13 000 km en selle et le sommet du Toit du monde sans oxygène, c’est le pari fou dans lequel s’est lancé il y a 30 ans Göran Kropp, parti de Suède pour Katmandou. Un exploit fulgurant, jamais égalé à ce jour, à l’image de ce colosse un peu punk, tragiquement disparu dans un accident d'escalade en 2002. Il n’avait que 35 ans, et reste une légende. Une figure à part dans l’histoire de l’Himalayisme.
« Larger than life », l’anglais à une expression qu’on peut traduire littéralement par « plus grand que la vie », ou tout simplement « hors normes ». À sa mort, le 30 septembre 2002, c’est le qualificatif qui revint mille fois pour évoquer le Suédois Göran Kropp aussi imposant par sa stature - 1,92 m pour près de 100 kg - que par son charisme. Plus de deux décennies maintenant qu’il a disparu, mais ceux qui marchent dans ses pas ont du mal à supporter la comparaison. On pense tout particulièrement au triathlète Britannique Mitch Hutchcraft qui s’apprête actuellement à gravir l’Everest après avoir nagé, couru et roulé à vélo sur 12 800 km. Un exploit incontestable, mais que l’on ne peut s’empêcher de jauger à l’aune de l’incroyable expédition engagée le 16 octobre 1995 par Göran Kropp, précurseur de bien des expéditions mixant vélo/alpinisme ou escalade.
Ce jour-là, cet athlète né se lance dans une aventure qui le marquera à jamais, lui assurant la gloire, mais aussi pas mal de jalousie : l’ascension de l’Everest, sans oxygène et par ses propres moyens, après un voyage AR en vélo lourdement chargé (108 kg au total) depuis la Suède, soit 13 000 km en autonomie. 4 mois et 6 jours plus tard, il arrive au Népal. Et le 26 mai 1996, il parvient, en style alpin, au sommet du Toit du monde. Pour rentrer chez lui, en Suède, c’est partiellement à vélo qu’on le verra.

Neuf ans de préparation
À son départ, depuis sa ville natale de Jönköping, Göran a 29 ans et il entend marquer l’histoire, comme il le racontera dans son autobiographie parue en 1997 : "Je voulais le faire à ma façon, d'une manière nouvelle. Personne ne l'avait fait de cette manière auparavant, et c'était une grande réussite que j'attendais avec impatience lorsque j'ai quitté la Suède. » L’homme est ambitieux, mais ce fantastique conteur qui se révélera un conférencier passionnant, oublie de se prendre au sérieux, l’important restant pour lui de vivre la vie à fond, sans limites. Et surtout, il part confiant. Ça fait neuf ans qu’il prépare cette aventure himalayenne.
La montagne, un univers dans lequel il est plongé depuis l’enfance. En 1972, à l'âge de 6 ans, son père l'emmène au sommet du Galdhøpiggen, le point culminant de la Norvège et de la Scandinavie. Ce n’est pas encore la haute altitude, mais ça le marquera. En 1988, le Suédois gravit en un temps record de 10 jours sa première montagne d'importance, le pic Lénine à (7 134 m ), à la frontière entre le Kirghizistan et le Tadjikistan. Il n’a que 22 ans, affiche une passion pour le punk et le reggae, et un goût marqué pour la fête, mais il est piqué par le virus de la haute altitude. Il vise alors le Cho Oyu, mais n'en obtient pas la permission. Ce sera donc l’Amérique du Sud et toute une série de 5 000 mètres : l’Iliniza Sur (5 266 m), le Cotopaxi (5 897 m), l'Illimani (6 300 m), le Huayna Potosi(6 095 m) et l'Illampu (6 520 m).
Il devra attendre 1990 pour découvrir le Pakistan, lors de son ascension de la Tour de Mustagh (7 273 m, l'un des 7 000 les plus techniques du Karakoram. L’année suivante, ce sera le Jengish Chokusu(7 439 m) dans l'Est du Kirghizistan. 1992, il obtient enfin son permis pour le Cho Oyu qu’il gravira après avoir conduit depuis l’Europe. Au sommet, tourné vers l’Everest, il placera le piolet de son camarade de cordée, Mats Dahlih, décédé sur l’aiguille Verte lors de leur préparation au Cho Oyu. 1993 est marquée par son ascension du K2, dont il atteint le sommet seul.
