Gravir la montagne mythique est devenu un privilège de riches, dans le cadre d’un marché des treks miné par la corruption. De nouvelles règles chinoises concernant les sommets de plus de 8 000 mètres, entrées en vigueur le 1er janvier 2019, risquent d’amplifier le phénomène, analyse Alan Arnette, alpiniste et éminent spécialiste de la région.
Ces dernières années, j’avais prédit deux changements de taille concernant l'ascension du mont Everest :
- Ça deviendrait toujours plus cher.
- La Chine rendrait plus difficile d’accès son versant (nord).
Une déclaration en début d’hiver dernier de la CTMA (China Tibet Moutaineering Association), l’association officielle d’alpinisme chinois, a hélas confirmé mes prévisions pessimistes. La Chine informait ainsi les agences de voyage et de trek qu’à partir du 1er janvier 2019 une nouvelle réglementation entrerait en vigueur pour les expéditions sur les versants chinois du Cho Oyu, du Shishapangma et bien sûr de l’Everest. Cette nouvelle réglementation, si elle est réellement appliquée (sur l’Everest, on n’est jamais sûr de rien), aurait de lourdes conséquences.
J'ai pu obtenir une copie de ces nouvelles règles par l’intermédiaire d’une agence de trek népalaise. A ma connaissance, elles n'ont pas été mises en ligne, et ne le seront d’ailleurs probablement pas. Quatre domaines sont concernés : l’organisation des expéditions, les délais d'inscription, la protection de l'environnement et l’organisation des secours. Voici un résumé des principaux changements et leurs conséquences potentielles.
Organisation des expéditions
Cette section comporte six sous-parties qui ont principalement trait à la logistique. Mais ce paragraphe en donne les éléments clés:
“Des normes strictes seront établies pour tous les organisateurs ou agences qui proposent des expéditions, notamment en ce qui concerne l'accès au marché. Nous coopérerons activement avec les agences qui jouissent d’une bonne réputation sociale, d’une bonne capacité à former des équipes, d’un bon soutien logistique, d’une qualité de service fiable, d’une excellente qualité professionnelle et qui respectent la loi."
En un mot, cela veut donc dire que la CTMA peut choisir les agences qu'elle veut voir opérer dans la région et en empêcher d'autres de travailler. Les critères sont très subjectifs et peuvent inciter à la corruption.
"Afin de renforcer la coopération et la gestion des équipes de guides et de s'assurer que les compagnies respectent strictement le règlement, la somme de 5 000$ sera demandée à chaque compagnie avant le début de l’expédition, à titre de dépôt de garantie. Cette somme sera remboursée s’il n’y a eu aucun accident et mise en danger de l’environnement à la fin de l'expédition”.
Encore une fois, tout cela peut prêter à diverses interprétations. Et peut entraîner fraude et corruption si la CTMA décide de ne pas rendre le dépôt de garantie. Par ailleurs, en interprétant la formule au sens strict, cela veut-il dire qu’en cas de véritable accident, on perd les 5 000 $ ?
Enfin, LE gros changement:
"Afin d'assurer le développement des expéditions d'alpinisme de manière saine et contrôlée et de minimiser le nombre d'accidents, les agences qui ont été créées temporairement au Népal ne seront pas autorisées”.
Cela signifie qu'aucune agence népalaise ne peut organiser d’expédition sur le Cho Oyu, le Shishapangma ou le versant chinois de l'Everest. Mon collègue journaliste allemand Stefan Nestler a écrit sur son blog dédié à l’alpinisme, le 4 décembre 2018, qu'un groupe d'opérateurs népalais s'était immédiatement rendu en Chine pour clarifier cette nouvelle règle et avait en partie réussi à ouvrir le Tibet à certaines expéditions népalaises. À mon avis, il s'agit là d'une bombe à retardement en ce qui concerne l'accès et le contrôle du marché des expéditions. La Chine a d’ailleurs l'habitude de fermer ses frontières à la dernière minute, ce qui veut dire aussi parfois ses montagnes, comme ce fut le cas sur l'Everest en 2008 lors des Jeux Olympiques et pendant la saison d’automne en 2017 sous le prétexte d'un “sommet en cours à Lhassa".
Protection de l’environnement
"Les frais de ramassage des ordures seront de 1 500$ par personne pour les alpinistes gravissant l'Everest et de 1 000$ par personne pour les monts Cho Oyu, Shishapangma, Lhakpari, le Col Nord et les membres de l’Everest ABC”.
Il s'agit clairement d'une augmentation du prix de l’expédition, car le montant de 1 500$ par personne n'est pas un dépôt de garantie mais représente des frais supplémentaires s’ajoutant aux 9 500$ du permis. La Chine s’aligne désormais sur les prix népalais avec des permis coûtant 11 000$ par personne. Cependant, elle inclut dans le prix du permis des prestations comme le transport des véhicules jusqu'au camp de base.
"Tous les alpinistes, les guides de montagne et le personnel travaillant à une altitude plus élevée que le camp de base doivent ramener 8 kg de déchets d’alpinisme au camp de base à chaque saison d’alpinisme et les remettre aux officiers de liaison chinois”.
Cette réglementation existe déjà depuis un certain temps mais elle n’est pas appliquée au Népal. Je ne suis pas sûr de ce qu’il faut entendre par “déchets d’alpinisme”. Une chose est sûre: on ne sait pas si cela sera appliqué au Tibet ou si cela servira d’excuse pour ne pas rendre les 5 000 dollars de dépôt de garantie.
Secours en montagne
"L'équipe de secours en montagne de la région autonome du Tibet et l'agence Yarlha Sampo Expedition au Tibet entreprendront conjointement les missions de secours sur les monts Everest, Cho Oyu et Shishapangma pendant la saison d'alpinisme (printemps et automne)".
Comme c’est le cas dans d'autres grands sommets du monde, cette mesure centralise les opérations de sauvetage sous une seule entité. Il est intéressant de noter que c’est l’agence chinoise Yarlha Shampo Expedition qui a été choisie.
"Les frais de secours sont à la charge des grimpeurs eux-mêmes."
Voici la partie problématique : si on a besoin d'être secouru, on est responsable à 100 % du paiement des dépenses. Il sera intéressant de voir ce que les compagnies d'assurance en penseront, mais comme pour beaucoup de choses en Chine, elles n'auront guère leur mot à dire à ce sujet. En un mot : mieux vaut ne pas se retrouver dans une situation où on a besoin d’être secouru au Tibet.
L’alpinisme au Tibet est en train de devenir de plus en plus cher et de plus en plus contrôlé. Même si l'intention de certaines de ces mesures est sans doute louable (gestion des déchets, centralisation des secours), d'autres règles sont onéreuses et peuvent entraîner des dépenses imprévues.
L'ascension de l'Everest depuis le versant nord était historiquement considérée comme moins chère, plus sauvage, plus libre et plus indépendante que l'ascension côté népalais. Cela appartient désormais au passé. Si vous voulez gravir 8 000 mètres de façon libre et indépendante, l'Everest ne semble plus être une option. Je vous suggère plutôt d’aller voir ce qui se passe du côté du Makalu ou du Dhaulagiri...
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