirent un peu d’argent. Quant aux autres déchets, dont les plastiques, nous avons opté pour le moins mauvais choix possible. Nous avons identifié un site au Népal, dans la basse vallée, où ils seront incinérés. C’est un moindre mal, compte tenu du manque d’infrastructures de retraitement dans la région.
Cette opération n’est pas neutre sur le plan des émissions de carbone, idem pour notre déplacement vers le Népal, nous en sommes conscients. Aussi allons-nous compenser notre impact par un plan de reforestation au Népal, région très touchée sur ce plan, le bois étant largement utilisé pour le chauffage et la cuisson dans les villages.




Dix ans ont passé entre vos deux expéditions de nettoyage dans l’Himalaya. Qu’est-ce qui a changé pendant cette décennie ?
Le monde commence enfin à prendre conscience de l’ampleur de la pollution générée par les expéditions. c’est le moment d’aller chatouiller les grands sponsors pour leur demander d’imposer à leurs poulains (les alpinistes professionnels sponsorisés, ndlr) d’avoir des actions environnementales. Le moment aussi de développer la pédagogie auprès des sherpas.
De son côté le gouvernement népalais a déjà exigé, notamment sur l’Everest, que chaque alpiniste identifie le nombre de bouteilles d’oxygène qu’il emporte et les rapporte. Les déchets organiques aussi sont pris en compte aussi. Les toilettes sauvages du camp de base polluent depuis des années l’eau du glacier du Khumbu, au pied de l’Everest. Aujourd’hui, c’est cadré, chacun doit payer un euro par kilo d’excréments pour que ces déchets soient redescendus dans la vallée.
Mais il reste énormément à faire auprès des tours opérators auxquels on doit imposer la collecte des déchets de leurs expéditions.
Au-delà de ces expéditions himalayennes, comptez-vous étendre vos actions environnementales ?
Oui, en m’intéressant aux fonds sous-marins cette fois. J’ai déjà en tête un partenaire scientifique. De l’Everest à la fosse des Mariannes, l’approche est, sur le fond, la même. Cette démarche est pour moi nécessaire.
Je pars dans quelques semaines pour près de deux mois, 120 km de marche m’attendent. Dans les quatre vallées, en haute altitude, les gens vivent comme il y a 200 ou 300 ans en arrière. A 50 ans, ça permet de relativiser et de se poser les bonnes questions, de continuer à apprécier la vie quotidienne et d’arrêter de perdre de l’énergie dans des choses vaines. Le monde occidental me pèse, j’aspire à une vie sereine. « Le Français est un con qui se plaint la bouche pleine » me disait ma grand-mère. Là-bas, à plus de 5000 m, ça remet la dimension de l’homme à sa juste place.
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