Deux ascensions de l'Everest en moins de trois semaines
Le corps affûté par ses expéditions et un rigoureux entraînement – course à pied, poids et… rollers - un mental d'acier, forgé par un (bref) passage chez les parachutistes suédois, en octobre 1995, Göran Kropp est prêt pour son grand projet. Direction le Népal, à vélo, depuis la Suède. Il a bricolé un VTT, l’équipant de lumières et d'un porte-bagage et prend la route, lourdement chargé car il transporte de quoi voyager en totale autonomie, à l’exception de la nourriture, que ce végétarien trouve en cours de route, non sans mal parfois : il perdra 10 kg en chemin. Il traverse la Roumanie, la Turquie, le Pakistan et l'Iran et connaîtra mille mésaventures. 132 pneus crevés, mais aussi une agression à coups de batte de base-ball, une poursuite par des chiens sauvages, des jets de pierres, et même un chauffeur qui tente de l’écraser.
À Katmandou, il laisse son vélo dans un hôtel et transporte lui-même son équipement jusqu’au camp de base de l’Everest. Le 3 mai, seul, et sans oxygène, il se trouve à 8 748 mètres, à moins d'une heure du sommet. Mais, enfoncé dans la neige jusqu'à la taille, il décide de faire demi-tour. La tombée de la nuit approche, c’est trop risqué. Göran est bien inspiré. Alors qu'il récupère au camp, un blizzard s’abat sur l'Everest, huit alpinistes y trouvent la mort. Un désastre qui entrera dans l’histoire sous le nom de catastrophe du mont Everest en 1996, relatée par le journaliste d'Outside, Jon Krakauer, dans son best-seller «Tragédie à l’Everest ». Kropp participera activement aux secours. Mais le 26 mai 1996, il fait sa deuxième tentative. Il est le premier à tenter d'atteindre le sommet cette saison-là, à la mi-avril. Il trace son propre chemin à travers la cascade de glace au-dessus du camp de base, et se hisse au sommet de l’Everest. Il ne lui restait plus qu’à rentrer en Suède à vélo. Trois ans plus tard, le Suédois fera sa troisième ascension du Toit du monde, toujours sans assistance ni oxygène, mais avec sa compagne, Renata Chlumska.

Après la gloire, les critiques tombent sur lui pour une "histoire d'ours"
De cette aventure XXL, Göran Kropp tirera une formidable renommée, renforcée encore par la sortie de son autobiographie, « Ultimate High, My Everest Odyssey », parue l’année suivante. Conférencier hors pair, c’est « un mélange de Reinhold Messner de Jim Carrey, selon son ami, le photographe Kaj Bun. « J'ai assisté à tant de conférences ennuyeuses », expliquait le Suédois. « Je veux que le public sente que je m'amuse vraiment en montagne. C'est ça que je veux transmettre. Qu'aller en montagne, c’est la vie, et pas seulement une épreuve et une mort". Il truffe ses interventions d'anecdotes et de bons mots, c’est une célébrité et il gagne bien sa vie. De quoi lui donner les moyens de monter d'autres aventures, plus ou moins concluantes.
En 2000, il tente avec son compatriote suédois Ola Skinnarmo, de rejoindre le pôle Nord à ski. Mais, il doit abandonner à cause d'un pouce gelé. C’est là surtout, qu’attaqué par un ours blanc, il l’abattra d'un coup de 44 Magnum. « Légitime défense », dira-t-il. « Un crime ! », diront ses détracteurs. Pas de quoi freiner le Suédois qui se lance dans une autre aventure, maritime cette fois. Sans expérience de la mer, il navigue de la Suède à McMurdo Sound, en Antarctique, skie jusqu'au pôle Sud et en revient, avant de rentrer chez lui à la voile. Mais en Suède, les médias continuent de se déchaîner, l’atmosphère devient lourde pour lui. Il décide de quitter le pays pour partir à Seattle, aux Etats-Unis en 2002, avec Renata Chlumska. C’est là que le 30 septembre il trouve la mort après une chute de 20 mètres alors qu'il grimpait une voie en 6a, avec l’aventurier Erden Eruç, dans l'État de Washington. Sa protection a sauté, et le mousqueton de la suivante s’est cassé. Göran Kropp est mort sur le coup. Il avait 35 ans.
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